S1L0B ET L'ÉTANG DE SALOMON
J'arrive au point le plus difficile de ce chapitre, à la fontaine de Siloé. Une des circonstances qui embarrassent le sujet , c'est que la Bible , les historiens et les voyageurs désignent sous ce nom tantôt deux fontaines , tantôt deux réservoirs , ou un seul , et quelquefois vaguement des eaux, sans que rien dans leur langage explique cette variété de désignations. C'est une chose curieuse que l'immense importance donnée par les moines de Jérusalem et les voyageurs à ces eaux dont la Bible parle si peu. Le nom de nibttf , ou 2<W , signiûe
missio (aquœ), c'est-à-dire aqueduc ou conduit d'eau. Saint- Jean , donnant le concret pour l'abstrait , traduit « tomtwuim. — Ce nom ne se trouve qu'une fois dans l' Ancien-Testament
et trois ^fois daos le Nouveau. Esaïe (VIII , 6) parle des eaux de Siloè [TUtÛ îTO). «Parce que ce peuple a méprisé les eaux »de Siloè qui coulent doucement..,, voici, le Seigneur va faire »venir sur eux les grosses et fortes eaux du fleuve, savoir le roi »d' Assyrie....» Saint-Jean, dans la guérison de l'aveugle-né (IX , 7 et 1 1) , nomme deux fois l'étang de Siloé , • xoxuwWfy» tov ZiX4>«A*. Saint-Luc , enfin (I , 3,4) parle d'une tour de Siloé. Aucun de ces textes ne contient le moindre renseignement sur le lieu où se trouvaient ces eaux. Dans Josêpbe , Siloé est appelé <i Wyw Ces mots se retrouvent souvent ;
il dit la source douce et abondante (B. J., V, 4 , 1). Ce qu'il en rapporte dans plusieurs passages peut suffire pour fixer sa position. Deux fois (B. J., II, 16, 2; VI, 7, 2) il en parle comme étant à une extrémité de la ville. Il la place (B. J., V, 4 , 1) au bout de la vallée Tyropéenne ; et d'après une autre phrase (B. J., V, 4 , 2), ce ne peut être qu'au midi de la ville , et par conséquent à l'extrémité méridionale du Tyropœon, vers l'angle Sud-Est de Sion.' C'est là que nous la mettrons aussi. 2 C'est là que la montre la tradition qui, cette fois , s'appuie sur une suite de témoignages moins faciles à contester qu'à l'ordinaire. L'auteur de Y Itinéraire de Bordeaux, au commencement du quatrième siècle, place Siloé au même endroit que Josèphe. Jérôme (fin du même siècle) est plus explicite encore, quand il dit, sur Math. X : nldolum Baal fuisse juxta Jérusalem, ad radiées montis Moria »in quibu$ Siloe fluit, nonsemel legimus;» ailleurs il ajoute
1 Crome suppose contre toute vraisemblance que la direction actuelle de la vallée n'est pas celle qu elle avait autrefois.
* Quoique Bachiene , Hamelsveld, Gesenius ? Tholuck, Hitzig la mettent à l'angle Sud-Ouest de Sion ; et que WinerU confonde avec le bassin inférieur de Gihon.
«Siloe fontetn esse ad radiées montis Sion dubitare non pos- »sumus, nosprœsertim, qui in hâc habitamus provinciâ;» (sur Es. VIII, 6). Pour qu elle soit à la fois au pied de Morija (ou Hophel) et de Sion , il faut nécessairement que cette source soit dans la vallée Tyropéenne ou à l'endroit même où elle finit. C'était encore là qu'on montrait la fontaine de Siloé au septième siècle, selon Antonin, martyr; au neuvième d'après Bernard, moine ; et au temps des croisades , comme l'attestent Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry, les Gesta DeiperFrancos et plusieurs autres. (Voy. Raumer, p. 347, n. 202).
Mais la fontaine était-elle dans les murs ou au dehors ? Les mots : à l extrémité de la ville peuvent faire supposer que Siloé était dans la ville , mais ne le prouvent pas , malgré l'affirmation hasardée de Crome. Josèphe dit que Neapolitanus parcourut toute la ville jusqu'à Siloé. Cela prouve bien que Siloé était un point éloigné du centre, mais non qu'il fût dans l'enceinte. Un des Talmudistes affirme que la fontaine était au dehors (Hieros. Chagigah., f. 76 , 1). On peut le conclure d'un autre passage de Josèphe (B. J. , V, 9 , 4). Il nomme Siloé comme ayant fourni à Titus des eaux abondantes pendant le siège.
