‹ Tombeaux de la cathédrale de RouenChapitre 32 sur 99 · DE GEORGES D AMBOISE · texte numérisé non relu

DE GEORGES D AMBOISE

« S’il plaist à Messieurs du chapitre, y est-il dit, ils feront mettre mon corps devant Nostre-Dame, en la grande chapelle, où sont enterrés mes prédécesseurs ; et pour faire ma tombe, je ordonne deux mille écus au soleil 1 , et je entends qu’elle soit de marbre. »

Les héritiers du cardinal ne mirent pas, à ce qu’il paraît, un grand empressement à exécuter la volonté du testateur; car, trois ans après, en 1513, les membres du chapitre se plaignaient qu’un mausolée n’eût pas encore été élevé à leur ancien archevêque 2 . De son côté, le neveu du cardinal d’Amboise, Georges d’Amboise II, pressait, au mois de mai 1514, le chapitre de se prononcer sur la manière dont il entendait que fût fait le mausolée de son oncle. En 1516, le chapitre ne s’était pas encore prononcé. Trois années s’étaient encore écoulées, avant qu’on y mît la première main. Dans l’intervalle, le plan du tombeau avait été soumis au chapitre , qui , après plusieurs délibérations et un long examen, en adopta la disposition. Je vois, par les registres capitulaires et par les comptes de la maison d’Amboise, auxquels j’emprunte les détails qui vont suivre, que la famille avait eu l’intention de dresser le tombeau dans une chapelle particulière, qui eût été liée à celle de la Vierge, du côté du nord. Cette chapelle se fût étendue sur le terrain du manoir archiépiscopal; mais le chapitre s’opposa à ce projet, comme devant nuire à la beauté et à la régularité de l’édifice principal.

Le cardinal d’Amboise avait employé, en 1508, aux constructions du château de Gaillon, un nommé Pierre Valence, architecte, ou, pour me servir de l’expression du temps, maître maçon de la ville de Tours. Le talent dont il avait fait preuve avait fait jeter les yeux sur lui pour l’érection du tombeau du prélat. On envoya à Tours un exprès, pour avoir son oppinion sur le faict de la cl. sépulture et pour sçavoir s’il voudroit entreprendre l’ouvrage d’icélle avec ses compagnons. On ne dit point ce qui l’empêcha d’accepter. A son défaut, le maître maçon de la Cathédrale, dont nous avons le premier révélé le nom, Roullant Le Roux, en fut chargé. C’est à cet artiste que nous devons la composition du magnifique mausolée que nous venons de décrire ; ce fut lui qui en dressa le plan et qui en suivit l’exécution3. Il reçut, pour ses honoraires, en deux paiements, quarante écus d’or au soleil, soit quatre-vingts livres du temps.

Bien qu’on eût commencé, dès l’année 1516 4, à rassembler et à préparer, dans les

1 L’écudit au soleil valait 2 livres à cette époque.

2 Registres capitulaires, passim.

3 On doit au même Roullant Le Roux le porche principal de la Cathédrale de Rouen et le dernier étage de la tour qui portait la flèche du même édifice. Les registres manuscrits de la Cathédrale en font foi.

4 Tout l’albâtre nécessaire à la confection du mausolée fut acheté, cette année-là, d’un marchand de Dieppe nommé Duvanrosay. Il lui fut payé au taux de 4 livres tournois le pied carré. La fourniture s'éleva à 847 livres 10 sous.

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ateliers, les matériaux qui devaient entrer dans la composition du tombeau, la première pierre n’en fut posée que quatre ans après. Voici ce qu’on lit dans les comptes du trésorier du cardinal d’Amboise II :

Juin 1520. « Par le commandement de monseigneur faict à moy verbalement, pour l’assiette de la première pierre de la sépulture de feu monsieur le légat que Dieu absolve fut donné auxdits mâchons.... l3. »

Dès le milieu de l’année 1521, la masse du tombeau et des sculptures était en place; mais ce ne fut que le 3 janvier 1525 que les statuaires y mirent la dernière main.

