LES ÎLES
L - LES ÎLES DU FIEF DE SÀlNT-GERMAIN-D ES-PRÉS ET LA QUESTION DES CIMETIÈRES
AU XVI- SIÈCLE ni.
Les îles parisiennes, situées en amont et en aval du fleuve, ont leur petite part dans l’histoire topographique de la ville et de sa banlieue. Elles constituaient, aux abords de Paris, un élément de pittoresque fort apprécié par les auteurs d’anciennes vues et de vieux plans. Oubliées depuis qu'on les a vulgairement réunies à la terre ferme par mesure d’utilité publique, elles ont perdu, avec leur individualité, l’aspect qui les recommandait au crayon du dessinateur et au burin du graveur topographe. Leur annexion à l’une des berges de la Seine les a fait passer à l’état de terrains ou <t places à baslir,» ainsi que disent les vieux titres, et, comme on y a peu ou point bâti, leur histoire s’est arrêtée au moment où l’on a comblé le bras de rivière qui les séparait du continent.
II faut reconnaître tout d’abord que la grande ile parisienne a fait tort aux autres. Elle a non seulement attiré à elle tout l’intérêt historique et topographique, à raison du rôle qu’elle a joué, des souvenirs qui s’y rattachent et de la position centrale qu’elle occupe toujours au milieu de Paris agrandi; mais encore elle s’est annexé les deux îlots situés à sa pointe occidentale et connus sous les noms de Joviaux, îles des Juifs, des Treilles, de Bussy , du Pasteur aux vaches et simplement du Pasteur, ou Passeur. Pareille annexion a fait disparaître l’atterrissement ou
III Ce travail, lu en assemblée generale de la Société de l’histoire de Paris et de T Île-de-France, sur la demande du bureau, a été publié dans le bulletin de cette société (livraison de juillet-octobre 1877).
amoncellement de décombres, situé à la pointe orientale et connu sous le nom de Terrain ou Motte aux Papelards. île en temps d’inondation, presqu’île pendant les basses eaux, le Terrain n’a point eu, à proprement parler, d’existence distincte; son histoire se confond avec celle de la Cité. Aux îlots de la pointe occidentale se rattache, on le sait, un grand fait historique : le supplice des Templiers.
En amont de la Cité, les îles aux Vaches et Notre-Dame, réunies au commencement du xviic siècle sous le vocable de Saint-Louis, ont également fait oublier les îlots situés en aval du ileuve et placés en dehors du mouvement parisien. Restituée par Charles le Chauve a 1 éveque de Paris et au chapitre de son église, qui la possédait de temps immémorial, Pile Notre-Dame avait une certaine notoriété: Guillehert de Metz, qui écrivait au commencement du xv° siècle, nous apprend que c’était un lieu de plaisir et de distractions, a peu près comme le Pré-aux- Clercs : «En Tisle Notre-Dame sont hersiaux à traire de l'arhaleste et de l’arc a main; si y sont ff palis pour Initier ffi.» L’ile aux Vaches, ou plutôt l’une de celles qui ont porté ce nom, soudée à l’ile Notre-Dame, est devenue la partie orientale de Pile Saint-Louis et le plus brillant quartier de Paris vers la première moitié du xvn° siècle; le «quai des Balcons» est célèbre dans les annales de. la grande existence parisienne.
Il ne nous reste plus, avant d’arriver aux îles du fief de Saint-Germain-des-Pres, qua en mentionner deux: l’une qui a laissé peu de traces dans l’histoire, l’autre qu’on a rattachée de nos jours au continent et qui commence à vivre de sa vie. L’existence de la première nous est révélée par un document que citent Sauvai et Félihien : il s’agit de l’ile de Boute-Clou , dont la possession était disputée par les chanoines de Saint-Victor et les religieux de Saint-Germaindes-Prés, «pour les arbres de ladicte isle qui pendoient sur Piaue®.» C’était sans aucun doute un îlot voisin du couvent des Sachets et réuni à la partie de la rive gauche du ileuve qui est devenue le quai des Augustins. La seconde n’est autre que Pile Louviers, longtemps déserte et vouée aux chantiers de bois. Elle a eu cependant son jour de célébrité : en 1 5^9 , le prévôt des marchands, Claude Guyot, et les échevins, y firent établir un pont, un fort et un havre «pour «donner au roy Henry deuxiesme et à la roync mère le plaisir d’un siège maritime et dun «combat naval.»
Les îles du fief de Saint-Germain-des-Prés, situées assez loin de l’enceinte de Paris, en plein fief rural, ont été d’autant moins connues que celles dont nous venons de parler 1 étaient davantage. Biens de main-morte, peu accessibles par le lait de leur éloignement et du bras de rivière (jui les séparait de la terre ferme, elles sont demeurées à l’état de pâturage jusqu a leur réunion en une île unique, qui elle-même n’a pas tardé à être rattachée au continent.
En i648, époque où l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés fit faire un arpentage général de ses domaines ruraux, toutes les îles du territoire de «Gamelles» avaient été soudées en une seule, qui présentait une superficie totale de cinquante-quatre arpents, soit cinq mille quatre cents perches. Le lotissement de cette surface, fort inégal , représentait exactement les anciens îlots dont la jonction avait formé la grande île, les ayants droit n’ayant, sans doute consenti a la réunion qu’autant qu’on respecterait les limites de leurs propriétés respectives. Ainsi 1 1 s perches appartenaient à un nommé Quinet, i38q aux religieuses de Longchamps, 38 / à l Hôpital général dit «Hospital des pauvres enfermés,» i856 aux habitants de Chaillot, et i656 à 1 église Saint- Sulpice. L’abbaye de Saint-Germain avait donc aliéné ou baillé à cens ces propriétés de rivière, dont l’exploitation était difficile et qui ne pouvaient lui être d’un grand rapport.
(l) Paris et ses historiens, dans la collection de Y Histoire générale de Paris , p. 220. 1 Extrait des
registres du Parlement, 3o mars i3ç)4.