Il est une objection plus grave qui embarrasse Crome, Raumer et d'autres, et qu'il n'est pas facile de lever. Comment se peut-il que cette source abondante eût été laissée en dehors de la ville à la merci des ennemis? Pourquoi, si elle était dehors , Godefroi de Bouillon et son armée mouraient-ils de soif? L'explication de Reland me paraît trop ingénieuse. Selon lui les assiégés pouvaient empêcher les assiégeants d'y puiser, tant elle était près de la muraille. Si cela était , cet endroit eût été le théâtre d'exploits fameux dans les divers sièges de
Jérusalem. Voici comment je résoudrais la question. Si les eaux de Siloé , comme on a tout lieu de le croire , par plus d'un motif, proviennent des souterrains du temple, il est probable que les prêtres qui, selon Aristèas (apud Raumer, p. 333) connaissaient des ouvertures secrètes , pouvaient en détourner ou en arrêter le cours. Je sais que Josèphe , dans le passage cité plus haut , parle d'une abondance d'eau dont Titus profita ; mais cette assertion , comme je l'ai dit , est douteuse ; il y voit un miracle; des pluies extraordinaires ou mille autres causes peuvent d'ailleurs expliquer le fait. L'explication que j'indique a quelque chose d'étrange, mais elle me semble la seule admissible; et il est certain que Siloé était hors de la ville.
Il serait inutile de dresser la longue liste des voyageurs qui décrivent Siloé , tantôt comme une fontaine , tantôt comme une piscine. — 11 n'y a rien là qui doive étonner ; on a eu tort de tant se préoccuper de cette difficulté qui n'en est pas une. Nous avons vu un cas tout semblable pour le bassin supérieur de Gihon qui provient d'une source ; on nomme quelquefois la source seulement, et souvent le réservoir sans parler de la source. Outre que les bouleversements dont ces lieux ont été le théâtre ont pu en changer l'apparence extérieure, l'une et l'autre description peut être vraie à la rigueur. En effet , de nos jours encore , l'eau sort d'un très petit bassin , d'une sorte de vasque creusée dans le rocher, et coule dans un réservoir auquel E. Robinson donne 53 pieds anglais de long , 18 de large, 19 de profondeur. Le réservoir est d'ordinaire vide ; le ruisseau qui sort du rocher ne fait que le traverser , et va arroser les jardins situés au-dessous (Georges Robinson. E. Robinson). Les mots : bassin, ré-
servoir, piscine, natatorium, si souvent employés , peuvent donc encore de nos jours s'appliquer à la lettre, sans que le nom de fontaine soit inexact. Pour celui de source, il ne prouve rien; on a désigné ainsi des fontaines quand on ne savait d'où venaient leurs eaux. Ceux qui , à l'exemple des Rabbins , ont confondu les deux noms de Siloé et de Gihon , ont causé une grande confusion en prétendant que la Bible parle de deux réservoirs de Siloé; les pèlerins se sont crus obligés de les trouver. 1 On a souvent confondu sous le même nom Siloé et une fontaine située au-dessus , vers le Nord-Ouest et appelée fontaine de la Vierge. Les témoignages de Josèphc , de Jérôme et de Yltinerarium Burdigalense, et ceux d'une foule d'auteurs qui entrent dans de grands détails , ne peuvent s'appliquer qu'à la plus méridionale des deux fontaines en question.
