‹ Topographie historique du vieux Paris (volume 2)Chapitre 132 sur 302 · II. HÔTEL DE CLUNY · texte numérisé non relu

II. HÔTEL DE CLUNY

En acquérant les restes du palais des Thermes (i36o), Pierre de Cliaslus avait-il l'intention formelle d’en faire un hôtel abbatial? Répoudre par ladirmative, ce serait paraître oublier que les abbés en question possédaient alors une, résidence non loin de la porte Saint-Germain et un logement au collège de Clutiy. Quoi qu'il en soit, on ignore l’emploi de l’immeuble de t'iho à la fin du xvc siècle.

A celte dernière date, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, jeta les fondements de l’édifice que nous voyons encore debout; mais sa mort, advenue en t/i85, interrompit les travaux. Ils furent repris, en iAqo, par Jacques d’Amboise, qui consacra, dit un chroniqueur du temps, ^cinquante mille angelots provenant des dépouilles du prieur de Louve, eu Angleterre, à 1 édification de fond en cime, de la magnifique maison de Cluny. au lieu jadis appelé le palais des Thermes v.

Sans cesser jamais d’appartenir à l’ordre de Cluny, comme en font loi les chartes et titres de cette abbaye, l’édifice, habité temporairement par les abbés de Cluny et vacant pendant une partie de l’année, demeura à la disposition des rois, pour y loger des personnages de marque. C’est ainsi qu’il fut successivement la demeure de Marie d’Angleterre, sœur de Henri \ III et veuve de Louis XII; de plusieurs princes de la maison de Lorraine, entre autres du cardinal de ce nom; du duc de Guise et du duc d’Aumale. Jacques V, roi d Écosse, y épousa Madeleine, fille de François Ier; les nonces du pape y logèrent, ainsi que la mère Angélique Arnauld, l’illustre abbesse de Port-Royal-des-Champs.

On peut citer encore, mais très sommairement, divers autres occupants : des imprimeurs, des libraires, des ambassadeurs, de hauts dignitaires ecclésiastiques

Itinéraire archéologique de Paris (1 855 ) , par M. F. de Guilhermy, pages 10, i i , 12.

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RÉGION CENTRALE DE L’UNIVERSITÉ, el jusqu’à dos comédiens (1579-178/1), que le Parlement en expulsa par arrêt, lin des docteurs fictifs de Rabelais y a séjourné également.

Construit à une époque de transition, vers la fin du style ogival et à l’aurore de la Renaissance, l’hôtel de Cluny appartient, en grande partie, au genre d'architecture qu’on est convenu d’appeler gothique flamboyant; l’ogive y est surbaissée, les moulures et les autres ornements lapidaires y sont multipliés. C’est, du reste, l’un des rares édifices civils qui témoignent du goût architectural de celte époque. Germain Rrice le qualifie de cr ouvrage des plus entiers et des plus grands qui se voient à présent sur pied en cette ville et qui étoit considéré autrefois comme un édifice magnifique».

Traité, depuis la Révolution jusqu’en 1 8/i3 , comme le palais des Thermes l’avait été pendant des siècles, c’est-à-dire livré 5 tous les caprices de la propriété privée, l’hôtel a trouvé, de nos jours, des restaurateurs habiles qui lui ont rendu son ancien aspect. Le savant antiquaire auquel nous avons emprunté une page de sa description du palais des Thermes, a consacré, dans les Annales historiques, un article important à l’hôtel de Cluny. Nous le préférons aux descriptions antérieures, parce qu’il est plus étudié au fond et plus sérieux dans la forme.