De 1520 à 1521, il y eut jusqu’à dix-huit maçons ou tailleurs de pierre employés. Ce nombre descendit successivement à quatre. Ils étaient payés à raison de cinq sous par jour. Les sculpteurs, autrement dit ymaginiers, dont le nombre varia de huit à deux, recevaient entre six sous et demi et sept sous et demi. Un seul d’entre eux, sans doute comme leur chef, si ce n’est comme le plus habile, avait vingt sous par jour pour lui et son serviteur. Il s’appelait Pierre Desaubeaulx et était né à Rouen. On nomme après lui Regnaud Therouyn, Jean Chaillou, André Le Flament, Mathieu Laignel, et Jehan (Jean) de Rouen. Ce dernier n’est cité qu’une seule fois cl comme ayant ébauché une statue.

Pierre Desaubeaulx ■, Regnaud Thcrouyn et André Le Flament reparaissent dans tous les comptes jusqu’à la fin du travail. Mathieu Laignel et Jean Chaillou avaient été remerciés antérieurement. Les ouvriers étant tous payés, d’après les registres, à la journée et non à la pièce, on ne trouve malheureusement pas dans les comptes la désignation des morceaux de sculpture sortis de leur ciseau respectif. Cependant, d’après quelques indications et la comparaison que j’ai pu faire avec d’autres sculptures connues, il parait certain qu’on doit attribuer à Pierre Desaubeaulx les figures d’apôtres de la partie supérieure. Régnault Therouyn et André Le Flament ont dû travailler conjointement avec lui au couronnement du mausolée.

Deux peintres de Rouen, qui avaient déployé leur talent dans la décoration du château de Caillou, en 1508 et 1509, Richard Duhay et Léonard Feschal, furent chargés de la peinture du tombeau, moyennant cent quatre-vingts livres tournois. Le 8 juin 1521, ils donnaient quittance finale pour le marché qui avait été passé entre eux 2.

En examinant ce mausolée, tout entier recouvert de sculptures sur un si vaste dévelop-

' Mi à s Desobeaulx. Cet artiste fut employé à la décoration du porche de la Calhédrale. On doit à son ciseau une assez grande partie des figures qu; l’embellissent et particulièrement le bas-relief généalogique de 1 arbre de «fessé, qui occupe le fronton de la porte principale. Ce morceau de sculpture lui fut payé 5C0 livres, somme considérable pour le temps.

1 Voir l’Appendice VIII pour la traduction de cette quittance.

DE GEORGES d’AMBOISE.

pement, et où le luxe de l’art le dispute à la richesse de la matière, on est naturellement porté à croire qu’il a dû coûter des sommes énormes. Le fait est (ce qui ne laissera pas d’étonner même en calculant la différence comparative de l’argent) qu’elle n’atteignit pas 17,000 livres, tout compris.

Voici le relevé de la dépense, année par année, fait d’après les comptes originaux ; ils ne laissent aucun doute à cet égard :

Pour peinture et dorure .

Total .

Dans ce compte sont compris, non-seulement la paye des ouvriers, mais encore l’achat des matériaux et les autres menues dépenses; il embrasse les plus petits détails.

Dans l’origine, ainsi que je l’ai indiqué plus haut, le cénotaphe ne portait que la statue de Georges d’Amboise I. Elle était accompagnée d’anges pleurants. Georges d’Amboise II, de 1541 à 1542, les fit enlever, afin de pouvoir placer sa statue à côté de celle de son oncle. 11 avait confié l’exécution de ce morceau de sculpture au fameux Jean Goujon, qui reçut trente livres pour son travail. C’est ce que l’on voit dans le compte de 1541-1542, qui s’exprime ainsi :

1 La livre, à cette époque, étant de 24 sous, il faut à l’addition 6956 1. 4 d. Cette somme de 6956 1., à raison de 12 livres pour le marc d’argent, valeur de l’époque, représenterait environ 30,000 fr. de notre monnaie. La différence serait décuple, si l’on prenait, comme terme de comparaison, la valeur des objets de première nécessité, alimentaires et autres.

