‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvéChapitre 5 sur 140 · LIVRE XVI. iS · texte numérisé non relu

LIVRE XVI. iS

il avail les larmes aux yeux ; et sa fille lui réjîondit en pleurant comme lui :« Ah! mon cher papa , je sais que vous m'avez toujours tendrement aimée, et le ciel m'est témoin de mon amour pour vous. Il n'y a que la crainte d'être forcée d'épouser cet homme qui ait pu m'enlraîner à fuir un père que j'aime tant, que je sacrifieiais avec plaisir ma vie à son bonheur. Je dirai plus , j'ai fait tous mes efforts pour obtenir de ma raison un plus grand sacrifice encore , et j'avais presque pris la résolution de supporter la vie la plus misérable pour contenter vos désirs : mais je n'ai pas la force de lexécuter, et ne le pourrai jamais. » Ici le front du Squire se rembrunit, et déjà l'écume lui venait à la bouche, lorsque Sophie demanda à être encore entendue, et continua ainsi : « S'il s'agissait de la vie , de la santé ou du bonheur réel de mon père , puissé-je mourir à vos yeux, s'il est un genre de malheur que je ne consentisse à souffrir pour vous saiiver. Non , cet état que j'abhorre , cet état qui me fait horreur, je l'embrasserais à l'instant , je donnerais ma

l4 TOM JUNKS,

main à Blifil pour l'amour de vous. — Je le dis que cela me donnera la santé, le bonheur, la vie, tout.... Sur mon ame, je mourrai si tu me refuses , tu briseras mou cœur ; sur mon ame, tu le briseras. — Est-il possible que vous puissiez avoir un tel désir de me rendre malheureuse.^ — Je te dis que non : du diable s'il y a rien sur la terre que je ne fisse pour te voir heureuse. — Et mon cher papa ne conviendra-t-il pas que je dois savoir ce qui peut me rendre heureuse ? S'il est vrai que nous ne sommes heureux que quand nous croyons l'être, quel sera mon bonheur quand je me croirai la plus malheureuse de toutes les femmes.^ — Il vaut mieux que vous croyiez l'être, et ne pas l'être en effet, en épousant un misérable bâtard, un vagabond. — Si cela peut vous satisfaire, dit Sophie, je vous ferai la promesse la plus solennelle de ne jamais l'épouser, ni lui ni tout autre, sans votre consentement. Permettez-moi de vous consacrer ma vie entière ; souffrez que je sois encore votre chère Sophie; et toute mon occupation , lout mou plaisir sera . comme par le passé ,

Page 1