CHAPITRE PREMIER Premières luttes contre la Bourgeoisie
Etats-Généraux. — Assemblée des habitants de Tonnerre. — Cahier des plaintes, doléances et remontrances des habitants. — Le Corps de Ville. — Misère des Tonnerrois. — Les Brigands. — Alarmes dans la Ville. — Le Comité permanent. — La Milice Bourgeoise. — Mécontentement de la population.
(Mars-Août 1789).
Le 3 mars 1789, s'ouvrit, au son des cloches, l'Assemblée des habitants de Tonnerre pour la rédaction du cahier des plaintes , doléances et remontrances, et la nomination des délégués chargés d'élire les Députés aux États-Généraux.
La réunion se tint dans l'église de Notre-Dame, comme étant la plus commode, par-devant M e Jean- Baptiste Daret, avocat au Parlement, bailly, juge civil, criminel et de police de la ville, bailliage et comté de Tonnerre, et en présence du Corps Municipal de cette ville, composé de MM. Edme-François-André Jacquillat
de Vaulavré, lieutenant de maire 1 ; Pierre-Marin Campenon, docteur en médecine, premier échevin ; Nicolas-Pierre Darlot , deuxième échevin ; Louis-Jérôme Hennequin, procureur du roi; Pierre Roze, conseiller assesseur; Jean-Nicolas Campenon, receveur; Edme Roze, contrôleur ; Daniel Luiaon, secrétaire-greffier.
Environ 5oo électeurs prirent part à cet acte imposant qui, d'un bout à l'autre de la France, à la même heure, faisait battre tous les cœurs d'espoir.
Le cahier des dçms&des et doléances de la Ville de Tpanerre contenait trente-trois articles.
On y demandait :
L'abolition . des distinctions humiliantes qui avilissent l'homme et comj»e conséquence, Ja réunion des deux Ordres au Tiers dans l'Assemblée ;
Le vote par tête et non par bureau pour maintenir l'égalité dans les voix;
L'élection faite à l'avenir par chaque ville chef-lieu d'élection et non plus par bailliage, la Nation n'étant pas suffisamment représentée par le petit nombre des Députés du Tiers ;
Une nouvelle Constitution de l'Etat et des lois claires et précises ;
L'égalité entre les recettes et les dépenses, de l'Etat .et les ministres désormais responsables de l'emploi des fonds ;
4. Le maire était M. Jean-Baptiste Deschamps. Son âge et ses infirmités éloignaient depuis -longtemps des affaires publiques.
La suppression des tailles, accessoires 1 , corvées', vingtièmes et décimes, et la conversion de tous les* impôts en une imposition foncière, également répartie sur les propriétés des trois Ordres indistinctement ;
La: suppression des contributions indirectes et de la gabelle ; leur remplacement par un droit fixe sur le sel et le vin;
La restitution aux États-Généraux de tous les domaines de la Couronne vendus, échangés, ou aiiénésà' différents seigneurs* ou particuliers, pour êtte, lesdite : domaines, revendus, et le prix employé à la liquidation des dettes de l'État ;
La suppression de tous les privilèges et la : participation de tous les sujets du roi aux charges de l'Etat; l'admission du Tiers à toutes les charges de la- magis^ trature, sa participation auxgrades et emplois militaires^,
L'établissement d'un Code civil et criminel ;
Le rachat de tous les droits seigneuriaux à la volonté des vassaux;
Enfin, le retour périodique des États-Généraux tous les cinq ans, en enjoignant aux- Députés de ne voter les subsides que pour ce temps ; la suppression 1 des Assemblées provinciales et des Assemblées de 1 département comme trop onéreuses au peuple. 4
Les habitants nommèrent pour soutenir ces demandes : MM. Charles-Antoine Deschamps, fite ; dw
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1. Manuscrits de la Bibliothèque de Tonnerre; procès-verbal de l'Assemblée du 3 mars 1789. Gabier des demandes et doléances de la ville de- Tonnerre.
maire et président en l'élection ; Pierre-Marin Campenon; Jacques Cherest et J.-B. -Pascal Maison, avocats.
A l'Assemblée générale du Bailliage de Sens, M. Deschamps fut nommé député suppléant du Tiers-Etat.
Au moment où s'ouvre la Révolution Française, la Ville de Tonnerre était administrée par un Maire, un Lieutenant de maire, deux Echevins, un Procureur du roi, un Contrôleur, un Receveur et un Secrétaire- Greffier, auxquels s'ajoutaient, dans quelques circonstances, un certain nombre de notables.
