‹ Tonkourou [microforme]Chapitre 35 sur 72 · LA VISITE DU CURE · texte numérisé non relu

LA VISITE DU CURE

Les arbres sont en fleurs et les petits oiseaux Reviennent à leurs nids dans l’herbe où les roseaux. C’est mai qui passe avec ses brises attiédies.

On dirait, le matin, d’immenses incendies

Qui jettent, au levant, par-dessus les châlets, Comme des voiles d’or, leurs radieux reflets.

De joyeuses chansons montent de la chaumière ;

Le cœur s’ouvre, tressaille et s’emplit de lumière. Avec l’hiver qui fuit s’en va l’anxiété,

Avec le doux printemps s’éveille la gaîté.

Les insectes brillants trottent sur le feuillage ; Partout les laboureurs ouvrent un noir sillage

Avec le soc de fer dans le sol attiédi.

Sur la pierre du champ le lézard engourdi

Vient s'étendre au soleil, pendant que dans la mousse, Eu sautant, le grillon jette sa note douce.

Les enfants vont pieds nus et les cheveux au vent,

Et l’hirondelle vole à son nid sous l’auvent.

Ce matin-là, depuis que l’aube était parue, Lozet guidait, pensif, sa pesante charrue.

Rien semb:ait ne pouvoir adoucir ses regrets. Ayant levé la tête il aperçut tout près,

Dans sa longue soutane et lisant son breviaire, Le curé qui venait en longeant la rivière.

Il savait la douceur de ce pieux abbé; Pourtant sur la charrue il demeure courbé ;

Il craint que devant lui son dépit ne s’envole.

L’abbé le salua d'un geste bénévole,

Eu souriant. Mais lui, l’entêté laboureur, Toujours à son travail, poussait avec fureur Sur le sillon famant les mancherons d’érable, Et semblait ne pas voir le prêtre vénérable.

—Allons ! père Lozet, reposez-vous un peu, Dit d’une calme voix le ministre de Dieu. *

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Lozet feint la surprise et retient l’attelage,

—Reposez-vous un peu, car le repos soulage, Fit de nouveau le prêtre.

Et, le vieil habitant :

—Le soleil n’est pas haut, je le veux bien, pourtant, Quoiqu’il faille, monsieur, travailler sans relâche

Pour refaire la perte. Et, si j’étais un lâche, Je mourrais de misère à soixante et deux ans.

—Vous le savez, Lozet, beaucoup de paysans N'ont pas, comme vous-même, une ferme exploitable, Une bonne maison et du pain sur la table...

—Bien gagnés, je suppose !

—ÏTl ne faut pas, non plus, S’attacher tout entier à des biens superflus :

L’avarice est un crime escorté d’infamies.

—Et l’on se damnerait pour des économies ?

—Je ne dis point cela ; donc, fort mal on conclut.

Amassez de l’argent, mais songez au salut.

Ce mot, comme un marteau qui tombe sur l’enolume,. Tombe sur le vieillard dont l’œil sombre s’allume.

Le curé dit encor, parlant d’un ton serein :

—Et l’auteur de vos maux est le jeune marin ?

—S$i ce n’est lui, monsieur, qui donc ce pourrait être ?

—Lozet, soyez prudent et de vous-même maître.

Bien souvent on 4 vu l’innocent accusé ; On a vu bien souvent, insolent et rusé, Le coupable jouir d’une action inique.

—Je n’ai pas d’ennemis.

—Et votre fils unique, Cet enfant radieux, ce vase de douceur Que jadis enlevait un cruel ravisseur, L’avez-vous oublié ?

—C’est une ancienne chose.

—La vengeance, Lozet, jamais ne se repose ; Vous l'avez dit vous-même. Or, le navigateur Ne peut de tous vos maux être le seul auteur... Et Ruzard est l’époux qu’on destine à Louise ?

enolume,.

lume.

hrait être ?

aître.

nique,

—P arce qu’il ne va pas chaque jour à l’église, Qu'il reste à ses travaux, n’a pas les yeux au ciel Et ne vous glose point des paroles de miel,

Vous le damnez déjà, dit Jean d’un ton fort aigre.

La colère grondait.

—Je veux le croire intègre,

Et vous pouvez agir ainsi qu’il vous plaira ; Mais votre douce enfant, Jean, peut-être en mourra, Car elle n’aime point, vous le savez, cet homme.

— Elle aimerait bien mieux cet autre qu’on ne nomme, Chez les honnêtes gens, qu’avec honte ou mépris.

De l’amour la jeunesse exagère le prix.

Tout en parlant, Lozet, par secousses rapides Tourmentait sa charrue ou secouait les guides ; Le bon curé comprit qu’il était importun ;

Il partit par les champs d’où montait le parfum.

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