II. ILES IONIENNES
Ces îles s’étendent depuis l’entrée du golfe de Venise jusqu’à celle de l’Archipel, le long des cotes occidentales et méridionales de la Grèce. Plusieurs contiennent des vignobles très-étendus qui fournissent de bons vins, et une grande quantité de raisins secs dont il se fait des exportations considérables à l’étranger. Je ne parlerai que des plus importantes sous le rapport de la culture de la vigne.
Corfou, la première des îles Ioniennes, est
située sous le 39e. degré de latitude septentrionale ; ses vignobles fournissent des vins très-spiritueux, et néanmoins peu estimés 5 on y fait des raisins secs et une excellente liqueur nommée rosolio , dont elle expédie chaque année deux à trois cents caisses , de 12 bozza ou bouteilles, du poids d'environ cinq livres.
Saintb-Maure , autrefois Leucade , au sud de Gorfou , n’est séparée de la Terre-Ferme que par un canal de 5oo pas ; elle est fertile en bons vins, dont elle exporte annuellement 7 à 800 barils pesant chacun i36 livres : elle fournit aussi des raisins secs.
Céphalonif , au sud de Sainte-Maure , vis-àvis les petites Dardanelles , sous le 37e. degré de latitude , produit beaucoup de bons vins rouges de qualité ordinaire , et du vin blanc muscat trèsestimé , dont elle expédie chaque année environ j 5,ooo barils. Elle fait, en outre, un grand commerce de raisins secs dits de Corinthe, dont l’exportation annuelle est évaluée à 4j?00>000 livres pesant. Cette île possède aussi deux fabriques de rosolio , liqueur composée d’herbes plus odoriférantes que par -tout ailleurs, qui croissent sur ses montagnes , et principalement sur YEnos ,* on en vend à-peu-près tous les ans 1400 caisses de 12 Jias qui > chacun du poids de deux livres et demie.
TéaChi, Jadis Itaque , est au nord de Céphalonie , dont elle est séparée par un canal d’une médiocre largeur ; ses vignes, de la même espèce que celles de Corinthe , fournissent à une exportation annuelle de 35o milliers de raisins secs.
Zante , près la côte occidentale de la Morée , h sept lieues sud-est de Céphalonie , est, sans contredit , une des plus riches de la Méditerranée , eu égard à son peu d’étendue. Elle fournit une grande quantité de raisins de Corinthe, qui sont réputés supérieurs en qualité à ceux de Céphalonie , et même de la Morée. Ces raisins , ordinairement égrappés , sont très-petits et rouges ; ils ont beaucoup de douceur et un parfum fort agréable, qui tient du muscat et de la violette. Lorsqu’ils sont bien emballés, on peut les garder deux ou trois ans sans qu’ils perdent de leur qualité. La quantité que cette île en fournit chaque année, est évaluée à huit millions de livres. L’exportation du vin est environ de 4°oo barils y il est fait avec les raisins communs , celui de Corinthe n’en donnant que très-peu. Les Zantiotes ont coutume d’y mettre du plâtre , persuadés que sans ce mélange il ne se conserveroit pas.
On fabrique à Zante, avec le raisin , une liqueur pommée jenorodi , qui passe pour ressembler an vin de Tokai \ on la dit préférable à toutes les autres liqueurs du Levant , et même au muscat de Syracuse : elle est peu connue en France.
Le principal commerce des denrées de cette île se fait dans la ville de Zante.
Cérigo, autrefois Cythère , située à l’entrée de l’Archipel , au sud de la Morée , sous le 36e. degré de latitude , contient peu de vignes , qui produisent un excellent vin rouge plein de chaleur, sec et trèsspiritueux.
S. III. ILES DE l’archipel.
Ces îles , placées entre les 34e. et 4ic* degrés de latitude septentrionale, sont comme semées dans l’étendue de mer qui sépare l’Europe de l’Asie, et baigne au nord et à l’ouest la Romanie , la Macédoine et la Grèce , à l’est l’Anatolie ou Asie mineure , et au sud et sud-est les îles de Candie , de Rhodes et de Scarpanto , qui terminent cet Archipel du côté de la Méditerranée. Les géographes divisent ces îles en Cyclades , Spo rades et îles de la Turquie d’Asie. Comme je ne cite que celles dont les vignobles ont quelque importance, je les comprends toutes sous le nom à' îles de V Archipel.