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« A Jean Goujon tailleur de pierre et masson 1 pour faire la teste du prians et (ez) sépulture de monseigr et pour parfaire et asseoir icelle en sa place ou elle doibt demourer par le marché de yie april (1542) et par ses quittances, xxx ls \ »

Le cardinal d’Amboisc II était représenté en costume d’archevêque. Trois ans après, ayant été promu au cardinalat, il ordonna, par son testament, fait au château de Vrigny, le 24 août 1550, veille de sa mort3, que Ton substituât à sa statue une autre figure en costume de cardinal; désir, volonté, qui reçut son exécution. C’est à ce sentiment de vanité, si peu excusable, surtout au moment où il fut inspiré, que nous devons la perte de la précieuse sculpture due au ciseau de Jean Goujon : une statue lourde et maussade remplaça l’œuvre du Phidias français4.

En condamnant l’œuvre de Jean Goujon, la vanité du prélat l’avait emporté sur son amour des objets d’art, dont il avait donné une preuve, quelques années auparavant, dans une circonstance toute particulière.

Il existait, dans le trésor du chapitre, une magnifique coupe ciselée, que Georges d’Amboise II avait souvent admirée. François I, toujours à court d’argent, venait de taxer le chapitre de Rouen à 1500 écus d’or. Georges d’Amboise dit au chapitre, qui se trouvait dans le plus grand embarras: « Vendcz-moi votre coupe ciselée; je vous en donnerai les 1500 écus d’or dont vous avez besoin. » Le marché fut à l’instant conclu ; Georges d’Amboise eut sa coupe et François 1 ses 1500 écus d’or 5.

Les restes des deux cardinaux d’Amboise n’avaient pas été renfermés dans le corps même du tombeau6, mais dans un petit caveau creusé au pied du monument et qui était recouvert d’une grande dalle en marbre noir incrustée de marbre blanc. Ils y reposaient dans des cercueils de plomb assis sur quatre barreaux de fer; mais, en 1793, sans respect pour la mémoire de ces deux bienfaiteurs de la ville de Rouen, leur dernière demeure fut violée et les cercueils enlevés. Le même sort fut réservé aux cendres de deux autres archevêques de Rouen, François de Ilarlay ? et Claude d’Aubigné, ainsi qu’à celle de Charles de La Rochefoucault, comte de Randan, qui avaient été déposées dans le même caveau, la première

’ On se tromperait, si l’on regardait comme une injure faite à la mémoire de ce célébré statuaire la désignation de « tailleur de pierre » et celle de « maçon, » qui lui sont appliquées. Elles équivalaient à celles de sculpteur et d’architecte.

s Comptesmmss.de 1541-1542.

3 Voir l'Appendice IX.

4 Que devint la statue de Jean Goujon? La porlreture archiépiscopale du neveu de Georges d’Amboise, condamnée par lui-meme à mort, fut probablement brisée et jetée aux vieux morceaux de pierres! V anilas vanitatuin I

5 Ges détails, et plusieurs autres, ne figurent pas dans les deux éditions précédentes. — F. B.

6 Le cœur de Georges d’Amboise II fut porté et « mis en sépulture aux Cordeliers de Pontoize, devant le grand hostel (le grand autel) soubz une lame de cuivre insculpée, » ainsi qu'il l’avait prescrit par son testament.

7 II était petit-neveu des cardinaux d'Amboise. — F. B.

DE GEORGES d’AMBOISE.

en 1G53, la seconde en 1719, la dernière, plus anciennement, en 1598. De nos jours, on y a placé le corps du cardinal Cambacérès, frère de l’archichancelier de l’Empire, et celui de l’archevêque Blanquart de Bailleul, décédé en 1868.

