II. PERSE
Ce royaume est borné au nord par la mer Caspienne et par la Russie Asiatique ; à l’est par l’Afghanistan ou l’empire des Afghans 5 au sud par l’Océan indien, le golfe d’Ormus et le golfe Persique 5 et à l’ouest par l’Arabie et la Turquie d’Asie.
Le climat de la Perse est très-favorable à la vigne; elle y prospère dans presque tous les cantons , et produit de bons vins dans quelques - uns. On y rencontre quatorze espèces de raisin , dont la culture est abandonnée aux Guèbres ou adorateurs du feu, aux Arméniens et aux Juifs. Quoique la religion maliométane proscrive l’usage du vin , nombre de Persans en boivent sans scrupule , persuadés que ce péché leur sera pardonné , pourvu qu’ils ne préparent pas eux-mêmes cette liqueur. On fait dans tous les vignobles une grande quantité de raisfné ou sirop, nommé dibs, que les Persans mangent avec du pain ou qu’ils mêlent avec du vinaigre et de l’eau , ce qui leur procure une boisson agréable et rafraîchissante. Les raisins secs forment une branche de commerce importante, et l’on en envoie beaucoup aux Indes. Les Arméniens et les Juifs, qui crain-
Croient de s’exposer à des insultes de la part des particuliers , et a des persécutions de la part du gouvernement, s’ils avoient une certaine quantité de vin chez eux, préfèrent conserver des raisins secs dont ils tirent de l’eau-de-vie pour leur consommation , après les avoir fait fermenter dans de l’eau.
Shamaki, ville capitale de la province de Shirvan, sous le 4°e* degré 5o minutes de latitude boréale, est entourée de beaux vignobles qui fournissent aux Arméniens des vinstrès-estimés ; ils sont du genre de nos bons vins de Bordeaux , et l’on assure qu’ils en ont toutes les qualités et le parfum.
L ' Érivan ou Haute-Arménie est fertile en vins d’excellente qualité; la culture de la vigne y est très-ancienne, car l’on dit que ce fut Noé qui planta les premiers ceps.
Dans le Ghilan , la vigne est très-commune ; ses rameaux s’attachent aux arbres , et elle croît naturellement sur les montagnes ; mais faute de culture, le raisin n’est pas d’une bonne qualité, et ne procure du vin potable qu’autant qu’il est mêlé avec celui que l’on tire des provinces méridionales de l’empire.
Le territoire de Kasbin , à cent lieues d'Ispahan , dans l’Irac-Agémi, produit des raisins d’une grosseur et d’une beauté extraordinaires, et qui sont aussi agréables au goût qu’à la vue.
Les environs d 'Yesed , dans la même province , fournissent des vins délicats , dont on. expédie une certaine quantité à Laar et à Orinus.
Ispahan > capitale de l’Irac-Agémi et de toute la
Perse, est située sur la rive gauclie du Zenderout, sous le 32e. degré 24 minutes de latitude boréale; elle a dans son voisinage des vignobles étendus qui produisent beaucoup de vins ; on cite particulièrement le blanc que font les Arméniens habitant le faubourg de Julfa , et Ton assure qu’il leur procure de fréquentes visites de la part des Persans. On cultive dans ce canton une espèce de raisin nommé kichmich , dont le grain est blanc , ovale et de médiocre grosseur ; la peau en est très-fine et les pépins sont toujours avortés. On prétend que les meilleurs de la Grèce, de la Syrie , de l’Italie et de la Provence ne lui sont pas comparables.
Chiraz , capitale du Faristan, sous le 29e. degré 3o minutes de latitude nord , est entourée des vignobles les plus estimés de la Perse. On ne peut imaginer une vallée plus délicieuse que celle où est située cette ville; elle produit beaucoup des fruits de l’Europe; mais ils sont plus gros, plus savoureux et plus parfumés. Le raisin y est délicieux ; on en cultive plusieurs espèces, toutes très-bonnes, et parmi lesquelles on distingue celles nommées rïch baba et askery. Le premier est à gros grains, sans pépins , extrêmement sucré et agréable au goût; le second, plus petit que le précédent, n’a pas non plus de pépins ; il est aussi doux que le miel.
On faitjdeux sortes de vin à Chiraz; l’un avec le moût du raisin fraîchement cueilli , qu’on laisse bouillir quelque temps dans des vases appropiiés à, cet usage , et qu’on met ensuite dans des bouteilles à long goulot entourées de paille ou de jonc. Gardé
pendant quelques années, il devient excellent et ressemble un peu au Madère sec. L’autre se prépare avec le moût du raisin qu’on a laissé plus long-temps sur le cep, et qui est en partie desséché par l’action du soleil : celui-ci, encore plus estimé que le premier , est liquoreux , doux, très-spiritueux et comparable à la malvoisie de Madère. On réserve le meilleur pour le Roi et les gens de la cour , et l’on en expédie une grande quantité à Abou-Cher et dans d autres ports du golfePersique, qui approvisionnent les marchés de l’Inde : il en a très-rarement été apporté en France.
Les Persans conservent ordinairement leurs vins dans de grands pots de terre cuite , dont les uns sont vernissés en dedans, et les autres enduits de graisse de mouton , pour éviter que le vin ne filtre à travers les pores; ces vases contiennent souvent jusqu’à un mutd. Les vins précieux se mettent dans les bouteilles à long goulot que j’ai déjà mentionnées.