‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvéChapitre 74 sur 140 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mes adieux au lecteur.

Nous voici, mon cher lecteur, arrivés au dernier relais de notre long voyage. Puisque nous avons parcouru ensemble tant de pages , agissons-en l'un envers l'autre comme des camarades de diligence qui , après avoir passé ensemble plusieurs jours , finissent généralement, malgré quelques légères altercations, par tout oublier, et remontent dans la voiture avec bonne humeur et bienveillance mutuelles, en pensant qu'après ce dernier relais, il peut iort

x8f> TOM JONES,

bien leur arriver de ne plus se revoii-. Il en est de même de îoi et de moi.

Puisque j'ai eu recours à cette comparaison, permetlez-moi de la pousser un peu plus loin. Je veux donc imiter ici la bonne compagnie dont je viens de parler : chacun sait qu'alors tous les bons mots et toutes les railleries cessent; que ceux des voyageurs qui ont joué pendant la route les rôles de plaisants, y renoncent, et que la conversation devient enfin simple et sérieuse.

De même , si dans le cours de cet ouvrage je me suis permis quelque plaisanterie pour te divertir, je veux y renoncer. La variété des matières que je serai obligé d'entasser dans ce livre, ne laissera point de place à ces observations bizarres que j'ai faites ailleurs, et qui t'ont peut-être empêché quelquefois de te laisser aller à un léger sommeil, quand il commençait à s'emparer de toi. Tu ne trouveras dans ce dernier livre rien, ou en vérité presque rien de ce genre: ce ne sera qu'un simple récit; et en effet, quand tu auras parcouru la succession des grands évcnemenis que ce livre

LIVKE XVllI, 187

va enfanter, (u croiras le nombre de pages qu'il renferme à peine suffisant pour les contenir.

Maintenant, ami lecteur, je saisis cette occasion (puisque je n'en auraj probablement pas d'autre) de te souhailer cordialement tout le bonheur possible. Si j'ai été pour toi un compagnon de voyage amusant, je te promets que c'est ce que j'ai désiré. Si je t'ai offensé en quelque chose, c'est réellement sans aucune intention. Peut-être quelqu'un des traits que j'aurai lancés aura-t-il frappé toi ou tes amis; mais je déclare soleiuiellement qu'ils n'ont été dirigés ni contre toi, ni contre eux. Je ne doute pas qu'entre autres contes qu'on t'aura faits de moi , on ne t'ait dit que lu allais voyager avec un homme qui poussait la raillerie jusqu'au sarcasme; mais quiconque te l'a dit m'a fait injure; personne ne déleste et ne méprise plus que moi une moquerie offensante, et personne n'en a plus de raisons, car personne n'a eu plus à s'en plaindre; et , ce qui est assurément une destinée trés-sévère, on m'a imputé quelques-uns des écrits injurieux de ces mêmes hommes qui , ailleurs.

1 88 ÏOM JOMES,

m'out outrage eux-mêmes avec le plus de violence.

Je suis cependant bien convaincu que tous ces ouvrages seront nioiis long-temps avant que celte page où j'en parle ne s'olïre à tes yeux; car, quelque courte qu& puisse être la durée des miens , ils survivront probablement à leur faible auteur et aux productions éphémères de ses critiques contemporains.

Page 1