A quelle e'poque précise eut lieu la réunion des divers ilôts en une ile unique? Les nombreuses lacunes existant dans les archives de l’Abbaye ne permettent point de fixer une date positive; mais cette date résulte, à quelques années près, de deux documents certains. Le premier est un bail daté de 1 588 et mentionnant expressément file de Longchamps ou de Ghaillot comme existant à l’état distinct; le second est le plan de François Quesnel publié en 1609 et dressé sans doute dans les années 1G07 et 1608. Or l’exemplaire unique de ce plan, conservé à la Bibliothèque nationale, nous montre une seule lie désignée sous le nom dVIsle Macquertrelle.r C’était Pilot le plus rapproché de Paris et le plus important. On comprend que cette dénomination ait été, par extension, appliquée à tous les autres, et l’on arrive à conclure que la jonction a été consommée dans les dernières années du xvi' siècle ou dans les premières du xvn“. Voici quelle était, d’amont en aval, la succession de ces îles avant leur réunion en une seule.
L’ile Maquerelle, dont on a cherché à épurer le nom au moyen d’orthographes plus ou moins fantaisistes, était, nous le répétons, la moins éloignée de Paris. Elle commençait à la hauteur du pré de l’Abbaye et du territoire de la Longue-Raye, représentés aujourd’hui par l’Esplanade des Invalides, les environs du boulevard de La Tour-Maubourg et la Manufacture des tabacs. Elle se terminait au point où la moderne avenue de La Bourdonnaye rencontre l’extrémité de I ancien chemin de la Petite-Seine, devenu la rue de l’Université prolongée. Comprise dans le deuxième triage du fief de l’Abbaye, tel que le donne l’arpentage de 1 5 2 9 , elle faisait face aux climats du Gros-Caillou, du Vert-Buisson et des Treilles: ce dernier lieu-dit lui avait même valu une appellation plus décente. Depuis sa réunion avec la petite ile des Treilles, dont nous parlerons plus loin, et qui la continuait vers l’ouest, on la trouve souvent désignée sous ce vocable, beaucoup moins choquant que le premier.
Quelle pouvait être l’origine de la dénomination malsonnante appliquée à cette île? Feu Berty ne croit pas qu’il faille l’attribuer aux débauches dont elle aurait été le théâtre. Sans nier absolument que des scènes de proxénétisme aient pu s’y passer, il inclinait à croire quelle devait son nom à l’un ou à l’une de ses propriétaires ou de ses locataires. C’est bien un peu reculer la difficulté : qui avait pu infliger à ces gens le sobriquet injurieux dont l’ile a hérité ?
La plupart des historiens de Paris déclarent n’avoir découvert «ni l’origine, ni l’étymologie s de cette dénomination peu séante, « Que si l’on s’est avisé, dit Sauvai , de l’appeler l’isle de Greenellc, c’est à cause de la plaine de Grenelle, qui lui est parallèle, et pour lui faire perdre ce milain nom de l’Isle Macquerelie, qui est son ancien nom, et que tout le monde lui a toujours «donné et lui donne encore aujourd’hui PL» Cependant, tout en le lui donnant, on cherchait, par un sentiment de décence quelque peu exagéré, à le travestir le plus possible. Sur le plan attribue aDucerceau, l’ile dont il est question, déjà réunie à celle des Treilles, mais encore séparée de 1 Ile aux Vaches, dont nous parlerons plus loin , est désignée par ces mots: «i’Isle ma- «querelle,» fiue d’autres topographes ont transformés en «mâts de querelle,» donnant ainsi à entendre qu’elle devait cette singulière appellation à quelque rixe survenue entre bateliers.
Lr judicieux Jaillot est allé plus loin; il indique deux étymologies nouvelles : «Peut-être, «dit-il, a-t-elle servi de rendez-vous pour terminer, par le duel, des querelles particulières, et, «en ce cas, on aurait du écrire Ma querelle; mais ce n’est certainement point qu’elle ait été con- « testée à l’abbaye Saint-Germain, comme quelques-uns l’ont prétendu, ni qu’elle ait servi, sui- «vant d’autres, à la débauche. J’ai lu, dans les archives de cette abbaye, que la plus grande
11 Antiquités de Paris, t. I", p. 100.
«partie de celte isle étoit en pré, que les soldats alloient s’y exercer, et que, pour éviter le dégât fret la perte qui en résultoient, les religieux prirent le parti de l'affermer à différents particuliers, qui séparoient chacun leurs héritages par des hayes, des fossés ou des rigoles, ce qui «formoit autant de petites isles llL» Ainsi, sans parler de la question de louage, de la réunion et de la disjonction des ilôts, points sur lesquels nous reviendrons, il y a lieu de relever dans Jaillot un double et ingénieux essai d'étymologie. Il semble, selon cet auteur, qu’un duelliste aurait dit: je veux vider dans Pile nia querelle; d’autre part, l’Abbaye, se voyant contester la propriété de ce petit domaine, l’aurait plaisamment appelé Ma querelle, c’est-à-dire mon procès.
Mais laissons de côté ces curiosités étymologiques et rappelons un projet d’utilisation de l’ile, mentionné par Sauvai.
« Par arrêt du conseil, dit l’auteur des Antiquités de Paris, il fut arrêté en i55â qu’on enter- « rerail dans l’isle Macquerelle les pauvres de l’Hôtel-Dieu; mais, sur ce que la Ville, un an «après, vint à représen 1er qu’il seroit à craindre que ceux qui y conduiroient les corps ne les ffjettassent dans la rivière pour avoir plutôt fait, on ne passa pas outre Félibien mentionne le fait à peu près dans les mêmes termes l3L
L’affaire fut plus longue et plus laborieuse que ne le dit Sauvai: elle se rattachait peut-être, par un point, au projet de translation de l’Hôlel-Dieu sur les terrains du lief de Saint-Germain, situés en face de file, projet dont on trouve la trace écrite sur tous les plans de Paris qui datent de cette époque. C’eût été, en effet, un premier pas vers la réalisation d’une idée qui avait dès ce moment, et qui a toujours eu depuis, sa raison hygiénique. On peut supposer, non sans motif, que l’opposition faite par le Corps de ville à l’établissement d’un cimetière dans Pile Maquerelle ne fut pas sans influence sur l’abandon du projet relatif à la translation du vieil hôpital parisien.