Une solide muraille, autrefois crénelée, forme la cour de l’iiôtel sur la rue des Mathurins. En arrière des créneaux, des supports de fer, dont les scellements se reconnaissent encore, soutenaient un plancher auquel conduisait une petite porte qui existe, à la hauteur du premier étage, dans le mur de l'aile droite. Un entre dans la cour par une porte, en arc surbaissé, dont la voussure est sculptée d'anges qui déroulent des banderoles et de pampres chargés de grappes. La façade intérieure se compose d’un grand corps de logis flanqué de deux ailes. Le rez-dechaussée et le premier étage prennent le jour par de larges fenêtres, dont la plupart conservent les moulures qui leur furent données pour encadrement. Au-dessus du premier étage, le mur se termine par une double frise élégamment ouvragée et une riche balustrade à jour. Les frises, toutes tapissées de feuillages, servent d’habitation à une multitude de petits animaux qui courent el se jouent de mille laçons : ce sont des chiens qui se mordent les oreilles, des écureuils qui grimpent, des lapins qui broutent, des couleuvres qui s’enlacent, des limaces qui se glissent le long des branches, des lionceaux qui se battent, des chimères qui s’allongent en grimaçant, des marmousets qui gambadent. Le rétablissement de la balustrade, qui forme à la façade une si élégante couronne, date de trois mois à peine (i86ô); depuis un grand nombre d’années, un mur de plâtre enveloppait complètement celle importante partie de l'ornementation, et enlaidissait de sa masse informe l’édifice tout entier. Les hautes fenêtres de pierre, qui coupent le comble, sont parées d'arcatures, de gargouilles, de clochetons et de culs-de-lampe destinés à recevoir des statues; elles portaient, sur leur tympan, de grands cartouches blasonnés, dont il ne subsiste qu’une silhouette à peine visible. L’époque de transition, à laquelle se rattache la construction de l’hôtel, se trouve nettement accusée par la décoration de ces fenêtres dont le style, comme aussi celui d’une portion clc la balustrade, pourrait être attribué à une renaissance un peu plus avancée que le reste du monument.

Sur le corps de logis central, se détache une tour à cinq faces, ceinte de plusieurs cordons de moulures feuillagées el percées de fenêtres à linteaux en accolade, au sommet desquels s’épanouissent des fleurons. La porte d’entrée de cette tour a été dépouillée des sculptures el des

niches qui la surmontaient; l’intérieur renferme un large escalier de pierre, dont les marches montent en spirale sur un fût de colonne. Jacques d’Amboise avait fait sculpter à la hase de la tour, de chaque côte' de la porte, les emblèmes de son patron, le protecteur des pèlerins. Il en reste encore quelques coquilles et des bourdons à moitié rompus, au bout desquels flottent des banderoles chargées de sentences bibliques comme celles-ci : Initium sapientiœ timor domini ; scrva mandata mea. Jacques Cœur fit aussi, par le meme motif, entrer ces mêmes attributs dans l’ornementation de sa belle maison de Bourges.

Hôtel de Cluny. — Vue de la façade ouest, sur la cour, en i83a , d’après un croquis de H. Legrand.

Quatre arceaux en ogive forment, au rez-de-chaussée de 1 aile gauche de 1 hôtel, une élégante galerie, aujourd’hui encombrée de cloisons et d’ateliers. Des bouquets de feuillages et des limaces grimpantes garnissent l’extrados des arcs; aux tympans sont des oiseaux, le chien de la maison couché près de sa niche, un singe enchaîné dont l’expression décèle la plus amusante malice. Avant de quitter celte cour, n’oublions pas de dire que, sur le mur de clôture, en face de la tour, on distingue un grand cercle gravé dans la pierre. Ce serait, s il faut en croire les auteurs qui ont décrit l'hôtel de Cluny, la circonférence de la cloche que le cardinal Georges d'Amboise fit fondre par un Chartrain, Jean Lemaçon, pour son église métropolitaine de Rouen, et à laquelle il donna son nom. Les mêmes auteurs assurent, sans d ailleurs apporter aucune preuve à l'appui de ce fait, que la cloche lut jetée en fonte dans la cour meme de 1 hôtel de Cluny.