Cette municipalité, que l'on appelait alors Corps de Ville, était, à cette époque, très impopulaire.
On reprochait aux hommes qui la composaient, de n'avoir rendu jamais aucun compte et de n'avoir pas disposé des immeubles et des revenus de la commune, comme il convenait aux intérêts de la ville. On leur reprochait encore, d'être au pouvoir depuis près de vingt ans, sans s'être, une seule fois, représentés devant leurs électeurs, durant cet espace de temps.
En effet : les fonctions municipales, pendant le XVIII e siècle, avaient subi de nombreuses modifications, devenant tour à tour perpétuelles ou triennales, étant tantôt électives, tantôt vénales, selon que le pouvoir royal avait besoin d'argent.
La Ville en avait acheté quelques-unes en 1780 et enfin, des lettres patentes du roi en date du 26 juin 1781 les avaient toutes rendues électives.
Mais nous ne voyons pas qu'il eût été fait d'élections complètes depuis le mois d'août 1769, et même en
1781, après que le Corps Municipal ne fut plus soumis à la sanction royale, ceux qui en faisaient partie alors restèrent en place. !
Aussi, dès les premiers mois de Tannée 1789, voyons-nous se déclarer, entre les officiers municipaux, représentants de la Bourgeoisie, et le Peuple, chez lequel fermentaient déjà les idées de Liberté et d'Égalité, cette hostilité qui deviendra plus profonde à mesure que se dérouleront les événements de la Révolution.
Le 17 avril, les habitants font, par ministère d'huissier, sommation à Messieurs de la Ville, d'avoir à se démettre de leurs fonctions, afin qu'il soit procédé à l'élection de nouveaux Officiers Municipaux. 2
La Municipalité ne tient aucun compte de cette sommation et le lendemain les habitants lui en envoient une seconde qui n'obtient pas plus de succès.
Mais la Municipalité allait bientôt se trouver aux prises avec de bien plus grandes difficultés.
La misère, en ce moment, était affreuse à Tonnerre, et allait chaque jour en s'accentuant. Vers la fin du mois de juin, le pain valait quatre sols la livre, qui représenteraient dix à douze sous d'aujourd'hui, et même à ce
i. Mairie de Tonnerre. — Registre H des délibérations du Corps Municipal. — L'acquisition des offices municipaux avait coûté environ trente mille livres, dont la moitié seulement avait été versée aux parties casuelles au moment de la Révolution.
2. La pétition est signée par plus de deux cents habitants . Registre H des délibérations du Corps Municipal.
prix-, qu'un historien' appelle homicide, il était parfois difficile de s'en 1 procurer, le blé faisant défaut.
L'hiver de 1788-89 avait été un des plus terribles*. Les. vignes- avaient gelé. Les habitants se trouvaient sans aucun espoir de' récolté et privés de la principale source de leurs revenus. D-ùn autre côté; la récolte en blé avait été tout à fait insuffisante, et la' prochaine s'ahnonçait aussi mauvaise. Les fermiers- dès environs, incertains 1 de pouvoir suffire à leur propre subsistance, s'opposaient à la circulation des grains. Aussi le blé manquaithil souvent sur. le marché d& Tonnerre^ i-
Les biefs 1 de l'Armançon étaient obstrués par les glaces, tous les moulins^vaientété mis hors de service et ou : avait dûv- aux frais de, la Ville,;fàire construire des moulins à bras.
Non seulement le> blé était rareet chert,,nrafts ! il n'y avait: point de travail, partant! point.de: salaires} et les malheureux mouraient de faim.