Quoi qu’il en soit, la peste, qui avait sévi à Paris en i5 hk, i5â5, i5à8, et qui reparut en 1 5 5 3 , fut l’occasion de diverses mesures sanitaires, parmi lesquelles figurait le projet dont il s’agit. On ne voulait pas que les nombreux cadavres provenant de P Hôtel-Dieu fussent inhumés dans les cimetières situés à l’intérieur de Paris, notamment dans celui qui entourait l’hôpital de la Trinité, en pleine rue Saint-Denis. L’arrêt du Conseil privé du Roi, qui interdisait ces inhumations, avait été donné à Fontainebleau le 3 mars i55û (v. s.); il portait que «au cymetierre de l’ospital de la Trinité ne se enlerreroit doresnavant les corps des personnes « décédez en l’oslel Dieu de iadicte ville; ains seroit appliqué et approprié ledict cymetierre de tria Trinité pour l’accroissement, demeure et commodité dos pauvres enffans nourris et entrett lenuz audict ospital; au lieu duquel cymetierre sera prins place cappable et suffisante en l’isle cr Macquerelle, estant bornée de la rivière de Seyne, au dessouz de Iadicte ville, ou autre lieu, «si aucun s’en treuve, plus commode et aisé à l’entour de Iadicte ysle; et sera faict l’acbapt «de la place et closture requise et nécessaire aux fraiz et des deniers de Iadicte ville de « Paris. r>
Cet arrêt fut notifié au Corps municipal qui s’assembla le 2 septembre suivant, entendit le procureur du Roi et de la Ville et décida que «avant qu’il fust ordonne au receveur d icelle «ville bailler deniers pour faire la closture de la place où le Conseil entend que ledict cyme- « lierre soit faict. . ., le sieur Thierry Dumont — c’était le nom du commissaire charge das- « surer l’exécution de l’arrêt — communiqueroit le procès-verbal de 1 exécution par luy laicte
(l) Recherches sur Paris, quartier Saint-Germain-des-Prés , p. 86. — ^ Antiquités de Paris, loc. cit.
(3) Histoire de Paris, liv. XX, p. ioi5.
APPENDICES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. S'il
ff dudict arrest, et de la prinse de la place en laquelle il entend faire ledict cymetierre, pour, le «tout veu, en ordonner et y pourvoir comme de raison.»
Quatre mois après, le Corps de ville n’avait rien ordonné et pourvu à rien; le receveur municipal n ayant point «baillé les deniers,» M° Thierry Dumont n’avait pu exécuter l’arrêt. Aussi le Roi se lacha : le 7 janvier 1 5 5 6 (n. s.), Nicolas Bernard, sergent à verge au Châtelet, vint apporter au Bureau de la ville «lettres patentes pour oster le cymetierre de la Trinité.» Ces lettres, qui constituent une injonction formelle, étaient ainsi conçues:
«Henry, par la grâce de Dieu, roy de France, à nostre aimé et féal maistre des Bequesles «ordinaires de nostre hostel, M® Thierry Dumont, salut et dilection. Nous vous mandons que, «appeliez ceulx qui pour ce seront à appeller, vous mettez a deue et entière exécution l’ordon- «nance de nostre privé Conseil, cy attachée souhz le contre sccl de nostre chancellerye pour «raison de la translation du cymetierre de l’hospital de la Trinité, assis rue Saiut Denis en «nostre Ville de Paris, ainsi que verrez estre à faire par raison de ce faire, exécuter et enlière- «mcnt accomplir; nonobstant oppositions ou appellations quelconques, pour lesquelles et sans «préjudice d icelles ne voulons estre différé; vous donnons povoir, puissance, auctorité et man- «dement spécial, car tel est nostre plaisir. Mandons à tous nos officiers, justiciers et subjectz que «à vous en ce faisant obeyssent et entendent dilligemment. Donné à Fontainebleau le in® jour de «mars, l’an de grâce mil cinq cent cinquante cinq et de nostre règne le huitiesme. Ainsi signé : «Par le Roy en son conseil, Burgensis. »
Dès la réception de ces lettres, le Bureau de la Ville s’assembla pour informer «sur la com- «modité ou incommodité de la translation du cymetierre de l’ospital de la Trinité, assis rue «Sainct-Denys en la ville de Paris, ouquel 011 a coustume inhumer et enterrer les corps des per- «sonnes déceclez en loslel Dieu de 1 ad ic le ville... pour ce que a esté ordonné que seroit enquis «par ledict Dumont des lieux propres et moins dommageables au publicq, esquels se pourroil «aisément trouver place, es laulxbourgs de la ville de Paris, pour y faire quel ques cymetierres «séparez et a 1 escart, pour en iceulx inhumer et ensevelir les corps de ceulx qui cy après décé- « deront de la maladie de peste, et de ceulx qui, par pauvreté, ont accoustumé estre exposez en «publicq sans sépulture.»
O11 le voit, la question s’élargissait : il ne s’agissait plus seulement de désencombrer le cimetiere de la Trinité, mais encore d’établir une sorte de lazaret funéraire et de créer la fosse commune. Le Bureau de la Ville trouva le problème trop compliqué pour essayer de le résoudre : il piit les choses par le petit côte et ne vit dans toute cette affaire qu’une intrigue ourdie par les administrateurs de 1 hôpital de la Trinité, «lesquels ont ja prins et accommodé à eulx une «partie dudict cymetierre, et à présent poursuivent leur en estre achepté ung aultre, pour avoir «le reste, ce qui pourroit tourner à grande incommodité ('b » Les magistrats municipaux allèrent plus loin; ils mirent M® Thierry Dumont en état de suspicion légitime, «attendu qu’il «n’est raisonnable que ledict Dumont, qui est gouverneur dudict ospital de la Trinité et pour- «suivant ceste euvre, informe de la commodité et incommodité, parce qu’il seroit juge et «partie M.»
Après avoir donné ces raisons de procédure, le Bureau de la Ville formula ses conclusions définitives dans les termes suivants :
«Quant au cymetierre nouveau, pris pour inhumer les pauvres de l’Hostel-Dieu de Paris, «led. conseil a esté d’avis qu’il ne se doibt transférer pour les inconvénients qui s’en suivent. «Premièrement, que, en temps d’esté, le bras de la rivière qui passe le long dud. Hostel-Dieu
(1) Archives nationales, H 178.3, f° 161 r°. — (a) Ibid.
