DÉTAILS COMPLÉMENTAIRES SUR QUELQUES TOMBEAUX
En parlant du tombeau de Pierre de Brezé, M. Deville a cité deux vers latins des Eloges de la ville de Rouen , etc., par de Lamare de Chesnevarin, en 1668. (Voir p. 64.) Ce même ouvrage contient une longue description des Tombeaux de la Cathédrale, en vers latins et français. C’est à la partie française que nous empruntons le passage suivant, où se lisent plusieurs détails complétant ceux que M. Deville a donnés sur ces mêmes tombeaux.
L’admirable beauté ne doit pas estre teuë.
De nostre Pyramide entrant dedans la nuë,
Et d’vn nombre de Tours aux sacrez Bastimens,
Dont pour l’architecture, et autres ornemens,
On ne voit leurs pareils dedans toute la France :■
Taire la grande Eglise et sa magnificence.
Dont la sainte Vierge est Patronne de tout temps ;
Taire encor les bienfaits et superbes présents Qu’ont fait les Cardinaux d’Amboise et Touteuille,
Roys, et autres Seigneurs, seroit chose inciuile,
Car les Chappes, ainsi que les Chasubles, sont Si riches, que dans tout ce Royaume elles n’ont Rien d’égal, comme aussi toute leur dépendance, le ne prétens icy passer sous le silence Les nompareils Tombeaux de l’Oncle et du Neveu,
Les Cardinaux d’Amboise, ausquels doiuent aueu Tous autres monumens qui sont dedans la France,
Pour lesquels on a fait jadis tant de dépence :
Georges estoit leur nom, Amboise leur surnom,
Illustres de naissance, autant que de renom,
Archeuesques tous deux de Roüen, qui se vante De leurs bienfaits, de qui la mémoire est recente,
Ainsi qu’elle est ailleurs, et principalement De l’Oncle qui serait son Roy si dignement,
Qu’il mérita l’honneur de Ministre fidelle,
Aucun n’ayant iamais seruy d’vn plus grand zelle :
Il ne fut seulement dans la France estimé,
APPENDICES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
Mais dans tous les païs estrangers tant aimé,
Que Rome l’honora non moins que le saint Pere,
Qui le fit son Légat, bref dans son ministère Il establit icy la Cour de Parlement,
Où lors qu’il y venoit il rendoit sciemment La Iustice, et séoit au lieu plus honorable.
Ce n’est donc sans raison qu’en cette longue table Où l’Oncle et le Neueu sont de genoux prians,
Dans la frise on a mis ces vers qui sont suiuans :
Tétois Pere du Peuple, et Pasteur du Clergé ,
I’auois Je Roy toûjours , et le Pape obligé.
Toutefois en ce lieu la mort est triomphante De mon corps, et se rit de toutes mes grandeurs ,
Mais la vertu qui n’est sujette à ses rigueurs ,
Se voit par mon trépas beaucoup plus fleurissante.
Yoila le sens des vers grauez en lettres d’or:
Deux Epitaphes sont prés ce Sepulchre encor.
Pierre d’Amboise fut de ce Légat le Pere,
Grand Maistre et Mareschal de France, et pour sa mere Il eut Anne de Büeil, de Saucer re autrement,
Son Neueu lequel gist au mesme Monument Fut fils de Iean Marquis de Bussy, qui fut frere Du Légat, et régit la Neustrie, eut pour mere Catherine de saint Belin : Bref, ce Prélat Combien qu’il ne fut pas autant homme d’Estat Que son Oncle, il vescut neantmoins dans l’estime D’vn Seigneur magnifique, et de vertu sublime :
Il fit ce Mausolée aussi beau qu’il est grand,
Où l’étoffe n’est rien, quoy que de marbre blanc,
Auprès de la beauté de toutes les sculptures Qui font paroistre aux yeux mille belles figures,
Encor qu’il ne soit pas soûtenu de pilliers.