La partie de l’édifice qui regarde le jardin est disposée en équerre. Le corps principal reproduit le système général de la façade antérieure; mais la sculpture na pas été employée avec le même luxe. L’aile renferme l’oratoire abbatial, dont la petite abside s arrondit vers 1 orient, sous la forme d’une gracieuse tourelle portée en encorbellement par des consoles de feuillages, percée d'ouvertures à meneaux, et coiffée d’une toiture en plomb a laquelle des chimères servent

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de gargouilles. Les labiés qui couvrent le faîle présentent des blasons et des sentences analogues à celles qui se lisent sur la tour.

Une salle basse, qui compose le rez-de- chaussée de la chapelle, établit une communication entre l’hôtel de Cluny et le palais des Thermes. Les voûtes de ce passage sont sillonnées de nervures qui jaillissent toutes d’un pilier octogonal, pour aller retomber sur des consoles historiées appliquées aux murailles. Au chapiteau du pilier central, on remarque plusieurs marmousets; deux hommes sauvages qui portent l’écu de Jacques d’Amboise, pallé d’or cl de gueules avec la

Hôtel de Cluny. — Intérieur de la chapelle. — Réduction d’une lithographie de Mausson.

crosse en amortissement; deux anges qui soutiennent le même blason; puis le chiffre de Charles VIH, surmonté d’une couronne, comme on le voit aussi à la rose de la Sainte-Chapelle. A défaut d’autres preuves, cette dernière sculpture fixerait d’une manière certaine la date d’une partie importante du monument . h'.

(n Annales archéologiques, t. 1, p. 9 a et suiv.

Il ne faut point chercher, à l’intérieur de l'hôtel de Cluny, une distribution analogue à celle qui nous paraît aujourd'hui indispensable pour qu’un logis soit commode, ou meme habitable. L’architecte n’a point songé à ces dégagements, à ces corridors qui permettent d'accéder à chacune des différentes pièces d'un appartement sans traverser les autres. Ce sont ici de grandes salles qui se succèdent, occupant chacune la profondeur entière du bâtiment, et qui toutes se commandent, pour nous servir de l’expression consacrée. Les escaliers nous semblent heureusement placés, de manière à ne point interrompre la suite des appartements. D’après une disposition assez fréquente dans les châteaux et dans les hôtels de la même époque, ils sont établis, les escaliers d’honneur dans une tour en hors d’œuvre, les escaliers de service dans les tourelles qui remplissent les angles de l’édifice. Les salles n’ont rien gardé de leur décoration primitive. La chapelle seule se fait remarquer par le luxe de sa structure.

L’ancien oratoire de l’abbé de Cluny forme un carré, dont chaque côté n’a guère plus do vingt pieds. Au centre s’élève un pilier à sept faces, d’environ dix pouces de diamètre, qui se couronne, comme un palmier, de seize rameaux, dont l’épanouissement couvre toute la superficie des voûtes. Douze niches, aujourd'hui vides, décorées de consoles et de pinacles, contenaient autrefois des personnages de la maison d'Amboise, assistés de leurs saints patrons. Les croix de consécration, peintes sur les murs, étaient recouvertes par une couche de badigeon; il a été facile de les faire reparaître. L’abside a vu briser son autel et son Christ au tombeau en marbre. Mais il lui reste des vestiges bien précieux de sa grandeur passée. A la voûte, le Père Éternel, sortant d’un nuage, vêtu en pape, et tenant le globe du monde, bénit son Fils expirant sur la croix, etc.

Trois fenêtres à meneaux éclairent l’abside. Au nombre des vitraux dont elles sont garnies, il s’est trouvé un portement de croix, qui occupait autrefois à peu près la même place, et dont le stvle annonce que les verrières étaient dignes en tout de la chapelle. Un escalier tournant, disposé à l’angle sud-ouest, et renfermé dans une cage de pierre toute travaillée à jour, descend à l'étage inférieur. L’architecture du moyen âge se plaisait à multiplier, dans ses constructions, les motifs les plus variés et les plus inattendus. Ainsi cet escalier, qui par lui-même n’aurait aucune importance, est devenu, grâce à la piquante originalité de son ajustement, un des plus heureux détails de l’édifice IR.

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