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Mémoire pour la Ville de Tonnerre, par Roze et Lepripce

3o TONNERRE

Cherest, de son côté, soutenait que la juridiction Prévôtale était un tribunal d'exception, dont il fallait plutôt restreindre qu'étendre la compétence ; que la Maréchaussée jugeait principalement les vagabonds, les repris de justice, les gens de guerre et les déserteurs, mais qu'il n'y avait eu, à Tonnerre, ni excès commis, ni violences, ni port d'armes; que tous les accusés étaient domiciliés et connus, et, par conséquent, qu'ils ne pouvaient comparaître que devant leurs juges naturels.

D'ailleurs, il ne restait pas inactif. Il s'était, d'abord, adressé à l'Assemblée nationale qui l'avait renvoyé au Pouvoir exécutif. Puis il avait demandé au Conseil d'État l'évocation de l'affaire et son renvoi devant les juges ordinaires. Il avait éprouvé un nouveau refus et en avait enfin saisi la Cour de Cassation.

L'affaire prenait tout à coup des proportions inattendues, et menaçait d'occuper, à elle seule, l'Assemblée nationale, plus que les graves événements qui s'accomplissaient à la même heure à Paris. La quantité de mémoires, rapports, pétitions, auxquels elle donnalieu est incroyable. Plus de vingt communes signèrent: des pétitions à l'Assemblée attestant le zèle, la probit de Cherest, et protestant contre les poursuites dirigées^ contre lui. A Tonnerre, il recueillait plus de mille si — gnatures. Sa popularité croissait d'autant. 1

1. La grande popularité de Cherest était due aux nombreu * procès qu'il avait soutenus pour les habitants de la Ville et des

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Cependant, la situation matérielle de la Ville ne s'était pas améliorée.

Le 2 septembre, la Municipalité, d'accord avec le Comité permanent, avait supprimé le droit de minage qui se percevait au profit de l'Hôpital ; puis elle avait accordé une prime de 3 sols par bichet de blé qui serait vendu sur le marché. Mais ces mesures n'avaient pas davantage amené les fermiers à Tonnerre. Pour comble de malheur,- dans la nuit du 9 au 10 octobre, une inondation avait ravagé toutes les terres de la vallée ; on venait de faire les semailles, il fallût ensemencer de nouveau et le blé, déjà si rare, se fit plus rare encore.

Au mois de novembre, la Ville s'associait aux villes d'Auxerre, Joigny, Sens, Villeneuve, dont la situation n'était guère meilleure, pour se procurer des grains à tout prix. On fit de grand frais pour envoyer jusque dans laBeauce et le Soissonnais chercher du blé. On n'en trouva pas, et l'association ne tarda pas à se dissoudre, sans avoir donné aucun résultat.

On avait formé un Comité de subsistances, composé de MM. Denis, Leprince, Baudot, Tilly, de Vauvignol, Delaune, Brice-Barry et Horiot, doyen de Notre-Dame, spécialement chargé d'approvisionner le marché. De nouvelles députations furent envoyées dans les cam-

virons avant 1789, contre les exactions de la Ferme et des commis aux aides. (V. pièces justificatives, sa défense dans l'affaire du 30 août, et ses réponses aux questions du Comité de sûreté générale )

pagnes. i Elles rapportèrent 948 bicbets de blé, quantité tout à fait insuffisante.

Sur les premiers achats qu'elle avait faits, la Municipalité avait perdu environ 2,708 livres. Cette perte provenait des différences de mesures, des frais de transport, et aussi de ce qu'on avait vendu au-dessous du prix d'achat. D'autre part, les impôts se percevaient de plus en plus difficilement. Aussi se trouvait-on à bout de ressources, et on n'aurait pu s'en tirer sans la générosité de quelques hommes de bien.

M. de la Mothe, seigneur de Cheney, avait offert tout le grain qui lui restait; M. Fayard de Bourdeilles, seigneur de Tronchoy, et receveur des finances, avait prêté 10.000 livres à la Ville, sans intérêts; enfin, MM. Heuvrard, Denis, de Vauvignol, Descourtives avaient donné les uns du froment, les autres de l'argent. Ces Ions permirent de passer l'hiver.

L'Assemblée nationale avait décrété le 2 novembre, que tous les biens ecclésiastiques étaient à la disposition de la Nation.

La Municipalité fut obligée d'intervenir auprès des religieux de Saint-Michel pour les empêcher de vendre, à de simples particuliers, non-seulement le blé qu'ils pouvaient avoir chez eux, mais encore tout celui qu'ils avaient à revevoir de leurs fermiers et dont ils avaient déjà disposé.

i. Le 6 novembre. — Au mois de décembre, ce fut M. Brice- Barry qui y alla, ses opérations donnèrent lieu, en 1790, à de vives discussions. Registre H.