«est sec et atterry, pareillement soubz le pont Sainct-Michel , et depuis icelluy pont jusques «devant l’Hostel de Nesle; par iiuoy, quelques tranchées que l’on y peust faire, les conviencr droit reffaire par chascun et a bien groz fraiz et despencc pour lad. ville, l’on ne pourroit B aller, que ne venir par ladite rivière, et encores, quant l’on y pourroit aller, non,
« pour ce que les conducteurs desd. corps mortz, pour alléger leur basteau et aller plus « aisément, gecteroient partie d’iceulx corps mortz dedans lad. rivière, qui infecteroient icelle, n- et oultre feraient grant peur et tremeur tant au peuple de Paris que d’ailleurs. Item, que 1 on '■ne pourroit mener lesd. corps mortz par lad. rivière, comme il est certain, sinon en temps a (River, et conviendrait, en temps d’este', que la peste et maladies contagieuses ont souvent a cours , les mener jour et nuyt par terre par Petit Pont jusques hors la ville, qui est le lieu "de Paris auquel y a plus grande allluence de peuple, qui pourroit infecter lad. ville, du coste a de l’Université.
«Item, que en ce faisant, n’y aurait nulle seureté à ladite ville, parce qu’il conviendrait que «l’une des portes de lad. Ville feust jour et nuyt ouverte pour passer lesd, corps mortz, ce qui «serait chemyn ouvert pour surprandre lad. ville.
«Item, qu’il vault beaucoup myeulx laisser led. cymetierre de la Trinité ou il est, qui est et «a esté dès longtemps commode, que d’en ériger un autre nouveau incommode, et joinct aussi «qu’il y a grandes places et circuitz, si besoing estoit d’icelluy cymetierre, ainsi que ceulx qui «seront envoyez de par lad. Ville devers le Roy pourront rnieulx remonstrer, tant sur ce que dit «est que par articles qui en seront dressez, si besoing estffi.n
Telle fut l’issue des négociations entamées pour la translation du cimetière de la Trinité dans l’ile Maquerelle. Le Roi, convaincu sans doute par les raisons énoncées dans la délibération du Bureau de la Ville, n’insista plus, et M“ Thierry Dumont cessa ses recherches. D’ailleurs, la mortalité décroissait à Paris, et le besoin d’une nouvelle enceinte funéraire se faisait moins impérieusement sentir.
On nous permettra de faire remarquer, à cette occasion, que les questions de cet ordre ont toujours eu, à Paris, une grande importance. Dès le milieu du xvic siecle, le maintien des cimetières inlra muros était jugé impossible; en proposant la création dune necropole nouvelle, suffisamment distante de la ville, le Conseil privé jugeait sainement des choses, et les objections mises en avant par le Corps municipal étaient plus spécieuses que solides. Depuis, la situation ne fit qu’empirer, et plusieurs paroisses, Sainl-Sulpice entre autres, transférèrent spontanément leurs cimetières sur des points plus éloignes des habitations. Enfin, dans la seconde moitié du xviuc siècle, les réclamations devinrent si nombreuses et si pressantes, quil fallut bien se décidera la suppression de la plus grande et de la plus cenlrale de ces nécropoles, le cimetière des Saints-Innocents. De nos jours, l’Édilité parisienne, mieux avisée que les magistrats municipaux de i55o W, va elle-même au-devant des solutions que réclame l’opinion publique; en créant les cimetières de Saint-Ouen et d’Ivry, en proposant les grands établissements funéraires de Méry-sur-Oise et de Wissous, elle revient a 1 idée de Henri II et de son Conseil prive.
Si nie Maquerelle ne reçut point, en 1 555 , la destination funèbre que le Roi voulait lui assigner, elle obtint du moins une compensation du même genre, dix-sept ans plus tard. Les cadavres des «religionnairesn égorgés le ülx août i 5 7 s y remplacèrent ceux des pestiférés de l’Hôtel-Dieu. Bien que les historiens de Paris parlent peu des enterrements furtifs qui suivirent la Saint-Barthélemy, malgré le silence absolu des Registres du Bureau de la ville, ou se trahit sur-
■' Archives nationales, II 1783 , fol. i63 V. — « Nicolas de Livre, prévôt des marchands Jean Pal- Juau, Jean Lescalopier, Germain Boursier et Michel Duru, échevins.
lout, de la pari des magistrats municipaux, la préoccupation de décliner toute responsabilité dans les massacres, il est certain que l'Hôtel de Ville et le Châtelet durent se hâter de faire disparaître les traces de cette épouvantable tuerie. On était en été, et les Parisiens n’osaient sortir de chez eux, de peur que les nombreux cadavres restés sans sépulture n’o£fensassent tout a la fo.s la vue et l’odorat. Les comptes de la Prévôté, publiés en extraits par Sauvai, contiennent les deux mentions suivantes qui ne laissent aucun doute à cet égard :
c Aux fossoyeurs du cimetière des Saints-Innocents, quinze livres tournois à eux ordonnés par Messieurs de la Ville, par leurs lettres de mandement du neuviesme septembre 167 3, pour, te avec leurs compagnons fossoyeurs, au nombre de huit, suivant l’ordonnance et commandement ttde mesdils sieurs, avoir enterré les corps morts qui esloient ès environs du couvent de Nigeon, ttpour éviter toute infection et mauvais air en ladite ville (>).„ Les quinze livres n’étaient qu’un acompte, car une nouvelle somme est ordonnancée, quatre jours après, au profit des mêmes travailleurs. Sauvai a transcrit cette seconde mention : trAux fossoyeurs du cimetière des Saintsci Innocens, vingt livres à eux ordonnés par les Prévost des marchans et Eschevins, par leur cc mandement du treiziesme septembre i573, pour avoir enterré, depuis buil jours, onze cens cc corps morts ès environs de Saint-Cloud, Auteuil et Challuau M.»
