L’'INCENDIE
Tout à coup un éclair fit resplendir la neige. Jean Lozet se signa, disant :
—Dieu nous protége !
— Qu'est-ce donc ? fit Ruzard qui se troublait un peu;
Tonkourou s’écria :
— C’est la vengeance. Au feu!
Une immense lueur empourprait la fenêtre.
Lozet reprit :
—Sortons ! c’est ma grange peut-être.
Et Louise et sa mère, arrivant à la fois, Etaient là toutes deux tremblantes et sans voix. Le vieux cultivateur que la crainte transporte S’avance sur le seuil où la rafale apporte
‘Une épaisse fumée avec d’ardents charbons.
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Il pousse une clameur et vole en quelques bonds,
Par le sentier de neige, à sa grange de chaume.
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François Ruzard le suit pâle comme un fantôme.
Et la grange brüûlait. Lozet dans ses transports
Courait de tous côtés, voulant mettre deho:s
sait
Ses chevaux vigoureux, ses génisses superbes, Ses porcs et ses brebis, ses voitures, ses gerbes ; Mais avec la clameur d’un océan qui bout
Le feu s’élance au toit; nul n’en viendrait à bout. Quand il voulut ouvrir la porte de l’étable, Saisi par la chaleur d’un brasier indomptable,
Il faillit périr là, sur le brûlant perron.
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Dans le même moment s’affaissait un chevron
Miserere alt ne fa
Et, tonnant dans son vol, la flamme ouvrait son aile.
Il recula muet. Sa profonde prunelle
Reflétait, elle aussi, d’implacables Ineurs.
Blême comme un homme ivre, il avait des sueurs : Il passait de la peine à la colère sourde.
Sur le bras de François il posa sa main lourde :
Xe
ut.
aile.
—Soutiens-moi, mon enfant, dit-il, sois mon appui! O le monstre ! le monstre ! On le disait... c’est lui! D'une honnête apparence en vain il se décore;
On le connait !... Ruzard, je peux le tordre encore!
Puis il ferma les poings, secouant sa torpeur Et jurant que jamais on ne lui ferait peur.
Mille dards flamboyants transpercent la toiture ; On entend des sanglots de bête à la torture ; Le feu qui porte au loin son tourbillon doré, Dans les stalles de bois n’a pas tout dévoré.
Un voile noir et lourd, impénétrable obstacle, Tendait ses plis épais sur le triste spectacle, Et, sous les sombres cieux, par les vents animés,
Passaient en frémissant des tisons enflammés.
Les blancs flocons de neige imprégnés de lumière Semblaient des feuilles d’or s’envoilant en poussière Et le pré d’alentour était comme un étang Où le vent de la nuit aurait roulé du sang.
Ruzard tient à Lozet, pour lui rendre courage, D’hypocrites discours. Mais une sourde rage
1e ji | À UE
Grondait au fond du cœur de l’honnête habitant. Il n’écoutait personne; il allait répétant :
—C’est un traître ! un maudit! Que le diable emporte!
Un des vieux l’aborda :
—La colère nous porte, Mon brave ami, dit-il, à souvent nous tromper. Quelque soit l’instrument que Dieu prend pour frapper, C’est toujours jusqu’à Dieu que remonte l’épreuve.
Je sais que l’on se venge et j’en aurai la preuve, Répliqua Jean Lozet. Ce n’est pas un soupçon. Je puis vous en parler de ce lâche garçon
Que j'ai reçu, nourri, gardé dans ma demeure,
Et qui veut, en retour, me ruiner sur l’heure.
—-Comment! vous accusez mon honnête patron ?
Reprit une autre voix vibrant comme un clairon.
Or, c’était le pilote. Il écarta le monde :
—Qu’'on ne l’accuse pas ! Avant une seconde J’aurai puni, fit-il, le lâche acousateur |
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r frapper,
euve.
on.
—Ton patron, comme toi, n’est qu’un vil imposteur, Hurla le vieux Lozet dans sa colère folle.
Le pilote, aussitôt, se précipite, vole, Repoussant «le ses bras les paysans surpris, Et vient près de Lozet qu’il traite avec mépris,
Jeter, pour être souple en cette lutte ardente,
Son grand capot de drap sur la neige fondante.
—Dis donc encor, Lozet, que mon maitre est méchant ; Tu verras si jamais je fais le chien couchant.
Que lon m’attaque, moi, c’est très bien, je l’endure; Mais lui, non ! Et voilà trop longtemps que ça dure.
La querelle faisait du bruit ; jeunes et vieux S’approchaiïent tour à tour pour entendre ou voir mieux. Mais, plus vives que tous, deux femmes dont les larmes Redoublaie it de la voix la douceur et les charmes, Courent, les bras ouverts, aux deux fiers ennemis : Une épouse, une enfant.
Sur leurs pieds atfermis, Les lutteurs aveuglés se mesurent, s’observent. Louise la première :
—Oh ! les cieux vous préservent
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D’oublier plus longtemps la douce charité !
Dit-elle avec candeur au pilote irrité.
Mon père, calmez-vous ! Pardonnez, 6 mon père!
Le malheur qui le frappe, hélas ! le désespèrel
Et puis la jeune fille entrecoupait ses mots D’affectueux baisers et de profonds sanglots. Et la mère Lozet, muette dans sa peine, Entourait de ses bras ainsi que d’une chaine
Le torse musculeux de son aveugle époux.
Devant cette prière expire le couroux.
Et les bouillants vieillards s’en vont la tête basse.
Cependant plus il songe à tout ce qui se passe
Et plus Lozet se croit victime d’un complot.
Le feu tombait enfin comme s’apaise un flot ;
La neige, aux environs, devenait violette.
La grange semblait être un immense squelette
Avec ses longs poteaux et ses légers entraits.
Ça ressemblait de loin à de flamboyants traits,
A de grands traits de flamme épars dans les airs sombres. La charpente s’ébranle au-dessus des décombres :
Fate
basse.
se
te
ts, airs sombres.
bres :
Elle craque partout et tombe lourdement.
Une clarté sinistre emplit le firmament, Déchirant le brouillard comme un éclair sublime,
Et le brasier qui meurt, un instant se ranime.
La flamme sai s élans u’a plus d’aiguilles d’or, Mais de nombreux tisons se réveillent encor
Et glissent sur la neige emportés par la brise, Pendant que la fumée ondoie, épaisse et grise,
Comme un voile de deuil qui se fend en lambeaux.
Quand les plaisirs impurs, comme de vifs flambeaux, Ont à nos yeux charmés fait resplendir leurs flammes, La lumière vacille et s’éteint dans nos âmes,
Et, comme une fumée, on sent monter alors
Les orbes ténébreux des dévorants remords.
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