D'un autre côté, l'agitation durait toujours, entretenue par le procès qui traînait en longueur.

La milice volontaire avait beau redoubler de zèle et de vigilance, la fermentation devenait extrême. Il fallait à tout prix en finir avec cet esprit de «révolte qui menaçait à chaque instant d'éclater, et Ton décida que la loi martiale serait publiée.

Le mardi 17 novembre, les habitants stupéfaits virent sortir de l'Hôtel-de -Ville * les membres de la Municipalité et du Comité permanent, escortés de deux cents volontaires en armes, et précédés des cavaliers de la Maréchaussée sabre au poing. En tête, un drapeau rouge déployé.

Cet étrange cortège parcourut toute la Ville, s'arrètant à toutes les places et dans tous les carrefours. Là, le tambour battait un ban, et au milieu d'un silence funèbre était proclamée, article par article, cette loi fatale qui devait plus tard recevoir une si terrible application au Champ-de-Mars :

Dans le cas où la tranquillité publique serait mise en péril, la force militaire devra être employée ;

1. L'Hôtel-de- Ville était situé, à l'époque, rue de l'Hôpital, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la maison de M. Perruchon- Drouot. Les prisons étaient dessous. On y avait enfermé dix-huit habitants de Maligny arrêtés pour s'être emparé du château et y avoir enlevé les litres de propriété du seigneur. On avait dû faire réparer les portes et les fenêtres, mettre des barreaux et établir une guérite et des lits de camp. Ces prisonniers, très indisciplinés» « on n aient beaucoup de soucis à la Municipalité, et les volontaires de la milice se plaignaient de la fatigue que leur garde occasionnait.

Le drapeau rouge sera exposé à la principale fenêtre de la Mairie et dans toutes les rues et carrefours;

A ce signal tous les attroupements deviendront criminels et devront être dispersés par la force ;

Faute par les personnes attroupées de se retirer, il sera fait trois sommations en ces termes :

Avis est donné que la loi martiale est proclamée ! Que les bons citoyens se retirent ; on va faire feu!

Enfin, si les sommations faites, les personnes attroupées ne se retirent pas, la force des armes sera à l'instant employée sans que personne soit responsable des événements qui pourraient en résulter. i

Cette manifestation militaire ne suffisait pas encore. Le soir même, le Lieutenant de maire, après avoir constaté l'excellent effet produit par la publication de la loi martiale, dit que pour ajouter encore à l'appareil mis dans cette proclamation, il convenait d'y joindre un acte plus imposant et plus sacré, la bénédiction des drapeaux rouges.

1. On sait que la Loi Martiale fut votée par l'Assemblée sur la proposition de Mirabeau. Il résulte de l'exposé des motifs de la loi et des lettres de Mirabeau au Courrier de Pro\ence, que, dans l'esprit de son auteur, cette loi n'était faite que pour Paris, et qu'elle serait parfaitement inique partout ailleurs, surtout dans les lieux où les Municipalités n'étaient pas électives. « Que Ton commence, disait Mirabeau, par établir partout des Municipalités libres, et alors, il sera temps d'étendre à tout le royaume cette loi sur les attroupements ». Sa publication, à Tonnerre, était donc contraire à l'esprit de la loi; c'était une mesure inutile et dangereuse, on le verra plus tard.

Et le dimanche suivant, après une messe solennelle dite en l'Eglise Notre-Dame, le doyen Horiot fit un discours très touchant sur la concorde et la paix, puis donna lecture, en chaire, de la loi martiale et bénit ces drapeaux, symboles de la Révolte. i

La première impression fut la stupeur, mais le Peuple reconnut bientôt que toute résistance était inutile, il répondit par des chansons à cette menaçante provocation.

Sur ces entrefaites, Roze et Leprince étaient revenus de Paris. Ils ne rapportaient pas de blé, mais ils avaient obtenu que le sursis accordé à Cherest fut levé.

On voulut le faire arrêter, mais il avait prudemment disparu.

Des perquisitions furent faites chez lui, ses papiers furent saisis et les scellés apposés sur les portes de son étude. Sa femme y fit vainement opposition.

Après le retour de Roze et Leprince, la Ville confia le soin de ses intérêts à Paris, à Jacquesson de Vauvignol, commerçant de Tonnerre, que ses affaires retenaient dans la capitale, et à Gachet de Sainte-Suzanne, Prévôt général de la Maréchaussée de l'Ile de France. Il était né à Tonnerre et s'intéressait aux affaires de son pays natal. 2

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