LE COMPLOT
Léon ne souffre plus. Il sort ; mais sur la plaine Il traîne les ennuis dont sa pauvre âme est pleine. Saluant dans «on cœur le retour du printemps,
11 va loin du regard des hommes inconstauts.
Un adorable instinct le ramène sans cesse
Vers le seuil où gémit l’objet de sa tendresse.
De la vierge adorée il ne peut toutefois
Baiser la blanche main, ouir la douce voix :
Lozet est irrité, Lozet gronde et s’emporte
Dès qu’il l’entend parler ou le voit à sa porte.
Le soir était venu. Dans un appartement Sans meubles, tout poudreux, éclairé faiblement,
Etaient assis alors trois sombres personnages. L’horreur envahissait leurs fauves voisinages.
Une voix grommela :
—Ruzard, c’est mon avis...
Qu’importent les sommets quand on les a gravis ? Suis Tonkourou. Voici que mugit la bourrasque; On peut dans ces temps-là, sans se couvrir d’un masque,
Brûler une maison ou tuer un rival.
—Puisque je suis entré dans ce chemin fatal, Je murche, dit Ruzard.
—S$Songes-y bien, calcule, Repartit Toukourou. Si tu le veux, recule ; d’irai bien tout seul, moi, car vois-tu ? je le hais. C’est pour moi que j’agis, et le mal que je fais... Mais taisons-nous. Non, point de confidencs vaine. Oh ! l’imprudent garçon qui se livre à ma haine | Je suis content, François, d’avoir pu le sauver, Pour le perdre encor mieux et lui faire éprouver Comment un indien exerce la vengeance.
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Et Ruzard ajouta :
—Soyons d’intelligence !
François et le huron, pour s’animer un peu, Tirèrent d’un placard un flacon d’eau de feu Et burent à la fois, remplissant les deux tasses. Avec leurs souliers mous ils mirent les mitasses, Vêtirent leurs capots à larges capuchons
Et sortirent disant :
—Allons vite, marchons |!
Tonkourou dit encore :
—Il faut qu’on t’en informe,
Le marin va venir ce soir au pied de l’orme.
Une ruse indienne imaginée exprès.
Il croit que c’est Louise. On rira bien après.
—T1 sera là dis-tu ? Tâchons qu’il ne nous voie.
—]l se tiendra sous l’arbre, en dehors de la voie. Nous entrerons chez Jean quand la flamme aura lui :
Nous le tromperons mieux en nous rendant chez lui.
DÉCEPTIÔON
Là bas, le front penché sous l’ennui qui le mine,
Dans la neige, un jeune homme au même instant chemine.
Il s'approche de l’orme, et l’orme semble ouvrir
Avec sollicitude, et pour le mieux couvrir
Contre les ennemis qui complotent sa perte,
Ses grands bras dénudés. Et la route est déserte.
Et l’on n’entend au loin ni le son des grelots,
Ni des chevaux fougueux les sonores sabots.
Et le jeune homme attend pendant que le vent pleure.
Et son regard humide embrasse une demeure
Pleine d’amour. La neige argente les barreaux ;
L’âtre flambe ; et devant les vitres des carreaux
Passe, comme en un rêve, une ombre gracieuse.
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Et toujours le vent pleure. Et d’une âme anxieuse, Contre l’arbre appuyé, l’homme toujours attend ; Mais son espoir faiblit Tout à coup il en‘end
De la clenche de fer le bruit sec, métallique,
Et la porte s’entrouvre, Une forme angélique
Se penche doucement regardant au dehors.
— C’est elle ! la voilà ! fait-il avec transports, Jetant à l’ouragan le doux nom de Louise.
La vierge n'entend pas, tant haut mugit la bise,
La voix du bien-aimé qui s’éteint dans la nuit ; Mais le père Lozet passait tout près, sans bruit; Il tressaillit soudain à cet appel étrange.
Muni de sa lanterne, il venait de la grange Voir si tout était bien. Il surprend l’amoureux. Léon reste muet.