Mais, voyons celuy que Diane de Poitiers Fit.bastir pour le grand Seneschal de Neustrie,
.Pour Louys de Brezé, qui pour sa symmetrie Et accompagnemens n’est pas moins réputé :
Sur vn grand marbre noir d’vn beau vase arresté Se voit le corps d’vn mort estendu sans charnure,
Que l’on prend pour Brezé, quand on voit sa figure Yiuante prés de là, couuerte d’vn manteau Ducal, sur lequel pend vn Collier d’or tres-beau De l’Ordre, il montre au doigt cette figure nuë A la Vierge debout, dont proche est la statué,
Laquelle tient l’Enfant Iesus dans ses bras,
Qu’il paroist supplier de ne le punir pas,
Mais de luy pardonner chaque faute commise Pendant qu’il a vécu : d’autre part on auise
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Cette Diane auec vn voile, et de genoux,
Qui contemple le corps sans chair de son Epoux ;
Plus, au lieu de pilliers on a mis les statues Des Vertus, soûtenans auec leurs testes nues Des vases plains de fleurs, puis comme vn Conquérant On voit ce Cheualier, lequel paroist fort grand,
Qui l’épée à la main comme dans les Batailles,
Picque vn Coursier bardé d’vne armure de mailles ; Bref, contre la parey toute de marbra blanc,
Sont quatre vers Latins, desquels tel est le sens :
Diane de Poitiers dressant ce Monument Pour Louys de Brezé d’vn cœur ardant de zelle Veut, puisqu’il son epoux elle fut très fidetle ,
Que son corps mort soit mis icy conjointement .
Diane à son mary ne tint pas sa piomesse,
Car de Henry depuis elle fut la Mai tresse,
Qu’il aimoit ardamment, ayant pour son sujet Fait bastir le superbe et beau Ghasteau d’Anet,
Où souuent elle est peinte en habit de Déesse,
Ou quand Diane estoit vestuë en chasseresse.
Et le Roy sous l'habit de Phoebus son germain :
Ce qui luy donna lieu de rompre le dessein Qu’elle auoit eu jadis pour lieu de sépulture Qu’elle prit dans Anet, où se voit sa figure Priante en marbre blanc dessus un marbre noir,
Esleué sur vn vase où gravez on peut voir Dans vn saint lieu construit par elle auec dépence.
Ces vers que je ne veux passer sous le silence :
Diane estant puissante en lignée et en biens ,
Sous ce beau marbre noir des vers est la posture ,
Et quoy que son corps soit dans cette sépulture ,
Son Ame est dans le Ciel franche de ses liens.
Qu’on ne me vante plus les antiques Sculpteurs Praxitelle, et Mentor, qui furent les meilleurs,
Y compris Phydias, qu’eut autrefois la Grèce,
Ceux mesme de qui Rome est encor vanteresse :
Les deux premiers Tombeaux ja décrits passeront Pour Chef d’œuures parfaits,- qui leurs pareils n’auront. Allons outre pour voir ceux de cette Chappelle De la Vierge, restez desquels celuy m’appelle De Pierre de Brezé de ce Louys l’Ayeul.
Pour le représenter faudroit voir le cercueil D’un homme armé couché tout plat prés de sa femme Catherine Crespin, dont le nom semble infamer Mais de l’illustre sang de ceux du Bec-Crespin Et d’Aurclmr, dont estoient les grands. biens, mais afin De sçauoir la valeur de cet homme de guerre,
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On sçaura que Louys onze soupçonnant Pierre D ’auoir intelligence auec ses ennemis En la guerre du bien public où il fut mis Pour commander l’auant- garde dit par franchise.
Qu’il joindroit les deux 0*ts si près, que sans faintise On sçauroit qu’il n’estoit de contraire party :
Ce qui fit que d’vn cœur masle et non alenty Dans la fureur des coups dont enfin il succombe,
En mille endroits percé tout mort en terre il tombe. Ensuite remarquons le Tombeau pour le Cœur Du Comte de Randan tres-genereux Seigneur,
Colonel General, que sa femme Fuluie Fit faire après qu’au Fort il eut perdu la vie.
