DEO OMNIPOTENTE
« Cy-git Maurice, de l’évêché du Mans transféré à l’archevêché de Rouen l’an 1231,
brillant par l’austérité de sa vie et sa libéralité envers les pauvres. 11 mourut l’an 1235. »
Maurice était né en Champagne de parents pauvres ; enfant, il vécut d’aumônes. La carrière eccléciastique ne devait pas tarder à lui être ouverte et sur une large échelle. Appelé à remplir les fonctions d’archidiacre dans l’église de Troyes, sa réputation méritée le fil monter, en 1219, au siège épiscopal du Mans. 11 s’y distingua, durant douze années, par J exercice d’une piété sévère et par une véritable simplicité apostolique. La chaire métropolitaine de Rouen étant venue à vaquer par la mort de Thibaut, le pape Grégoire IX, devant qui avaient été portés les différends qui s’étaient élevés dans le chapitre pour l’élection de son successeur, s’empressa de confirmer le choix qui avait été fait de Maurice.
Maurice ne tarda pas à déployer, dans son nouveau diocèse, le zèle qui l’animait pour la discipline ecclésiastique et les droits de l’église. Le jour même de son intronisation (en 1231), il tint un concile provincial à Rouen, où il s’occupa avec ardeur de la réforme des mœurs et de plusieurs mesures de discipline et de juridiction '.Il y fut assisté de ses suffragants, les évêques de Baycux, d’Avranches, d’Evreux, de Séez, Lisieux et Coutanccs. J’avais d’abord pensé que le bas-relief du tombeau pouvait être une représentation de cette assemblée, qui dut faire époque dans l’épiscopat de Maurice ; mais l’examen du costume et des attributs des figures m’a fait depuis abandonner cette opinion.
1 Voir l'Appendice V.
DE L’ARCHEVÊQUE MAURICE
L’église de Rouen avait eu d’assez fréquents démêlés avec la puissance temporelle. D’anciens griefs, auxquels s’étaient joints quelques nouveaux sujets de plaintes, réveillèrent, sous notre archevêque, une querelle qui s’était élevée entre son prédécesseur 1 et la reine Blanche de Castille, en sa qualité de régente. Les biens de l’église furent saisis au nom du jeune roi Louis (Saint-Louis) a. Maurice, après avoir inutilement adressé des réclamations au roi, lança une mise en interdit sur les domaines royaux de son diocèse. Il l’étendit bientôt au diocèse tout entier.
On a conservé les lettres écrites par Maurice , à cette occasion , à tous les doyens des églises de Normandie. 11 n’est point sans intérêt, pour l’histoire du temps, et pour mettre le lecteur à même d’apprécier l’énergie et l’adresse du digne archevêque, d’en faire connaître quelques passages. Ces lettres sont écrites en latin; nous traduirons littéralement :
« Maurice à tous les Doyens.
« Nous interdisons tous les baillis et sous-baillis du seigneur le roi, qui tiennent dans le diocèse de Rouen, les bailliages et sous-bailliages, ainsi que leurs clercs, leurs épouses et toute leur famille.
« Nous interdisons également tous les cimetières dans tout le diocèse, défendant, sous peine d’excommunication, que qui que ce soit prétende y ensevelir des corps soit dans du plâtre, soit dans un tronc, soit dans la pierre, soit de toute autre manière, fût-ce même dans les arbres du cimetière.
« Nous interdisons de même dans toutes les églises et dans tous les monastères de notre juridiction et du dit domaine, le son des cloches , dût-on seulement les tinter. »
Dans une autre lettre, cherchant à mettre de son bord la sainte Vierge elle-même, le maître archevêque s’exprime ainsi :
« L’excellence royale, de sa propre volonté, ayant injustement dépouillé l’église de Rouen et manqué de respect à la sainte Vierge en l’honneur de laquelle cette église a été fondée, nous vous ordonnons, attendu que ladite violence est un outrage envers la sainte Vierge, lequel a son retentissement dans les cieux, que toute image de la Vierge qui sera placée sur un autel, dans notre église, en soit descendue, pour être mise non pas sur la terre, mais sur quelque siège, et qu’elle soit entourée d’épines, afin que personne ne puisse s’en approcher, ni la toucher.
1 Thibault d’Amiens (I222-1219J. — F. B.
* En 1233, dans le mois de juillet.
TOMBEAU
t Vous en ferez autant, ajoute l’archevêque, pour les images du Christ. »
Une dernière lettre, également adressée par Maurice à ses doyens, était ainsi conçue :
« Nous avons, plusieurs fois, fait savoir au seigneur roi qu’il eût à nous restituer ce
qu’il nous avait pris, sans qu’il nous ait écouté . Nous avions, d’abord, mis en interdit
le domaine royal, puis, après, tout le diocèse, sans que pour cela ledit roi se soit préoccupé de mettre un terme à ses outrages, injuriis, les portant ainsi au comble. Compatissant d’un cœur plein d’amertume et d’angoisse à la liberté de l'église de Rouen, nous nous voyons forcé d’appesantir notre main. C’est pourquoi nous vous mandons de faire cesser complètement , dans toutes vos églises, tout service divin, à l’exception des baptêmes des petits enfants et des pénitences des morts. »
Maurice ne devait pas céder 1 . Une année entière s’écoula ainsi, lorsqu’enfin le jeune roi, ou plutôt la reine, sa mère, se rendit et restitua à l’église de Rouen tout ce qui lui avait été enlevé3.