—Léon, c’est malheureux, Dit-il en souriant d’un air plein d’ironie, Que la tempête gronde et ne soit pas finie, Louise au rendez-vous pourrait aussi venir.
Lé ; .: disait rien.
—Tu peux en convenir,
Cette faute, après tout, serait bien la première, Ajouta-t-il ensuite en levant sa lumière.
Léon tâchait de fuir l’implacable reflet.
Il aurait aimé mieux recevoir un soufflet Que d’entendre ces mots tout pleins d’impertinences. Il évoquait alors de douces souvenances
Pour ne pas s’irriter. Il partit sur le champ.
CA
EN
Jusqu’aux genoux parfois dans la neige marchant, Ruzard et Tonkourou se rendirent à l’orme. Et Tonkourou disait :
—Ce n’est pas œuvre énorme
Que réduire, la nuit, une grange en charbon.
Et Ruzard, souriant :
—Oh ! notre plan est bon.
Le soupçon tombera sur ce gueux, ce corsaire...
—Taisons-nous, la prudence est toujours nécessaire.
Comme un fantôme noir la grange du vieillard
Se dessinait informe au milieu du brouillard.
Les blés en gerbes d’or comblaient la tasserie ; Le poulailler dormait, mais dans la bergerie,
En broutant le pesat, bêlaient les blancs agneaux. De leurs licous de cuir secouunt les anneaux, Les chevaux hennissants et les grasses génisses
Portaient avec orgueil leurs robes de poils lisses.
Au fond de la remise étaient, pour tout l’hiver, La herse aux dents de bois, les faulx, les socs de fer, Plusieurs râteaux de frêne et plusieurs fourches d’aune,
Puis la calèche neuve au brancard peint en jaune.
Ruzard fait sentinelle au chemin. Tonkourou
S’approche d’une porte et tire le verrou.
Son pied maudit se pose au seuil de l’écurie. Son cœur bat, mais l’enfer lui souffle sa furie. Il s’avance, passant derrière les chevaux
Qui retournent la tête en flairant des naseaux. Il entasse du foin au fond de chaque crèche,
Du foin moite, surtout, et de la paille sèche,
Afin que la fumée, ondoyant à grands flots,
Etouffe promptement, et sans cris ni sanglots,
Les bestiaux rangés dans leurs parcs à la file.
Et dans le ciel neigeux, noir, Ruzard se profile.
Il est muet. Son œil per::e l’obscurité.
I] craint de voir surgir, menaçant, irrité,
L’homme dont il surprend l’aveugle confiance.
Mais auprès de sou roêle, 1381: sans défiance,
Lozet fume. Il regarde, avec un œil songeur,
Les méandres d’azur jouer dans la rougeur
Que laisse s’envol-r la porte à demi-close.
Louise le voit bien, Jean Lozet est morose ;
Elle vient souriante auprès de lui s'asseoir.
—0O mon père, dit-elle, oui, vous souffrez ce soir...
Ai-je en quelque façon pu chagriner votre âme,
Vous ne me parlez pas ?
—Des paroles de blâme
Devraient peut-être encor de ma bouche sortir,
Mais j'aime mieux me taire et ne plus t’avertir,
Ingrate enfant.
—Hélas ! reprend la jeune fille,
Regardant doucement son père qui sourcille,
Hélas ! qu’ai-je donc fait ?
—Oh ! le temps n’est pas doux, Il neige et l’on ne peut aller au rendez-vous.
—Je ne vous comprends pas ; parlez donc sans mystère :
Pourquoi ce noir chagrin‘qui tout à coup altère
Votre front vénéré ?
—Tu ne me comprends plus ?
Cesse de faire, enfant, des efforts superflus Pour tromper un vieillard qui t’a bien trop aimée.
Alors, laissant jaillir sa douleur comprimée, Enlaçant de ses bras le vieillard en courroux, Louise fond en pleurs et se jette à genoux.
Et lui, d’une voix sourde :
—Ï]l est mieux de se taire :
Mentir, Ô mon enfant, n’est jamais salutaire... Tu m'aimes, ma Louise, oui, je m’en aperçois.. Eh bien! comble mes vœux en épousant François.