De sainte Catherine en montant à l’assaut.
D’eux vint le Cardinal de la Rochefoucault,
Grand Aumosnier de France aussi pieux que sage, Qui depuis peu d’anné’s mourut dans vn vieil âge. Pour Fuluie elle vint de la race des Pics,
Qu’on a toujours au rang des plus illustres mis,
De l’Italie estans Princes de Mirandole Et Concorde, de qui le nom en tous lieux vole.
Pour l’illustre Iean Pic, le phœnix des sçauans,
Et son Neveu François docte entre les viuans.
Après voyons au bout de la mesme Chappelle,
Vn grand treillis de fer ouuragé, qui recelle Le Tombeau de Guillaume Archeuesque autrefois.
Du nom de Flauacourt dans le Vexin François,
Qui rebastit de neuf cette Chapelle antique,
Où chaque iour se chante vne Messe en musique :
Tout proche vn Archeuesque aussi de mesme nom, Qui deuint heritier de l’illustre maison De Flauacourt, auec son grand Oncle repose,
Lors qu’à l’Eglise il eust aumosné mainte chose :
A l’opposite on voit le Sepulchre ancien De l’Archeuesque Odo Rigault homme de bien.
Lequel fit de grands dons à nostre Cathédrale Par pieté, qui fut à sa doctrine égale ;
Il estoit Cordelier pour lors qu’il fut choisi Du Chapitre pour son Prélat, il eut souci De donner vne Cloche aussi grosse que bonne,
Qui fait boire et suer cependant qu’on la sonne,
D’où vient qu’on dit (il boit en tire-la-Rigault)
Il fut de Noble race ayant le cœur fort haut,
Mais c’étoit pour garder les droicts de son Eglise. D’icy faut aller voir le beau Chœur, quoy que gise Dans ce lieu mesme encor l’ Admirai de Villars,
Dit André de Brancas, on voit aux Estandarts,
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Et aux armes pendu’s, que ce Seigneur repose
Sous ces marques d’honneur sans qu’on voye autre chose,
Pour enseigner l’endroit où repose son Corps,
Qui meritoit l’honneur d’vn beau Sepulchre alors.
Entrons dedans le Chœur de nostre grande Eglise,
Où d’abord au mitan d’iceluy l’on auise
Yn grand Tombeau de marbre, où Charles surnommé
Le Sage, tient son Cœur jadis tant renommé.
Contre vn Pillier qui sert aussi pour la closture De ce lieu, gist enclos sans aucune figure,
Le Cœur du Roy Richard, nommé Cœur de Lyon,
Alors qu’il estoit Duc de nostre Nation,
Qui fut Prince vaillant; pour son corps il repose Dans Fronteuault, ie n’en sçaurois dire autre chose,
Si ce n’est qu’au dessous on ait mis vn Tombeau Pour ce cœur genereux, où rien ne paroist beau.
Le Duc Iean de Bethfort qui fut Regent en France,
Pour son jeune Neueu fit vue ample dépence En magnifiques dons pour Ornemens de prix,
Gist en l’autre costé du Maistre Autel compris,
Dans vn Tombeau de marbre éleué sans figure,
Ce qui fait qu’apparoist triste sa Sépulture ;
La cloison faite au Chœur ne se doit oublier,
Qui de chaque costé se ferme d’vn pillier Qui la retient, estant de Bronze aved figures,
Comme du Maistre Autel sont aussi les clostures.
Je ne rapporte icy les Tombeaux de Rollon,
De Guillaume son fils, qu’on connoist par le nom De Longue Espée, ils sont enterrez aux Chappelles Les plus proches du Chœur, qu’on récôtre aux deux aisles De la nef : Bref, par tout se trouuent Monuments Rüynez ou mutilez alors des mouuemens Des guerres, cependant que les Religionnaires Maistres dedans Ruüen furent nos aduersaires.
