LIVRE .Will
des malédictions que Square avait lancées sur les ennemis de Jones.
Quant à celui-ci, le ressentiment de M. Allworthy à son égard commençait à diminuer de plus en plus : il dit donc à Blifil que nonseulement il lui pardonnait cette preuve rare de son bon naturel, mais qu'il voulait lui donner le plaisir d'imiter son exemple; puis se tournant vers mistress Miller, avec le sourire qu'un peintre mettrait sur les lèvres d'un ange, il s'écria: « Qu'en dites -vous, madame? prendrons-nous une voiture pour aller tous ensemble rendre visite à votre ami ? Je vous promets que ce n'est pas la première que j'aie faite dans une prison. »
Tous mes lecteurs, je pense, pourront répondre comme cette digne femme ; mais il fant que la nature les ait doués d'un cœur excellent, et qu'ils se connaissent bien en amitié , ceux qui pourront sentir le plaisir qu'elle sentit en cette occasion. Il en est peu, je l'espère, capables d'éprouver ce qui se passait alors dans le cœur de Blifil ; mais ceux qui sont dans ce cas reconnaîtront qu'il lui était impossible d'élever
aucune objection contre cette visite. Cependant le hasard, ou ce compagnon fidèle dont nous avons parlé plus haut, se montra constamment son ami, et lempêcha de se trouver à une entrevue si cruelle pour lui; car au moment même qu'on envoyait chercher la voiture, Partridge arriva, et ayant appelé mistress Miller en particulier, l'instruisit du terrible secret nouvellement découvert. Avant appris d'elle alors quelle était l'intention de M, Allworthy, il la pria de trouver quelques moyens de l'en détourner: « Car, ajouta-t-il, la chose doit à tous égards rester un secret pour lui; et s'il faisait à l'heure qu'il est cette visite , il trouverait M. Jones avec sa mère, qui arrivait au moment même que je sortais, et il les entendrait se lamenter l'un et l'autre du crime horrible qu'ils ont commis sans le savoir. »
La pauvre femme, stupéfaite à celte épouvantable nouvelle, ne fut jamais moins capable d'invention qu'en ce moment. Cependant, comme en général les femmes ont l'imagination beaucoup plus prompte que les hommes,
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elle s'avisa d'une excuse , et se rapprochant d'Allworthy, lui dit : « Je suis sùn% monsieur, que vous serez surpris d'entendre de ma bouche une objection à l'obligeante proposition que vous venez de faire; mais je ne vous cache pas que j'en redouterais les conséquences, si vous la mettiez sur-le-champ à exécution. Vous devez vous imaginer, monsieur, que tous les malheurs qui ont accablé depuis peu ce pauvre jeune homme ont dû jeter ses esprits dans le plus grand abatlemenl : or, monsieur, si nous allions tout-à-coup lui causer un transport de joie aussi vif que le sera, j'en sus sûre, celui que lui occasionnera votre présence, je craindrais que cela ne produisît quelque accident fâcheux , d'autant plus que son domestique, qui est à la porte, m'assure qu'il est loin d'être en parfaite santé. »
« Son domestique est-il là ? s'écria AlKvorthy, je vous prie, faites -le entrer, je veux lui faire quelques questions relatives à son maître. »
Partridge fut d'abord effrayé de paraître devant M. Allworthy; mais il se laissa per-
suader lorsque mistress Miller, qui avait souvent entendu son histoire de sa propre bouche , lui eut promis de le présenter.
Allworthy reconnut Partridge, quoiqu'il ne l'eût pas vu depuis un grand nombre d'années. Mistress Miller aurait donc pu s'épargner ici un discours en règle , dans lequel il faut convenir qu'elle fut un peu prolixe; car le lecteur, je crois , peut avoir déjà observé que l'excellente femme avait, entre autres bonnes qualités, une grande volubilité de langue, toujours au service de ses amis.
« Vous êtes donc , dit Allworthy à Partridge, le domestique de M. Jones? — Je ne puis dire, monsieur, répondit-il, que je sois proprement un domestique ; mais, sauf le respect que je vous dois, je vis avec lui pour le présent. Non sum (fita/is eram , comme monsieur sait fort bien. »
M. Allworthy lui adressa alors beaucoup de questions sur Joues, sur sa santé et sur d'autres objets. Partridge répondit à tout , sans aucun égai'd à ce qui était vrai ou non , mais suivant toujours ce qu'il désirait que les
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choses parussent ; car un strict attachement à la vérité n'était pas un article de la morale ni de la religion de cet honnête garçon.
M, Nightingale sortit pendant ce dialogue, et un moment après mistress Miller quitta la chambre. Allworthy lit alors sortir Blifil, car il imaginait que Partridge seul avec lui s'expliquerait plus librement qu'en compagnie. Ils ne furent pas plus tôt en particulier, qu'Alhvurthy lui parla comme on le verra dans le chapitre suivant.