Il semble à la vue des débats qu'a suscités cette source , qu'elle devait avoir quelque chose d'étrange et de mystérieux. Mais l'insuffisance et l'inexactitude de bien des journaux de voyage suffisent largement à expliquer ces incertitudes et ces discussions. Quant aux légendes et aux superstitions, elles n'ont pas manqué de s'emparer de la fontaine de Siloé , depuis le Rabbin qui raconte que ces eaux avaient une propriété digestive dont profitaient les sacrificateurs, toutes les fois qu'avaient abondé les sacrifices et les repas qui en étaient la suite , jusqu'à Salignac qui , au seizième siècle , lui prêtait de curieux effets cosmétiques; jusqu'aux pèlerins et aux voya-
1 Quelques voyageurs, comme M. de Chateaubriand , semblent donner le nom de piscine non seulement au réservoir de Siloé , mais au petit bassin dans lequel l'eau arrive (liinér., p. 268) ; d'autres , plus anciens , parlent d'un vaste réservoir qui , s'il a existé , est complètement détruit.
geurs (même incrédules) de nos jours , qui manquent rarement de s'y laver les yeux pour prévenir l'ophthalmie. On a dit entr'aulres que cette eau était sortie tout à coup de terre pour apaiser la soif d'Esaîc pendant qu'on le sciait en deux.
Crome nie que cette fontaine soit celle de Siloé ; il s'appuie entr'aulres preuves sur ce que le goût de son eau est mauvais. Richter, dit-il , est le seul qui l'ait trouvée bonne , et M. de Chateaubriand lui-même la trouve saumàtre. De plus, dit-il , il y a peu d'eau , et Josèphe parlait d'une source douce et abondante. Je répondrai h. Crome que M. de Lamartine a trouvé cette eau limpide et savoureuse (II. 208) , que E. Robinson en dit presque autant : ait has a peculiar taste, sweetish »and very sliyhtly brackish, but not at ail disagreable.n II ajoute , il est vrai , qu'en certaines saisons elle a un mauvais goût , et cela seul suffirait à réfuter Crome, si son argument en valait la peine. Cet auteur (p. 284,) aime mieux croire que les bouleversements de la ville ont détourné une vallée, que de supposer que ces grandes causes et bien d'autres ont pu appauvrir ou gâter une fontaine dont les eaux viennent de loin»
Quant aux différents systèmes soutenus par Lightfoot, Gesei) ius etautres , et qui s'accordent à confondre Gihon et Siloé, ils n'ont aucun fondement raisonnable. Lightfoot (Chron. cent., chap. 25 ; Chron. inq., chap. V, 52) confond de la manière la plus étrange les réservoirs et les fontaines , et entasse bassin sur bassin autour de son Siloé imaginaire ; puis il avoue naïvement qu'il est difficile de dire comment Gihon a pu se changer en Siloé. Rosenmûller nous l'apprend et du reste commet la même faute ; le traducteur chaldéen a mis dans le passage (1 RoisI, 33, à8) Siloé pour Gihon , quoique dans ces ver-
sets il ne soit pas question d'une fontaine. Et c'est pour concilier des indications contradictoires, qui se rapportaient soit aux bassins de Gihon , soit à Siloé, que l'on a tant discuté. Si l'on n'avait voulu identifier ces deux noms bien distincts, on eût su plus vite où placer Siloé.
Une circonstance remarquable et qui a contribué à jeter beaucoup d'intérêt sur la fontaine de Siloé, c'est que l'eau qui sort du rocher devient par moments et tout à coup beaucoup plus abondante, sans qu'il y ait intermittence complète. Jérôme est le premier qui ait énoncé ce fait : Siloe . . . qui non jugibus aquis, sed incertis horis diebusque ebulliat et per terrarum concava et antra saxi durissimi cum magno sonitu veniat . . . etc. (sur Es. VIII, 6). Ce grand bruit a l'air de contredire ce que dit Esaïe au passage ainsi commenté par Jérôme, et je n'en ai trouvé de mention nulle part. — Depuis Jérôme, V Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, Guillaume de Tyr et Marino Sanuto, ont attesté le fait. L'Itinéraire en fait une légende et rapporte que la fontaine se reposait le jour du Sabbat. Surius, Morone, von Troïlo, parlent de l'intermittence, mais assez vaguement. Nau se trompe quand il nie le fait pour la fontaine de la Vierge, tout en l'admettant pour celle de Siloé. M. de Chateaubriand affirme l'intermittence de cette dernière, mais ne dit pas l'avoir vue. Je m'étonne peu de ce que ce fait n'ait pas été explicitement raconté par tous les voyageurs, qui, d'ordinaire, restaient peu dans le pays. Ed. Robinson a constaté le phénomène; il a assisté à l'accroissement subit de l'eau , non dans la fontaine de Siloé, mais dans celle de la Vierge. (I, 506). On lui a dit que ce changement . se reproduit à intervalles irréguliers une ou deux fois par jour , et , en été , une fois tous les deux' ou trois jours seulement.