La place de Georges d’Amboise est marquée depuis longtemps dans l’histoire. Il y joue un rôle trop important et trop connu pour que nous énumérions ici les titres qui recommandent sa mémoire à l’attention de la postérité. Bornons-nous à rappeler succinctement ceux qu’il s’est acquis, ainsi que son neveu, à la reconnaissance des Normands.

Tous les deux, amis des arts et attachés de cœur à la Normandie, se plurent à la doter de monuments et à l’enrichir de leurs d.ons. La ville de Rouen, et plus particulièrement sa Cathédrale, eurent part à leurs bienfaits. Sans parler des ornements et des meubles sacerdotaux en tout genre, que Georges d’Amboise I plaça dans le trésor de son église métropolitaine, et dont quelques-uns étaient de la plus rare magnificence1 *, ce fut lui qui fit fondre la fameuse cloche, appelée, de son nom, Georges d’Amboise, qui fut descendue de la Tour de Beurre et brisée en 1793 ; ce fut lui qui fit achever cette même Tour de Beurre, commencée par son prédécesseur, Robert de Croismare, et qui embellit la façade de la Cathédrale de son portail si riche, si élégant. La ville de Rouen lui doit encore une partie de ses fontaines, son Palais-de-Justice, monument inachevé3, mais qui, malgré son imperfection, fait l’admiration des connaisseurs, et l’hôtel dit Bureau des Finances, dont la riche décoration ne le cède en rien à celle de ce dernier palais. Mais ces monuments furent laissés loin derrière eux par le château de Gaillon 3. Là fut déployé tout ce que les arts avaient, à cette époque, de plus riche, de plus merveilleux. La renommée de cet admirable palais lui a survécu et est appelée à lui survivre longtemps encore.

Georges d’Amboise II se montra non moins libéral que son oncle et protecteur aussi éclairé des talents. Sans parler du mausolée élevé par ses soins et à ses dépens à la mémoire et sur la cendre de ce dernier, la belle flèche en bois de la Cathédrale, due au génie de Robert Becquet, l’ancienne balustrade en cuivre du chœur, le couronnement de la chapelle de la Vierge, et tant d’autres ouvrages, déposeraient, au besoin, de sa sollicitude pour l’embellissement de son église et de son amour pour les arts.

Il donnait à l’église de Rouen, par son testament, il léguait au chapitre 2590 livres tour-

1 Inventaire ms. de 1555.

* Vrai en 1837, quand M. Deville donnait la deuxième édition des Tombeaux de la Cathédrale , ce passage ne l’est plus aujourd’hui. L’achèvement du Palais-de-Justice, poursuivi en 1844, est un fait accompli, depuis une vingtaine d’années. — F. B.

3 J’ai retrouvé, dans les anciens registres manuscrits des Cardinaux d'Amboise, tous les comptes de la dépense de ce magnifique château. Ils ont été publiés par moi, en 1850, sous les auspices du gouvernement, dans la grande Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France.

TOMBEAU DE GEORGES d’aMBOISE.

nois pour « fonder et admortir une commémoration perpétuelle de nostre ame en la dicte eglise pour chascun jour. Le soubz-diacre dira au prestre célébrant la grand-messe ces motz Memento Georgii de Ambasia archiepiscopi, et pour ce sera paie aux ditz diacre et soubzdiacre chascun douze deniers et au prestre deux solz tournois. »

En 1793, la pierre qui recouvrait le caveau des d’Amboise, au pied du mausolée, fut mise en pièces; on enleva et on brisa les cercueils de plomb qui renfermaient leurs restes, ainsi que ceux de François de Harlay et de Charles de La Rochefoucault. Leurs cendres furent jetées aux ordures ; proh pudor !

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