‹ Tonkourou [microforme]Chapitre 8 sur 72 · L’HOSPITALITÉ · texte numérisé non relu

L’HOSPITALITÉ

La tempête, au dehors, comme une meute, aboie. Cependant chez Lozet l’âtre gaîïment flamboie ; On parle des marins exposés à périr

Et des vaillants amis qui, pour les secourir, Risquent leurs jours. Personne en ce moment ne danse : L’archet n’ose éveiller la divine cadence.

On fait, de temps en temps, un de ces simples jeux Qui tourmentent le cœur du galant ombrageux.

Quand les jeux sont finis, que chacun se repose, Que l’amoureux s’assoit puis, à demi-voix, cause

De son amour jaloux et des rêves qu’il fait,

Sur un plateau luisant qu’elle aveint du buffet, Avec une candeur qui doucement attire,

Louise offre à chacun l’or des morceaux de éire.

Lozet est aoucieux. Il fume seul. Souvent

Il entr’ouvre la porte où s’engouffre le vent, Et cherche vers la côte et le morne rivage, S'il verra revenir François et le sauvage ; Mais il branle la tête et paraît sans espoir.

Sur le roc blanc toujours gisait le vaisseau noir.

Louise sent parfois une tristesse étrange,

Et le rire joyeux meurt sur sa lèvre d’ange,

Comme un frisson de l’eau sur le sable éclatant. Pour plaire aux invités elle chanta pourtant.

Sa voix tremblait un peu, comme tremble une feuille, Comme tremble l’épi que le glaneur recueille.

Or, comme elle achevait de chanter ses refrains, Razard et Tonkourou, suivis de deux marins, Entrèrent. Le premier dit avec impudence :

—Nous en amenons deux, grâce à la Providence.

Le huron ajouta :

— Les autres ont péri.

ille,

A ces mots du sauvage il s’élève un long cri Et les yeux de plusieurs se remplissent de larmes. Lozet dit aux marins :

—Puisse avoir quelques charmes L’humble hospitalité que je vous offre ici |

Le plus jeune—Léon—répond alors :

—Merci!

Celui qui fait l’anmône est doué de sagesse ; Le ciel à son égard usera de largesse.

Puis, il sentit mourir, sur le seuil étranger, La vigueur q .i l'avait tenu dans le danger.

A l’abri des vents froids, éloigné des flots sombres, Il vit devant ses yeux passer les tristes ombres

Des matelots restés sous les glaçons épais,

Et se mit à pleurer.

—Qu’ils reposent en paix!

Le ciel m’en est témoin, oui, j’en fais la promesse, Je leur ferai chanter, cet hiver, une messe,

Dit la mère Lozet, en cherchant vitement,

Pour les deux naufragés, un nouveau vêtement. —Îl ne faut pas, non plus, oublier, capitaine, * Ceux qui nous ont sauvés d’une mort trop certaine, Observa le pilote.

Au moment même il tend Au rusé Tonkourou qui sourit et l’attend, Pleine de pièces d’or, une bourse de soie.

—Oh! pour moi, dit Ruzard, c’est assez de la joie

De vous avoir sauvés d’un si cruel trépas, Gardez votre or, messieurs, non, non, je n’en veux pas ; Mais que l’indien pauvre accepte quelque chose,

Personne n’y verra de mal je le suppose.

Tout le monde approuva l’astucieux garçon.

Louise lui sourit. Tonkourou, sans façon,

Prit dans ses doigts crochus la bourse étincelante, La soupesa d’abord d’une manière lente,

Puis la fit disparaître au fond de son gousset, Sans plus se soucier de ce qu’on en pensait.

Pas ;

Page 1