LIVRE XVI
honneur qui me coûte si cher. Pardonnez-moi celte présomption, pardonnez-m'en une phis grande encore, lorsque je vous demande si mes conseils, mes secours, ma présence, mon absence, ma mort ou mes tourments peuvent vous être d'aucune utilité; si l'admiration la plus parfaite, les soins les plus vigilants, l'amour le plus ardent, l'intérêt le plus tendre, la soumission la plus absolue à votre volonté, peuvent être un dédommagement de tout ce que vous allez sacrifier à mon bonheur. En ce cas , volez > mou cher ange, dans ces bras qui sont toujours ouverts pour vous recevoir et vous protéger. A-^olez-y; et soit que vous ne m'apportiez que vous seule, soit que vous m'apportiez avec vous toutes les richesses du monde , celte alternative à mes yeux n'est pas même digne de considération. Si au contraire la sagesse l'emporte, et, après de plus mûres réflexions, vous dit que le sacrifice est trop grand : s'il n'y a d'aulres moyens de vous réconcilier avec votre père , et de rétablir la paix dans votre ame qu'en m'abandonnaut, je vous conjure de me bannir pour jamais de votre peu-
see, de vous armer de tout votre courage, et de lie pas permettre que la plus légère pitié pour mes souffrances vous fasse hésiter uu moment! Croyez-moi, madame, je vous aime tellement plus que moi-même, que mon but, mon unique but est votre bonheur. Mon premier vœu, et pourquoi la fortune ne l'exaucerait-elle pas? mon premier vœu fut, et, pardonnez-moi de vous le dire, est encore de vous voir à chaque instant de ma vie la plus heureuse des femmes; mon second est d'apprendre que vous l'êtes : mais aucun malheur sur la terre ne pourra égaler le mien, tant que j'aurai la pensée que vous devez un seul moment de peine à celui qui est ,
Madame ,
dans tous les sens et sous tous les rapports , votre dévoué,
Thomas Jones. >
LIVRt XVI. 25
Ce que Sophie dit, fit ou pensa de cette lettre, combien de fois elle la lut, ou si elle la lut plus d'une fois, c'est ce que nous abandonnons à rimaginalion du lecteur. Peut-être en verra-t-il la réponse par la suite; mais. non en ce moment, car Sophie n'en fit pas alors, et cela pour plusieurs bonnes raisons, dont l'une était qu'elle n'avait ni papier, ni plume , ni encre.
Le soir, tandis que Sophie réfléchissait sur la lettre qu'elle avait reçue , ou sur quelque autre chose, un bruit violent qui se fit entendre dans l'appartement au-dessous, vint troubler ses méditations. Ce bruit n'était autre chose qu'une vive altercation entre deux personnes: elle distingua que son père était un des disputants ; mais elle reconnut moins facilement d'autres cris non moins aigus sortant des poumons de sa tante Western, qui arrivait à Londres , et qui ayant appris où logeait son frère , par un de ses gens qui s'était arrêté aux Colon nes-d'Hercule, s'était fait conduire immédiatement à sa demeure.
Nous allons donc pour le présent prendre
congé de Sophie, et, suivant notre politesse ordinaire , nous rendre auprès de mistress Western.