La vigne est pour les Grecs un objet de grande culture , et forme une branche très-importante des produits de la plupart des îles de l’Archipel : ils la plantent sur les coteaux, et avant de faire le vin, ils laissent sécher au soleil , pendant huit jours , les raisins, qu’ils coupent au mois d’août. La méthode proposée par Caton ( de Re rustica) y pour garantir les vignes des ravages des insectes , est encore celle que l’on emploie dans toute la Grèce ; elle consiste à entourer les ceps d’un mélange de bitume , de soufre et d’huile.
Candie , la plus grande de ces îlesf est placée sous le 35e. degré de latitude ; elle est divisée en trois pachalicks ou gouvernemens , dont les chefslieux sont Candie , la Cannée et Réthymo. On récolte dans plusieurs cantons des vins rouges et blancs qui ont conservé leur ancienne réputation : mais on doit le$ boire avec beaucoup de ménagement ; car
ils sont pleins de feu, portent promptement à la tète et attaquent les nerfs.
Les caloyers (moines grecs) d’un petit cotivent situé dans une plaine fertile, à une demi-lieue de la Cannée , récoltent un vin de liqueur de l’espèce de la malvoisie , qui ne le cède pas en délicatesse et en parfum aux meilleurs vins connus. La malvoisie que l’on fait sur les coteaux voisins du mont Ida, est aussi fort estimée.
Les environs de Kissanos produisent des vins clairets, spiritueux et d’assez bonne qualité, mais inférieurs aux précédens. Ils ne sont pas un objet de commerce , parce que le transport à la Cannée , seul lieu d’embarquement, seroit trop dispendieux. Les Grecs et les Musulmans en font une grande consommation. Les premiers en emploient une partie à. faire des eaux-de-vie pour l’arrière-saison , cette liqueur se conservant mieux et occupant moins de place que le vin. Ils sont aussi dans l’usage de mettre du sel, du plâtre et meme de la chaux dans les vins qu’ils destinent aux Turcs, pour leur donner un piquant que ces derniers aiment et recherchent.
La province de Réthymo fournit une assez grande quantité de viir; les coteaux et les collines qui bordent la plagfe & Arminïo , sont presque tous couverts de vignes. Les Juiis de Réthymo font un excellent vin blanc qu’ils nomment .vin -de -loi; il a un goût fin, délicat et parfumé, et se conserve longtemps.
Les premiers chaînons des montagnes voisines de Spachia , bourg de la côte sud de Candie , sont
«ouverts de vignobles, dans lesquels les habilans ré* coïtent en abondance les vins nécessaires pour leur usage.
Les différens crus de l’ile de Candie fournissent une grande quantité de raisins que Ton fait sécher au soleil , sans autre préparation. On les égrappe ensuite avant de les embailerj ils sont expédiés pour la Syrie , P. Égypte et le Levant , où on les emploie à faire de l’eau-de-vie (1) et des sorbets. Les raisins secs de ce pays ayant de gros pépins, et étant malpropres et souvent imprégnés de terre, ne conviendraient pas aux consommateurs de l’Europe.
Le principal commerce des vins a lieu dans les villes de Candie et de la Canée, et les expéditions se font par leurs ports.
Les mesures en usage sont le mistato , qui contient il litres et la bota , qui en vaut 89
L’île de Rhodes , située au nord-est de Candie , sur la côte méridionale de l’Anatolie , fournit des vins qui sont encore dignes de leur ancienne réputation 3 ils ont un bon goût, de la délicatesse et un bouquet fort agréable.
Samos, sur la même côte, au nord du golfe de ce nom, est très- fertile. Les anciens y trouvoient tout excellent , excepté le vin 3 tandis qu’à présent
(1) Pour obtenir cette liqueur, on inet le raisin clans une certaine quantité d’eau , et on l’y laisse fermenter jusqu’à ce que toutes les parties sucrées soient converties en alcool : distillant ensuite le tout, on retire à-peu-près la même quantité d’eau-de-vie que celle qu’auroit produite le vin fait avec les raisins frais.
il forme , et à juste titre , un des meilleurs revenus de Tile ; ses vins muscats atteindroient , avec plus de précautions et s’ils étoient gardés , la qualité de celui de Chypre, si estimé parmi nous. Il s’en exporte beaucoup dans le nord de l’Europe , et sur-tout pour la Suède.
