L'ORAGE GRONDE
La nuit s'en va. Déjà l'on voit luire l'aurore. Louise est en prière. A peine elle a pu clore Sa paupière brûlante en son lit de duvet. Un ange s'est penché longtemps sur son chevet, Un ange au front empreint d'une souffrance amère, Et cet ange béni, c'était sa jeune mère.
Au dehors tout restait encor silencieux. A l'éclat du matin qui souriait aux cieux Sa fenêtre s'était tout à coup irrisée. Sur la neige des clos la lumière brisée Semblait des diamants répandus à foison. Le métier reposait tout près de la cloison.
Après avoir prié seule dans sa chambrette, Elle vint à l'ouvrage. Elle prit la navette Et longtemps avec bruit, de ses doigts entendus, Entre les brins de laine artistement tendus, La fit courir. Ainsi, parfois, dans les orages, On voit courir la lune à travers les nuages ; Avec un bruit pareil, au milieu des roseaux, On voit glisser, parfois, l'aile des gais oiseaux.
A cette heure hâtive où le matin frissonne Sur la route de neige il ne venait personne.
Cependant Jean Lozet s'approcha du métier
Et, sous un air naïf cachant son ton altier,
Il dit en tourmentant de la main sa moustache :
— Ma Louise chérie, il faut bien qu'on le sache, François t'a demandée en mariage hier.
C'est un brave garçon ; on peut en être fier. Confiant dans ton cœur, car il n'est pas frivole, J'ai voulu sur le champ engager ma parole. Ton refus me ferait mourir.
Dans ses douleurs Louise ne dit rien, mais elle fond en pleurs.
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En ce moment-là même arrive le pilote :
Il voit sa douce enfant qui s'éloigne et 8anglote.
— Elle pleure? fait-il, en regardant Lozet.
Quel est donc son chagrin ? Est-ce que l'on osait...
Et Jean, tout aussitût. d'un ton plein d'amertume :
— On n'ose rien de plus, Auger, que de coutume, Et l'on fait son devoir toujours. C'est mon enfant... Notre enfant à tous deux. Or, le curé défend, Et la défense est juste en ce cas il me semble, Entre les jeunes gens qui demeurent ensemble, Les entretiens d'amour, les tendres liaisons.
— J'entends parfaitement vos pieuses raisons. Vous voulez que d'ici le capitaine sorte ?
— Me suis-je donc jamais exprimé de la sorte ? Je veux unir Louise, et sans retard l'unir A ce noble garçon dont vous devez bénir. Le capitaine et vous, l'héroïque courage.
— Parlez-vous de Ruzard ?
— Il est dur à l'ouvrage, D'une santé de fer, économe, appliqué
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— Parlez-vous de Ruzard ?
— Je l'ai bien remarqué :
C'est le meilleur parti de tout le voisinage ; Nul n'a plus belle terre en grain ou jardinage.
— Parlez-vous de Ruzard ?
— Oui, de l'ami François.
Il sera notre gendre, et c'est un fort bon choix.
— Je ne crois pas qu'ainsi jamais on ne le nomme.
— Vous lui devez si peu, monsieur, à ce jeune homme. -
Le pilote était vif, parfois un peu rageur, Le dépit fit monter à son front la rougeur. Lozet s'aperçut bien qu'il avait été vite, N'importe, il ajouta :
— Qu'il vienne, je l'invite.
— Je le hais, fit Auger, et ma fille jamais
Un geste termina sa phrase. Désormais Plus de paix sous le toit ; elle s'est envolée.
Auger allait sortir. Loui8e, désolée, S'élance sur ses pas et tombe à ses genoux.
— Restez encor, dit-elle, oh ! restez avec nous !
Et Lozet que cela surprend et désespère, Lozet s'écrie alors :
— Ne suis-je pas ton père, Moi depuis si longtemps ta gloire et ton appui, Ne suis-je pas ton père, ô Louise, aujourd'hui, Autant que ce marin qui parle de te prendre, Qui ne t'a jamais vue, et ne saurait comprendre Toute l'affection qui germe en un berceau? Voudrait-il t'emmener au loin sur son vaisseau? Ma Louise, il vaut mieux ne voyager qu'en rêve. Reste ici près de nous ; reste sur cette grève
Où tu jouais, petite, avec les papillons
Ah ! bientôt le chagrin va creuser des sillons Sur mon front dénudé, sur ma joue amaigrie ! Reprit-il, comme à part, d'une voix moins aigrie.
Louise murmura, l'embrassant tendrement :
— Déjà vous oubliez vingt ans de dévoûment !