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avec une grande attention, le contenu en était une énigme pour elle , et son imagination ne lui pouvait suggérer aucune excuse pour Jones. Elle était encore sans doute fort courroucée contre lui , quoique lady Bellaston eut une si forte part à son ressentiment qu'il eu devait rester bien peu pour aucune autre personne , dans un cœur aussi doux que le sien.
Milady devait malheureusement dîner ce jour-là chez sa tante Western; elles devaient aller ensemble dans la soirée à l'opéra, et de là au drum (i) de lady Thomas Hutchet. Sophie aurait bien voulu pouvoir se dispenser de tout cela , mais elle ne voulait pas désobliger sa tante ; et quant à feindre une maladie , c'était un art auquel elle était si étrangère, que cette idée ne lui vint pas une seule lois dans la tête. Ainsi donc elle descendit dès qu'elle fut habillée , résolue à braver l'horrible ennui de cette journée, qui fut en effet une des plus
(i) Drum, tambour, g^iande soirée. Ce mot était, du temps de Fieldiiig^, synonyme de rout qui lui a stirvécu. Voyez ci après. (Éd.)
désagréables qu'elle eût passées ; car lady Bellaston saisit toutes les occasions de la blesser le plus poliment et le plus finement possible. Tel était son accablement, qu'elle ne put lui répondre; et s'il faut confesser la vérité, Sophie était, même dans les circonstances les plus heureuses, peu prompte à la repartie.
Un autre malheur pour la pauvre Sophie fut la compagnie de lord Fellamar, qu'elle rencontra à l'opéra , et qui la suivit au drum de lady Hutchet. Quoique ces deux endroits fussent trop pubUcs pour permettre aucun entretien particulier, et que Sophie eût dans l'un les distractions de la musique, comme dans l'autre celles du jeu, il y a dans les femmes une sorte de délicatessse qui ne leur permet pas d'être à leur aise dans la compagnie de l'homme qu'elles savent avoir des prétentions sur elles, quand elles ne veulent pas les favoriser.
Voilà deux fois que, dans ce chapitre, nous parlons d'un drum, mot que la postérité n'entendra probablement pas dans le sens que nous lui donnons ici; nous nous arrêterons donc un moment, quoique nous soyons foi î
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pressés, pour dire ce que c'est, d'autant plus que nous pouvons le dire en peu de mots.
Un drum est une assemblée de personnes des deux sexes fort bien ùiises, dont le plus grand nombre joue aux cartes , et le reste ne fait rien du tout, tandis que la maîtresse de la maison fait le rôle d'une maitresse d'auberge; et , comme la maîtresse d'auberge , elle se glorifie du nombre de ses hôtes , avec cette différence qu'elle n'y trouve pas toujours son profit.
Il faut avoir tant de vivacité à ses ordres pour animer ces scènes d'ennui , qu'on ne peut s'étonner d'entendre les personnes du grand monde se plaindre sans cesse de leurs esprits languissants, maladie qui appartient exclusivement aux hautes classes. Combien cette sotte soirée dut être insupportable à Sophie , dans la situation où elle était ! Combien il dut lui être difficile d'affecter dans son maintien l'apparence de la gaieté, quand son ame n'éprouvait que la douleur la plus cruelle, quand chacune de ses réflexions ne lui rappelait que des idées déchirantes!
Enfin la nuit la rendit à son appartement ,
l5o TOM JONES,
et bientôt à son lit, où nous la laisserons, j)our calmer au moins sa mélancolie, quoique nf)us craignions bien qu elle soit hors d'état de se livrer au sommeil; et nous continuerons notre histoire , d'autant plus que quelque chose nous dit à l'oreille que nous sommes à la veille de quelque grand événement.