‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvéChapitre 49 sur 140 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

prononcez jamais le mot honneur; il ne convient pas dans la bouche d'une malheureuse comme vous. Je suis fâchée, ma nièce, que vous me forciez à me servir d'un mot comme celui-là : mais je ne puis supporter votre esprit rampant; vous n'avez pas dans vos veines une goutte du sang des Western. Au sin-plus, quelque bas , quelque abjects que soient vos sentiments, vous ne dégraderez pas les miens. Je ne souffrirai pas qu'on dise de moi dans le monde que je vous ai engagée à refuser un des meilleurs partis de toute l'Angleterre, un parti qui , outre ses avantages du côté de la fortune , ferait honneur à presque toutes les familles et qui a, j'en conviens, sous le rapport des titres, l'avantage sur la nôtre. — Je suis née bien imparfaite apparemment, dit Sophie, et il me manque plusieurs sens dont les autres sont doués. Il faut qti'il y en ait un surtout consacré à faire goûter les plaisirs du bruit et delà grandeur : car assurément, les hommes ne se tourmenteraient pas tant, ne feraient pas tant de sacrifices pour acquérir et ne seraient pas si orgueilleux de posséder ce qui,

à l'extérieur, ue leur paraîtrait, comme à moi, que la plus insignifiante de toutes les frivolités. » «Non, non, miss , s'écria la tante , vous êtes liée avec tous les sens dont les autres sont doués; mais je vous assure que vous netes pas née avec assez d'esprit pour faire de moi une sotte, ou pour me rendre ridicule aux yeux du monde. Je vous déclare donc ici sur ma parole (et vous savez, je crois, combien mes résolulions sont inébranlables), qu'à moins que vous ne consentiez à voir mylord cet après-dîner, je vous rendrai demain matin à votre père ; je ne me mêlerai plus désormais de vous , et je ne vous reverrai jamais. » Sophie garda quelque temps le silence après ce discours qui fut prononcé du ton le plus courroucé et le plus absolu ; puis fondant en larmes , elle s'écria : «< Faites de moi, madame, tout ce qu'il vous plaira; je suis la plus infortunée créature qui soit sur la terre. Si ma chère tante m'abandonne , où chercherai-je un protecteur ? — Ma chère nièce , vous aurez dans mylord un trèsbon protecteur, un protecteur que votre folle

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passion pour ce vil scélérat de Jones peut seule vous faire refuser. — En vérité, madame, vous me faites tort. Comment pouvez-vous imaginer, après la lettre que vous m'avez fait voir, que si j'ai jamais eu une pareille pensée , je ne la bannisse loin de moi pour toujours.^ Si cela peut vous satisfaire , je ferai serment de ne jamais le revoir. — Mais , mon enfant, ma chère enfant, soyez raisonnable: pouvez-vous trouver une seule objection.... ? — Je vous ai déjà fait, je crois, une objection suffisante. — Laquelle.^ Je ne m'en rappelle aucune. — Assurément, madame, je vous ai dit qu'il m'avait traitée de la manière la plus vile et la plus grossière. — ïn vérité, mon enfant, je ne vous avais pas entendue , ou je ne vous avais pas comprise. Mais qu'entendez-vous par celte manière vile et grossière.!* — Eu vérité, madame, je suis presque honteuse de vous ie dire. Il m'a prise dans ses bras, m'a poussée sur un fauteuil, a osé porter sa main sur mon sein , et y a appliqué ses lèvres avec tant de violence, que j'en ai encore la marque. »

'< En vérité ! — Oui , en vérité , madame; more FI. 9

l3o TOM JONES,

père est arrivé heureusement eu cet instant; sinon le ciel sait jusqu'où il avait le projet de jjorter sou insolence. — Je suis étonnée , confondue. Aucune femme du nom de Western n'a jamais été traitée ainsi , depuis que notre famille subsiste. J'aurais arraché les yeux à un prince, s'il avait voulu prendre de semblables libertés avec moi. Cela est impossible; assurément. Sophie, vous inventez cela pour exciter mon indignation contre lui. — J'espère , madame, que vous ave/ trop bonne opinion de moi, pour me croire capable de dire un mensonge : sur mon ame, tout ce que je vous ai dit est vrai. — Je l'aurais poignardé , si j'avais été présente. Cependant il ne pouvait avoir de dessein malhonnête : cela n'est pas possible ; il n'aurait pas osé. D'ailleurs ses propositions le prouvent; car elles ne sont pas seulement honorables , mais encore géuéreuse.s. Je ne sais , mais le siècle oii nous sommes permet de trop grandes libertés. Une révérence à une honnête dislance est tout ce que j'aurais accordé avant la cérémonie. J'ai eu des adorateurs, il n'y a pas même si long-temps;

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