L’ile Maquerelle eut certainement sa part de ces ténébreux enfouissements. On dut y enterrer, soit dans 1 intérieur, soit le long des berges, les cadavres qui, emportés à la dérive, avaient atterri au tournant du fleuve et séjournaient dans les petils bras séparant les ilôts. L’eau y était, en effet, fort peu profonde, surtout au mois d’août, et la vase, ainsi que les hautes herbes, avaient retenu en maints endroits ces tristes épaves. Les fossoyeurs employés à cette besogne n’ignoraient probablement pas le projet de i555, et l’ile Maquerelle, éloignée, déserte, dut leur paraître l’endroit le plus propice aux inhumations, surtout pour les corps trouvés très envier rons de Challuau. u
Les deux souvenirs que nous venons de rappeler semblent avoir pesé sur file : chaque fois qu on a eu besoin d un terrain vaste, isolé du reste de Paris, pour y créer quelque établissement incommode ou insalubre , c’est sur celui-là qu’on a jeté les yeux, et Que si quelquefois, ajoute te Sauvai, on a proposé d’y établir ou un cimetière, ou des manufactures, ou des écorcheries , eccest quelle ne peut servir qu’à cela, comme étant trop éloignée. . . En 1619, on proposa, cernais sans effel , d’y établir une manufacture, appelée l’Hôpital des Sept-OEuvres-de-Misériee corde, et meme on avait songé d’en faire une tuerie; elle est toujours vague, comme elle l’a eeété de tout temps, sert toujours de paslis et est souvent inondée par les débordements de la et Seine!3), n La -r manufacture » dont parle Sauvai et qu’on appellerait, de nos jours, un ouvroir, est sans cloute l’OEuvre de la Miséricorde fondée, quelques années après 1619, par l’illustre famille Séguier, pour 1 éducation des jeunes filles indigentes, et installée dans le Petit-Séjour d’Orléans, au faubourg Saint-Marcel. Le président Antoine Séguier en avail effectivement conçu la pensée dès 1612, et le Parlement s’était empressé de donner son approbation; mais la recherche de l’emplacement fut longue, puisque l’installation date de i6a3 seulement. C’est dans cet intervalle qu’on songea à l’ile Maquerelle, déjà réunie à l’ile des Treilles, ainsi que nous lavons fait remarquer.
Même après cette réunion, l’ile resta vouée à de sordides besognes. Le dictionnaire de Hurtaut et Magny, publié en 1779, constate qu’on y lavait er les intestins ou tripes apportées des bon-
(l) Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris, dans le tome III de Sauvai, p. 636.
Ibul. p. 635. C’est généralement dans les pièces de comptabilité que se cachent ces sortes de
besogne, témoin les reçus des * patriotes « qui travaillèrent , deux siècles plus tard, dans les prisons de Paris.
(3) Histoire et antiquités de Paris, t. I, p. 100.
„ chéries, pour les faire cuire et être distribuées aux tripiers, a et que l’on y faisait aussi tr l’huile «de tripes qui s’emploie pour les réverbères ou lanternes de la ville l1'.» Le plan de Vermquet, levé de 1783 à 1795, montre, à la pointe orientale de l’ile des Cygnes, un groupe de bâtiments désignés par ce mot : Triperie.
L'ilc des Treilles, très voisine de Pile Maquerelle et allongée, comme celle-ci, dans le sens du courant, s’étendait parallèlement, mais un peu plus en aval. Elle faisait lace aux climats du Gros-Caillou et du Vert-Buisson, lesquels étaient compris dans le territoire plus important des Treilles. Ce canton, auquel file devait son nom, n’avait pas, dit feu Berty, de limites bien definies; il se confondait avec ceux de la Petite-Seine et de la Longue-Raye, vers leurs points de juxtaposition. Selon toute apparence, il avait été ou planté de lignes ou pourvu de ces tonnelles en berceau, si fort appréciées au moyen âge, et le long desquelles on laisait grimper les ceps. Sa proximité de l’ilc Maquerelle était telle, et le courant qui les séparait si étroit, qu’on les trouve souvent désignées sous une seule et même appellation. Dans un bail de iA6t, retrouvé par feu Berty, il est question d’un atterrissement «près de l’isle des Treilles, tenant, d une part, «il une ysle appartenant à Gilet Prunier, nommée l’isle Macquerelle, ung bras d’eaue entre deux, «et, d’autre part, à ladicte isle des Treilles, ung fossé entre deux.» Bras d’eau et fossé, souvent à sec en été, étaient les seules limites séparatives des deux lies.
C’est dans l’ile des Treilles qu’allaient paître les bestiaux du bourg Saint-Germain. Le censier de 1 53 1 contient, en effet, l’article suivant : «Du vacher de Sainct-Germain-des-Prez, pour «toutes les vaches dudict Sainct-Germain, qui sont, le jour Sainct Jehan-Baptiste en l’isle île « Messieurs , nommée l’isle des Treilles. Et doibt chacune vache douze deniers parisis, et chacune «genisse douze deniers pour le droit de ladicte ysle.» Pour arriver au pâturage, le vacher du bourg Saint-Germain suivait divers chemins, selon le point d’où il partait. Tantôt il prenait le « grant chemin de la Justice,» représenté aujourd’hui par la rue de Grenelle, et se transformant alors, un peu avant la moderne rue de Bellechasse, en «chemin des vaches et du port de «Gamelles;» tantôt il passait par le «chemin allant de Saint-Père à Gamelles,» lequel devenait un second «chemin des Vaches» au delà du point marqué aujourd’hui par la rue du Bac. Plus loin c’était le chemin de l’Oseraie, de la Petite-Seine, de la Longue-Raye, des Treilles, etc.; mais les vaches le suivaient toujours jusqu’à file où elles allaient paître.
Dans l’extrait du censier de 1 53 1 , nous avons souligné ces mots «en l’isle de Messieurs;» peut-être donnent-ils l’explication du passage d'une charte qui a beaucoup préoccupé leu Berty. Il s’agit de la charte de manumission accordée en 1255 aux habitants du bourg Saint-Germain par l’abbé Thomas de Mauléon; on y trouve, en effet, la mention suivante, qui a la plus grande analogie avec l’article du censier de i53i : «Item, prout hactenus, extilit consuetum de om- « nibus bobus et vaccis pascentibus in insula nostra Secane, pro quolibet bove sive vacca, duo- « decim denarios, de jumenta fœta sex denarios, in mense maio anms singulis solvere tene- «bnntur I2'.» Ce texte, qui règle la redevance à payer par les propriétaires de bestiaux, ne parle que d’une île en Seine, insula nostra Secane. N’en existail-il qu’une au milieu du xin8 siecle? ou bien l'unique île que l’Abbaye se soit réservée et qu’elle n'ait ni donnée à cens, ni aliénée d’une façon quelconque, ne serait-elle pas précisément celle ile des Treilles, que le censier de , 53 1 qualifie de «isle de Messieurs?» L’absence de documents ne permet pas de trancher la question; mais les textes mêmes que nous avons cités mentionnent lile Maquerelle comme appartenant, en 1/161, à un sieur Gilet Prunier, auquel l’Abbaye l’avait sans doute accensee,
0 Dictionnaire historique de la ville de Paris, t. III, p. 368.- ™ Dom Bouillait, Preuves, p. 60, et Topographie historique du vieux Paris, région du bourg Saint-Germain , preuves, p. 343.
puis cinq perlions de Ja grande île formée par la jonction de tous les ilôts, comme étant, en 16A8, la propriété de diverses personnes ou communautés. Tout porte donc à croire que Pile des Treilles, siluée presque au milieu du lit de la Seine et au centre des différents atterrissements, était la plus importante, la plus fertile de toutes, et que l’Abbaye la considérait plus spécialement comme sienne, insuïa nostra.