Je suis surpris qu'ayant observé ce fait le 30 avril , et n'ayant quitté définitivement Jérusalem que le 17 mai, le savant voyageur n'ait pas vérifié ce renseignement.
Il rapproche ce phénomène , qui du reste n'est pas rare , de l'ébullition extraordinaire de la piscine de Bethcsda (Jean V, 4), et demande s'il ne faut pas considérer ces deux piscines comme identiques. Les détails donnés sur l'une et sur l'autre, quelque incomplets qu'ils soient, et la différence des noms , rapportés tous deux par Saint-Jean , me semblent rendre la chose très peu probable; mais le fait observé peut servir à expliquer les circonstances du miracle opéré par Jésus à Béthesda.
Disons un mot, en finissant, de l'étang de Salomon , auquel les modernes donnent le nom de fontaine de la Vierge , parce qu'elle venait y laver les langes de son divin fils (ad abstergendos filii sui Jesu panniculos (Quaresmius) . Elle a été souvent confondue avec Siloé ; mais elle en diffère par sa construction , et se trouve beaucoup plus haut dans la vallée de Josaphat. On descend aujourd'hui par des marches de pierre sur un palier assez large, d'où quelques marches encore mènent jusqu'au niveau du bassin. — C'est ici surtout qu'a paru l'inexactitude des voyageurs. M. de Lamartine ne conçoit pas qu'on puisse douter de l'identité de la fontaine de Siloé; et c'est sur les marches de la fontaine dite de la Vierge, qu'il se livre à cette illusion poétique. G. Robinson confond les deux fontaines ; et son récit , attentivement étudié , présente des contradictions inextricables. Schubert elM.dè Chateaubriand ne décrivent ni l'une ni l'autre. — Cependant Regnaut (1448) distingue fort bien la fontaine où nostre Dame allait quérir de' Yeaue pour son visaige , où il faut
descendre trente et une marches, et celle de Siloé c'est-à-dire de liston, ou à Vaueugle ne la ueue fust baillée par N. S.; il les place toutes deux comme nous le faisons.' — Une hypothèse moderne, qui n'est fondée sur aucune indication philologique, historique ni scripturaire , fait de cette fontaine la source de Siloé, et de la fontaine de ce nom le réservoir de Siloé. Il faudrait faire violence aux passages cités de Josèphe , de Jérôme , et à une foule d'autres , pour admettre ce système. C'est précisément la fontaine qu'ils placent au pied de Sion. — Quant à l'hypothèse contraire, elle est insoutenable.
En effet , les eaux de la fontaine de la Vierge disparaissent dans un canal souterrain , dont Siloé n'est que l'issue. C'est là un fait dont on trouve des traces dans un grand nombre d'auteurs, depuis Quaresmius, qui raconte les essais infructueux d'un de ses amis pour explorer le passage. Scholz en parle vaguement. Berggren et Sieber en ont affirmé l'existence. Le premier a même donné la direction du canal ; mais il ne paraît pas qu'il l'eût exploré. Beaucoup d'autres parlent, mais d'une manière vague et peu exacte, de la dépendance des deux fontaines (voy. Chateaubriand, Itin., p, 265). Quelquesuns même font arriver les eaux de Siloé à la fontaine de Marie; aussi Crome ne savait dans quel sens les faire couler. Je crois cependant que la direction seule de la vallée et la position des deux fontaines suffirait à trancher la question. E. Robinson a parcouru le passage dans toute sa longueur. Il l'a trouvé fort irrégulier dans sa direction et dans sa pro-
1 E. Robinson s'est donc trompé , quand il met la première mention de la fontaine de la Vierge à la Gn du quinzième siècle , et quand il cite Tucher (1479) comme le premier qui en parle.
fondeur, et plus long de 600 pieds anglais que la ligne droite du point de départ au point d'arrivée (I, p. 501). Ce passage paraît fort ancien ; il est impossible , dans l'état actuel de la science , de fixer l'époque à laquelle il appartient. Mais une remarque à faire, et qui jette du jour sur la question, c'est qu'il explique fort bien le nom de Siloé, missio aquœ, qui autrement serait inintelligible.