Scio, placée dans l’Archipel, près des côtes occidentales de l’Anatolie , produisoit des vins dont les anciens faisoient grand cas; les historiens et les poètes les ont vantés comme les meilleurs de la Grèce, sur-tout ceux du canton d ' Arinse , où l’on en faisoit de trois sortes. Virgile les nomme le vrai nectar des dieux ; ils étoient recommandés à Rome dans les maladies de l’estomac , et César en régaloit ses amis dans les fêtes qu’il donnoit à l’occasion de ses triomphes , et dans les festins en l’honneur de Jupiter et autres dieux. Ces vins sont encore fort bons aujourd’hui; les Sciotes modernes en ont de deux sortes : pour faire le meilleur, ils mêlent parmi le raisin noir une espèce de raisin blanc qui a des grains gros comme des noyaux de pêches ; mais pour le nectar , on emploie un autre raisin dont le grain a quelque chose de styptique, et qui le rend difïicile à avaler. Il est vrai que la plupart de nos voyageurs n’aiinent pas ce moderne nectar } ils le trouvent âpre ; mais peut-être le goût des hommes a-t-il changé, ou ce vin a-t-il besoin de passer la mer et d’être gardé long-temps pour perdre son âpreté. Les vignes les plus estimées sont celles de Mesta, dont les anciens tiroient le nectar .
Ténédos est placée de même sur les côtes Je
l'Anatolie, mais plus enfoncée dans l’Archipel. Là ■vigne est la seule richesse de cette île, et sa culture la principale occupation des habitans. Les raisins sont si doux et si sucrés qu’on est dans l’usage d’ajouter au moût une certaine quantité d’eau pour accélérer la fermentation. La dose est communément d’un sixième, et quelquefois d’un quart : cependant ; malgré cette méthode vicieuse, on fait de fort bons vins d’ordinaire, qui * gardés quelque temps en bouteilles > ressemblent à nos vins du Bordelais. Les muscats rouges et blancs ne le cèdent pas aux meilleurs de cette espèce ; ils sont faits sans mélange d’eau, et acquièrent en veillissant beaucoup de spiritueux et d’agrément*
Il sort annuellement de Ténédos six Cent mille ocques de vin , qui payent deux paras (1) de droit de sortie : ils sont expédiés pour Constantinople , Smyrne et pour la Russie. O11 fait aussi une petite quantité d’eau-de-vie * qui paye quatre paras de droit par oc que.
Les îles de Négrepont , T me , Termina , An dros , Naccos , Amorgo , Lesbos , Stancho et plusieurs autres, produisent des vins, parmi lesquels il s’en trouve de fort bons ; on y fait aussi des raisins secs qui s’exportent en différens pays.
Santorin, située au nord de Candie y au milieu de l’Archipel , produit des vins qui font le principal article de son commerce $ elle en vend près d’un million d’ ocques chaque année. Jeunes,
(.1) Le para vaut à-peu-près 7 centimes de notre monnoie.
ils sont sulfureux, très-doux et peu agréables $ mais en vieillissant ils acquièrent beaucoup de qualité. On estime sur-tout celui qui porte le nom de vinosanto ; il est fait avec des raisins blancs bien mûrs , et que l’on expose pendant huit jours au soleil avant d’en exprimer le jus. Ce vin, dont presque toute la récolte est envoyée en Russie , égale , s’il ne surpasse , les meilleurs de Chypre , quand il a été bien fait et conservé quelques années.
Les vins d’ordinaire sont doux et tournent faci-
lement à l’aigre 3 ce qui provient sans doute des mauvais procédés employés pour leur fabrication , et de l’eau que l’on introduit dans le moût avant sa fermentation , comme on est habitué de le faire dans la plupart des îles de cet Archipel. Lorsque le vin est retiré de la cuve , on verse de l’eau sur le marc, et on obtient ainsi un demi-vin qui est la boisson ordinaire des habitans.
Micoia. Les vins de cette île ont joui de beaucoup de réputation, et forment encore le principal article de son commerce 3 mais on accuse les habitans d’y mêler une forte quantité d’eau pour en augmenter le volume, ce qui fait qu’ils sont peu recherchés.
Tasso , la plus septentrionale de l’Archipel , produisoit autrefois des vins très- renommés , qui ont perdu les excellentes qualités qu’ils possédoient.
Le commerce et les chargemens des vins de l’Archipel se font dans chacune des îles où on les récolte. Les expéditions de l’île de Candie ont lieu particulièrement dans les ports de la Cariée, de Candie et de Réthymo .