A la suite des îles Maquerelle et aux Treilles, et dans la direction de l’ouest, se trouvait Pilot de Jérusalem, ou de Garennes, auquel feu Berty assigne des limites assez indécises. La première mention qu’il en ait rencontrée est de 1A80. Treize ans auparavant, elle avait été baillée à un nommé Etienne Perout. Elle était dite alors contenir trois arpents, trois quartiers et douze perches, ce qui équivaut aux 387 perches que l’arpentage de 1GA8 attribue à l’hôpital des Pauvres enfermés. On en conclurait donc, avec une grande vraisemblance, que cette île fut, à un moment donné, l’objet d’une donation pieuse; mais cette présomption se change en certitude quand on parcourt le censier de 1695. Une note ajoutée à ce document fait connaître, en effet, que l’ilot de Jérusalem fut donné à l’Hôpital général par Mlle Hébert, désignée également sous le nom de Louise de Beaumont. Nous n’avons pu, malgré toutes nos recherches, découvrir la date précise de cette libéralité et identifier la personne bienfaisante à laquelle les Pauvres enfermés durent cet accroissement de domaine.
Cependant une note qui nous a été obligeamment communiquée par M. l’abbé Bourgeois, aumônier de l’hôpital de la Pitié, jette quelque jour sur cette donation. En recueillant les éléments d une histoire de l’établissement hospitalier auquel il apparlient, et qui a servi d’asile aux pauvres enfermés, M. l'abbé Bourgeois a découvert aux Archives nationales, section judiciaire, une pièce dont il a extrait le passage suivant: «Plus, d’un autre contrat passé par Le Cai et «Le Semeleur, notaires à Paris, le dernier jour de décembre 1G22, contenant donation par «noble homme Antoine Lamy, auditeur des comptes, les sieurs Brigart, de Coquerrel et autres, «à la communauté des pauvres enfermez de ceste ville de Paris, depuis unie aud. hospital, de «quatre arpenz ou environ, de prez, ou terres labourables, situés en l’isle de Hiérusalem, sur «la rivière de Senne, vis à vis le Pré-aux-Clercs , aussy de la censive de lad. abbaye Sainct Ger- «main; ledicl contrat entériné au Cbaslelet, le 22 janvier 1623. -n
Ce texte est précieux : il nous révèle les noms de deux donateurs (1) et les fait suivre de celle mention que nous avons soulignée : et autres. N’est-ce point parmi ces « autres r> qu’il faut placer Mlle Hébert? On peut admettre ou qu’elle a voulu par modestie garder l’anonyme dans l’acte, ou quelle possédait une partie seulement de Pile de Jérusalem, et que les deux personnes dénommées au contrat en étaient les principaux propriétaires. La note ajoutée après coup au censier de 1595 ferait plutôt pencher vers la première hypothèse. Le souvenir de la donation faite par cette généreuse dame se sera consacré, et l’annotateur du censier, qui n’avait pas de motif pour dissimuler l’origine de cette libéralité, aura tout simplement mis en marge le nom de la donatrice.
Quoi qu’il en soit, les contenances indiquées dans les deux documents sont presque identiques: le censier de 1595 dit trois arpents, trois quartiers et douze perches; le texte communiqué par M. l’abbé Bourgeois énonce «quatre arpenz ou environ ;» c’est bien la même superficie.
La situation exacte de l’ilot de Jérusalem ou de Garennes est difficile à déterminer. Feu Berty cite, à cet égard, des documents contradictoires; cependant l’emplacement le plus probable lui paraît être l’extrémité septentrionale de l’avenue de la Bourdonnaye. Ce qui le confirme dans
(l) Archives nationales, section judiciaire, V5 1262, fol. a5i.
cetle opinion, c’est qu’il existait, à cet endroit de 1 ile des Cygnes, avant sa reunion a la terre Terme, un renflement indiquant l’ancienne berge de l’ilot de Jérusalem. De dimension assez restreinte, puisqu’il ne contenait que 387 perches, cet îlot, point intermédiaire entre ses voisins d’amont et d’aval, en a certainement favorisé la jonction. On ne le voit point figurer sur le plan attribué à Du Cerceau, qui nous montre l’ilot de Grenelle divisé en deux lobes allongés, de surface à peu près égale. En amont, c’était évidemment l ile des Treilles, soudée a 1 île Maquerelle; en aval, ce devait être Me de Jérusalem unie à l’une des deux îles dont il nous reste à parler. Ce dernier territoire, en effet, pris isolément, présentait une superficie moitié moindre que celle des deux îles d’amont, et il n’a pu parvenir à les égaler qu’en s’annexant Mot de Jérusalem ou de Garennes, ainsi que celui de Longchamps.
Rien n’explique la première de ces dénominations, à moins que Mot n’ait appartenu à la Commanderie du Temple et n’ait été vendu après la suppression de l’ordre. La seconde a sa raison d’être. Il pouvait y avoir dans Mot une oseraie ou un taillis quelconque. De plus, la Petite-Forêt, la Haute-Garenne ou Grande-Forêt de Saint-Germain, en étaient très voisines, puisqu’elles occupaient le triangle compris entre l’Esplanade des Invalides et le Champ de Mars, c’est-à-dire le quartier actuel du Gros-Caillou.