L’archevêque Maurice ne jouit pas longtemps de son triomphe. A peu de temps de là, le 10 janvier3 1235, il expirait à Sauceuse4. Son corps fut apporté à Rouen et inhumé avec pompe dans la Cathédrale, disent les chroniques. Nous ne parlerons pas des miracles qui s’opérèrent sur la cendre du prélat; mais nous nous ferons un devoir, en terminant cette courte notice, de rapporter, d’après un contemporain, un trait qui peint la simplicité de ses mœurs. Un jour que les principaux officiers de son église lui rendaient compte des douze mille livres qui formaient, à cette époque, le revenu de l’archevêché : « Mettez de côté, leur dit Maurice, deux ou trois mille livres pour l’entretien de ma maison. Je n’ai aucun droit sur le reste ; c’est le bien des pauvres. Quant à ce que je conserve, j’en userai, non comme propriétaire, mais comme dispensateur 5. »
Tel était Maurice : charitable, simple, sévère, mais, en même temps, défenseur opiniâtre des intérêts de l’église. On peut voir en lui le type et le modèle des prélats de son siècle.
1 Ce n’est pas à tort qu’un chroniqueur du temps disait de lui : a Brûlant de zèle Maurice ne faisait acception de personne; roi, prince, riche, peu lui importait. »
* C’est sans doule à la suite de cette querelle, et pour faire sa paix avec Maurice, que la reine Blanche faisait don à son église cathédrale d’une vitre peinte, qu’on y voit encore dans la chapelle de Saint-Julien, portant les armes de France et de Castille.
8 111 idus januarii obiit venerabilis paler Mauricius, dit le Nécrologe de la Cathédrale,- qui nous a servi de guide. La Chronique de Mortemer le fait mourir le 12.
4 Saucemare, à 8 kilomètres sud de Fécamp.
Cette note, que n’ont point les deux éditions précédentes, est fautive. Il faut entendre Sauceuse ou Sausseuse, prieuré de l’ordre Saint-Augustin, « située dans l’étendue de la paroisse de Tillé » (Vexin normand). Voir Toussaint- Duplessis, Descripl. de la Haule-Normandie, t. II, p. 779. — F. B.
5 a Duo aut tria millia ad victum familiæ nostræ conservate. In reliquis omnibus nihil habeo; pauperum enim sunt, in pauperes dispensate. Ulis autem quæ mihi manent dispensatoris utar loco, non domini. »
DE L’ARCHEVÊQUE MAURICE
On lit, dans l’ouvrage intitulé : Rouen, précis de son histoire et de son commerce, etc.1, au sujet de ce tombeau :
« Je ne dois pas laisser ignorer, quelque ridicule qu’elle puisse être, la tradition populaire qui s’attache à ce monument. Elle veut, cette tradition, que le corps du personnage, inhumé dans cette voûte, soit celui d’un évêque qui, dans un moment de colère, avait tué son domestique d’un coup de cuiller-à-pot. Le peuple ajoute que l’évêque repentant ne voulut pas être enterré dans l’église, mais qu’il défendit en même temps qu’on l’enterrât dehors, et ce fut pour obéir à cette volonté ambiguë qu’on lui creusa un tombeau dans l’épaisseur du mur. »
Je crois inutile de fortifier l’opinion de l’auteur, en traitant, à son exemple, ce conte de ridicule ; mais je dois ajouter que cette tradition, qui ne serait pas, d’ailleurs , particulière à Rouen, y a tout à fait péri.
S’il fallait entrer dans la pensée de ceux qui veulent que toute tradition populaire repose sur un fait vrai, bien qu’altéré, nous dirions que le peuple de Rouen, s’emparant de quelque vivacité échappée au prélat envers un de ses serviteurs, et commentée à sa manière, a attribué au besoin d’un acte de repentir ce qui n’aura été, de la part de notre archevêque, qu’un acte de pure humilité et de soumission à la règle. En se faisant inhumer dans la muraille de l’église, Maurice aura voulu concilier le désir qu’il éprouvait de reposer dans le lieu saint, et la crainte d’enfreindre les anciens règlements ecclésiastiques, qui défendaient d’ensevelir dans les temples. Telle est la seule explication qu’il nous soit permis d’admettre.
■ L'auteur était M. Théodore Licquet, et, dans la première édition, 1826, l’historiette se trouve à la page 53. — F. B