Les Eloges de la. ville de Rouen et coniointement de la Normandie. — En vers Latins et François (1668). — Edition de M. E. Frère, pour la Société des Bibliophiles normands, pages 24-31.
Le Voyage archéologique et liturgique en Normandie, par l’abbé Berlin (1718), que M. de Bouis a a publié, en 1863, dans la Revue de la Normandie, contient aussi quelques détails complémentaires sur le tombeau des d’Amboise et sur plusieurs autres tombeaux de la Cathédrale. (Voir pages 17-26 de l’Extrait.)
APPENDICES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
2° Une Epitaphe fort peu connue du cardinal Georges I d’Amboise.
(Se rapporte à la page 71-75).
On sait avec quelle magnificence furent célébrées, à Rouen, du 18 au 30 juin 1510, les funérailles de ce cardinal, mort, à Lyon, le 25 mai précédent. Un récit contemporain en a été publié, avec diverses autres pièces, par M. Ed. Frère, pour la Société des Bibliophiles normands (1864).
Mais ce qui est moins connu, c’est l’hommage rendu à sa mémoire, vers le même temps, le 23 juillet 1510, dans la même ville, par un certain Antonius Sylviolus, né à Paris, protégé du neveu du cardinal, qui a consacré à ce dernier une Elégie et une Epitaphe, imprimées à Rouen, en caractères gothiques, petit in-4’, de six feuillets non numérotés.
Cette pièce rarissime, M. L. Delisle, administrateur général, directeur de la Bibliothèque nationale, l'a acquise en 1875, où, placée dans la réserve des imprimés, elle n’a pu nous être communiquée qu’après les recherches personnelles et empressées, dont nous remercions M. Thierry, conservateur de cette partie de la Bibliothèque.
Le titre est : De dolëdo sëperqz deplorando reuerëdissimi patris ac dni Georgii ambasiani cardinaïis galliaru legati archiepiscopiqz rotomagësis obitu lamentabilis elegia.
Epitaphium eiusdem.
Au-dessous se trouvent les armes du cardinal d’Amboise.
Le verso du titre contient une Epitre latine dédicatoire, précédée de ces mots :
« Antonius Sylviolus parrhisiensis reuerëdo dno patronoqz suo georgio ambasiano insignis ecclesie rothomagensis archidiacono felicitatem. »
Elle se termine par ces mots :
« Rotomagi decimo Kalendas augusti anno salutis millesimo quingentesimo decimo. »
Georges d’Amboise, le neveu du cardinal, et son futur successeur sur le trône archiépiscopal de Rouen, avait été pourvu du grand archidiaconé par le décès de Pierre le Secourable, en
1508. Il en avait pris possession par procureur, le 2 décembre 1508, et en personne, le 18 août
1509. (Voir Dom Pommeraye, Histoire de la Cathédrale de Rouen, p. 367.)
L’Elégie, composée de trois à quatre cents vers latins, est consacrée tout entière aux regrets donnés au défunt, dont elle rappelle les dignités, les mérites et les vertus.
Ensuite vient une Epitaphe, où, comme dans celle de la page 72, le cardinal prend la parole, pour développer, en onze distiques, ce premier vers de la satire T" de Perse :
O curas hominum ! O quantum est in rebus inane.
L’auteur commence par une exclamation calquée sur celle de Lucrèce :
O miseras hominum mentes ! O pectora cæca ?
[De Rernm natura , 1. Il, Y, 14.)
Voici cette curieuse épitaphe, faite moins d’un mois après les funérailles du cardinal d’Amboise, bien certainement antérieure à toutes celles qui ont été publiées, et connue seulement
ADDITIONS ET PIECES JUSTIFICATIVES
par le titre donné dans le Manuel du Bibliographe normand de M. Frère, aux mots : « Amboise (Georges d’) 1er du nom, » et: « Sylyiolus (Ant.) ou Le Forestier. » Le vrai nom de ce Parisien, poète et orateur remarquable, était Forestier. Nous citons sa pièce avec la ponctuation de l’original.