Les deux dernières îles situées en aval du fleuve sont désignées sous les noms suivants : «ysle trou grant ysle de Challyau, ysle de Longchamps, ysle aux Dames et ysle aux Vaches,» sans la moindre intention irrévérencieuse, bien entendu, de la part de ceux qui nous ont transmis ces diverses appellations. Et d’abord, y a-t-il toujours eu deux îles en cet endroit? Ne se sont-elles pas quelquefois soudées l’une à l'autre, et l’espèce de confusion que semblent faire les rédacteurs des vieux titres 11e résulte-t-elle pas de ces alternatives de jonction et de séparation qu’amenaient les hautes et les basses eaux? Feu Berty, qui a beaucoup étudié ces points obscurs de la topographie suburbaine, évite de se prononcer. Cependant il incline à donner une existence distincte à chaque île, à placer Me aux Vaches ou de Chaillot plus près de 1 île des Treilles, et l’ile de Longchamps tout à fait à la queue de celte longue bande de terre formée par la jonction de tous les îlots, à peu près à la hauteur de la moderne rue Kléber.
Toutefois on éprouve un doute lorsqu’on lit cet article du censier de 1 5 3 1 : «Du vacher de trChalyau, pour toutes les vaches dudict lieu, qui sont en l’isle appartenant à Messieurs, <r nommée l’isle aux Vaches, dont chacune vache doit un denier parisis, le jour de l’Ascension.» Il est impossible de ne pas remarquer que ces mots l’isle appartenant à Messieurs s’entendent également de Me des Treilles, et il se pourrait fort bien que Me aux Vaches, ou de Chaillot, n’ait été qu’un démembrement de celle-là. Peut-être un simple lossé ou un petit «bras deauë» séparait-il ces deux portions d’une seule et même ile, dont la partie méridionale était fréquentée par les vaches du bourg Saint-Germain , tandis que celles de Chaillot allaient paître dans la partie septentrionale.
Cette explication confirme les expressions insula nosira Secane , et celle «rentre l’isle appartenant «à Messieurs.» Ce qui est certain, c’est que les habitants de Chaillot envoyaient chaque année leurs bestiaux dans l’ile, depuis la veille de la Saint-Jean-Bapliste jusqu’au mois de mars suivant, et cela en vertu d’une sentence arbitrale rendue en 1270 entre eux et les religieux de l’Abbaye. Feu Berty a constaté que cette sentence n’est transcrite ni dans les carlulaires de Saint-Germain-des-Prés, ni dans les papiers des Visitandines de Chaillot, auxquelles les habitants du village cédèrent leur droit le 12 juin 1 6 6 3 . L’arpentage de i6à8 donna à cette île, ou portion d’ile, une superficie de 1806 perches ou dix-huit arpents et demi. C’était donc un domaine d’une certaine importance.
L’ile de Longchamps, la plus occidentale de toutes, ne faisait point, à proprement parler, partie du fief de Sain t-Germain-des-P rés, dont les limites sont marquées par l'extrémité septentrionale de l’avenue de Suffren. L’étroit chenal, qui la séparait des îlots voisins, continuait idéalement cette limite jusqu’au milieu du cours de la Seine; mais, comme le lit du fleuve appartenait au Roi, selon la jurisprudence constante du Domaine, on n’avait pu détacher file pour l’attribuer à un particulier ou à une abbaye, qu’en la considérant fictivement comme unie à la rive gauche de la Seine. C’était, du reste, l’avenir réservé à tous ces atterrissements.
Divers titres des xve et xvic siècles, mentionnés par feu Berty, donnent à file de Longchamps le nom de «ïsle aux Dames 75 et «les Prez de Longchamps.* Cette double appellation s’explique d’elle-même; file fut acquise, en effet, l’an 1269, avec le fief de Chaillot, dans lequel elle était comprise, parles nonnains de l’abbaye de Longchamps. Les vendeurs étaient Robert Le Bransle, qualifié inexactement de comte de Poitiers, et Péronnelle, sa femme. Le 12 mai 1G78, les religieuses la cédèrent au Roi, moyennant une somme de 5,666 livres. Dans l’acte de vente, elle était ainsi énoncée :
«En l’isle appelée à présent l’isle des Cygnes, et ci-devant aux Vaches, Macquerelle et de «Hiérusalem, en la rivière de Seine, vers le bout d’en bas, vis-à-vis les Minimes de Nigeon, «tenant, d’une part, à ladite rivière, d’autre part, à un bras de ladite rivière, d’un bout, par « bas, faisant pointe sur ladite rivière, vis-à-vis lesdits Minimes, à une petite portion appartenant au nommé Quinct, et, d’autre bout, par haut, aux dix-huit arpents et demi qui ont «appartenu aux habitants de Chaillot, et à une petite portion qui a appartenu à l’Hôpital «général, n
Ce texte donne lieu à diverses observations. On y remarque une certaine simplification dans l’énoncé des divers îlots ayant constitué la grande île des Cygnes, et les termes dont s’est servi le rédacteur de Pacte de vente nous paraissent indiquer la manière dont les jonctions partielles se sont faites avant la réunion générale. On ne cite que deux grandes îles aux deux extrémités et un îlot intermédiaire. Donc l’ile Maquerelle et l’ile des Treilles se sont soudées en amont, file aux Vaches et l’ile de Longchamps, en aval; ce que confirme le plan attribué à Du Cerceau, tandis que Pilot de Jérusalem ou de Garennes, resté indépendant, est devenu le trait d’union entre les deux.
L’ilot donné aux Pauvres enfermés par Mllc Hébert et autres n’était déjà plus, en 1678, la propriété de l’Hôpital général, puisqu’il est désigné, dans l’acte de vente, comme lui ayant appartenu. 11 faut en conclure que ce petit domaine, donnant peu ou pas de revenu, avait été promptement aliéné pour faire face aux dépenses énormes que nécessitait l’alimentation d'une masse d’indigents. On sait, en effet, que le Roi, le Parlement, le Châtelet, la Ville, le clergé séculier, les communautés, durent, à plusieurs reprises, venir en aide à l’administration hospitalière succombant sous le poids de ses charges; que des quêteuses spéciales furent instituées dans toutes les paroisses, et que les notaires, confesseurs, médecins et autres personnes approchant les malades en danger de mort, furent formellement invités à solliciter d’eux des legs en faveur des Pauvres enfermés. C'est évidemment à l’une de ces époques critiques, de 1 6 5 6 à 1660, que l’ilot de Jérusalem ou de Garennes fut vendu et réuni aux deux îles d’amont et d’aval, pour former la grande ile des Cygnes.