La .famine était telle* que quaod y :par hasard, quelques laboureurs- amenaient leurs grains au marché, .les femmes se précipitaient sur eux, les* renversaient, éven* traient leurs saos et se sauvaient, ;emportffttt N ,dans' leure vêtements autant de blé qu'ils en pouvaient contenir. Une ordonnance de police les rappela à la décence —
i. Le marché se tenait sur le lieu dit La Crotâ-âto-Ptrràn, entre les rues Sàlnt-Pierre~et Jean-Garnièr, oh il est actuellement. Une croix était adossée aux» maisons qui regardent la rue Sitfmv Pierre, derrière la Halle Daret*
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comme s'il pouvait être question dé décence quand lès enfants criaient au logis. *
Ajoutez à cela l'émotion produite par des récits fantastiques qui semaient la terreur parmi le peuple; :
On disait que des brigands, à la solde des aristocrates, parcouraient les campagnes, ravageant les moissons, brûlant les récoltes, incendiant les villes. Et la croyance en ces brigands imaginaires était telle, que d'aucuns assuraient les avoir vus et personne n'en doutait. — La faim donne de ces hallucinations î
Les portes de la Ville étaient gardées et barricadées. On avait commandé des piques en fer pour suppléer aux fusils qui manquaient. Des fanaux brillaient sur Saint-Pierre et sur la tour Notre-Dame. Chaque habitant était tenu d'avoir sur ses fenêtres deux lumières qui devaient brûler jusqu'au matin, et toutes les nuits, des patrouilles parcouraient la Ville, veillant à une sécurité qui n'était nullement menacée. 2
Un jour, le 27 juillet, un homme arrive à franc-étrier : il a vu les brigands se dirigeant sur la ville; ils s'avancent brûlant tout sur leur passage, Saint-Florentin est en flammes, le même sort est réservé à Tonnerre. Aussitôt l'alarme est donnée. On court au clocher, le tocsin sonne, on s'arme de fusils, de piques, de faux,
1. Registre de police. — Procès- verbal du 10 juin, ordonnance du 25 septembre.
1 Mairie de Tonnerre. — Registre des délibérations du Comité permanent, ordres des 29, 30 et 31 Juitlet.
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et tandis que deux envoyés galopent jusquîà AnçyJe- Franc pour demander du renfort et des. canons, la foule
.des habitants se porte au. bas du chemin d'Épi ne uil et attend, pleine d'Anxiété et de terreur.
Les heures s'écoulent, «il ne vient. que des. paysans
r. étonnés qui assurent n'avoir rien yu et la multitude
1 rentre en ville. à la nuit, exténuée, plus famélique que jamais, mais non désabusée.
Cependant, au-dessus de toutes ces souffrances, planait l'enthousiasme de la Liberté. La réunion des États-Généraux, la anale et fière attitude du Tiers-État, la prise de la Bastille, tous ce s. événements qui présageaient une ère nouvelle, remplissaient les cœurs de
joie et d'espoir.. Au milieu de ses misères, le peuple saluait avec transport les premières jheures de sa .délivrance.
Pendant ce teqips-là, que faisait la Municipalité ? Elle montrait une indécision remarquable, et, quand il aurait fallu dés moyens prompts, et énergiques pour
.venir ; en aide à. une population afiamée, elle s'arrètaifcà des mesures incomplètes et sans résultats, et la situation continuait à être aussi critique.
Le 14 juin, elle réunit les notables habitants et se fait autoriser par eux;à acheter pour son propre compte des grains qui seraient ensuite distribués ou vendus aux habitants au plus bas prix. Pour en faire les premiers achats, elle vend les noyers du Pâtis que l'hiver a détruits, et charge deux ou trois de ses membres de parcourir les campagnes afin de recueillir tout le blé
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qu'ils pourront trouver. Mais ils reviennent l peu de jours après, déclarant que le blé est trop- cher, v et n'en rapportant qu'une quantité insuffisante^ 1
La Municipalité s'adresse ensuite à l'Intendant -de la Généralité, 2 lepriant de venir en aide à la malheureuse Cité, comme il Ta fait pour Sens, Jôigny, Villeneuve, etc. L'Intendant répond en termes émus : qu*il est touché de la misère des habitants et qu'il 'demande fa pour eux des secours au Gouvernement. Celui-ci envoie mille livres de riz. C'était bien peu.
On 'était quelquefois moins heureux à FHôtel-tie- Ville.
Le bruit s'étant répandu que des troubles devaient éclater dans la Ville à l'occasion de la foire de' laSaint- Jean et que la vie des paysans qui y viendraient serait mise en danger, la Municipalité fit venir un détachement de douze cavaliers du régiment de Bourgogne en quartier à Saint-Florentin, — pour en imposerai* peuple, dit la délibération du 21 juin. Qu'arriva-t-il? Les paysans ne vinrent pas du tout, le blé manqua totalement sur le marché et les habitants virent les soldats d'un œil de méfiance. On dût les faire repartir, non sans payer leurs frais de voyage. 3
Enfin, à bout de ressources, la Municipalité convoque de nouveau les notables pour la tirer d'embarras.
i. Registre H.
2. Tonnerre faisait partie de ta Généralité de Paris (Ile-de-France]*