L’exposé que nous venons de faire sommairement et le moins confusément possible soulève diverses questions qui sont de la compétence des ingénieurs plutôt que du domaine des archéologues. Les érosions et les atterrissements n’ont-ils pas tantôt diminué, tantôt agrandi la surface des îles du fiel de Saint-Germain? Les hautes et les basses eaux n’ont-elles pas dû réunir et séparer alternativement les îles et les îlots juxtaposés au tournant du fleuve? L’affirmative n’est
pas douteuse: la preuve scientifique de ce fait est dans tous les ouvrages d'hydrographie; la preuve historique, à laquelle seule nous nous attachons, résulte des textes nombreux que feu Berty a consultés et qui constatent des états très différents, ainsi que des contenances extrêmement variables.
Ainsi l ile de Longchamps est énoncée, en i453, comme contenant douze arpents; quelques années plus tard, elle est dite en renfermer vingt. Un titre de 1676 lui en attribue quatorze; un autre de 1611, treize seulement; et, moins d’un demi-siècle après (1659), sa superficie est évaluée à seize arpents quarante perches deux tiers. Les réunions partielles 11e sauraient expliquer ces variations, puisque nous avons constaté, notamment dans l’arpentage de 16 48, la permanence des limites séparatives des anciennes îles, même après la fusion de toutes en une seule. Il ne reste donc qu’une explication de ces différences : la Seine, ainsi que tous les fleuves dans le lit desquels il existe des îles, agrandit les unes, amoindrit les autres, crée un îlot en amont, tandis quelle en détruit un autre en aval. C’est, sur une plus grande échelle, 1 histoire des érosions marines dont sont victimes les riverains de la Manche et du golfe de Gascogne, alors qu’il se produit ailleurs des lais et des relais de mer.
Les archives de l’Abbaye fournissent également la preuve historique de ce dernier fait: elles indiquent, indépendamment des grandes îles que nous venons de décrire, des îlots ou atterrissements qui n’ont eu qu’une existence éphémère, et dont l’emplacement 11e peut être exactement fixé. Ainsi un titre de parle d’une «isle des Garennes » distincte de celle de Jérusalem, à laquelle on a dû la réunir plus tard. A cet îlot aboutissait «une place de trois quartiers, située «au long de Tisle à la mère feu Jehan Perrenet. » Quelle était cette place? El «Tisle» au long de laquelle elle s’étendait, dont on ne trouve aucune autre mention, avait-elle une existence distincte? Se confondait-elle avec d’autres îles nommées différemment? Les deux points, faute de renseignements plus clairs, resteront obscurs.
Ce n’est pas tout: en i485, il est question d’un îlot situé «hors l’ysle des Treilles» et gauloisement dénommé « la Falaise Merdeuse.» C’était sans doute quelque dépôt d’immondices. Feu Berty pense que cette « falaise» doit se confondre avec un îlot contenant un arpent et situé, selon le censier de 1 5 3 1 , « entre la grant rivière et Tisle des Treilles.» Il cite encore «le «Moteau,» dont le nom semble désigner un atterrissement, «la Motte des Ramez, au dessous de «Nigeon,» ainsi que cria Caille,» îlots qui servaient sans doute de remise au gibier et dont la formation a dû être analogue à celle du cfMoteau.»
Enfin il est question, dans un titre de 1A76, d’une «place d’eauë estant en ladicte rivière «de Seyne, au bras appelé le bras des Vaches, ladicte place appelée les Grands Ays.» Tous ces îlots formés parle fleuve ont été ou reconquis par lui, ou incorporés aux îles dont ils étaient voisins. L’incorporation est beaucoup plus probable, d’abord parce quelle intéressait grandement les propriétaires riverains, dont elle consolidait et préservait le domaine, tout en 1 augmentant; puis parce qu’elle exigeait un simple travail de terrassement destiné a combler «le «fossé ou bras d’eauë entre deux.» Les différences de contenances révélées par les titres ont là une explication toute naturelle.
Nous avons indiqué, à quelques années près, la date de la réunion de toutes les îles du fief de Saint-Germain en une seule; il nous reste à parler de l’annexion de cette île collective à la berge de la rive gauche du fleuve. Elle fut opérée, en principe seulement, par lettres patentes données en 1773, c’est-à-dire au moment où Ton songea à continuer le quai d Orsay, commencé soixante-cinq ans auparavant. On sait, en effet, qu un arrêt du conseil du 18 octobre 1704 avait autorisé le Bureau de la ville «à faire continuer le quai de la Grenouillère, en «ligne droite de dix toises de largeur, dans toute son étendue, depuis le Pont-Royal et lencoi-
«gnure de la rue du Bac jusqu’à la rencontre du boulevard. « Il devait, dans toute celte étendue, être revêtu «de pierres de taille, avec un trottoir de neuf pieds de largeur, le long du parapet, «pour le passage des gens de pied, et des rampes en glacis descendant au bord de la riviere, «pour les abreuvoirs et l’enlèvement des marchandises déchargées sur les ports. » Ce travail, entrepris en 1708 seulement, exigeait un remaniement général de la berge du fleuve. Conçu primitivement pour être conduit jusqu’au «boulevard,» c’est-à-dire a 1 Esplanade des Invalides, il devait nécessairement être prolongé jusqu’à la rencontre de l’avenue de La Bourdonnaye, qui met en communication l’École militaire avec la rive gauche de la Seine, et cela au moment où s’achevaient les bâtiments de l’École. L’idée en vint d’autant plus naturellement que les travaux du quai étaient depuis longtemps interrompus et qu’il fallait celte circonstance heureuse pour les reprendre. Le «quai de Coudé» (c’est le nom que lui avaient assigné les lettres patentes du 20 avril 1769) devait s’étendre d’abord «entre la rue de Bourgogne et la bar- «rière des Invalides,» c’est-à-dire à peu près à la hauteur de la pointe orientale de 1 île des Cygnes, puis se prolonger, ainsi que nous l’avons dit, jusqu’au Champ de Mars.
Le préliminaire seul de cette double opération fut entrepris assez longtemps après, puisque les premiers travaux de comblement ne datent que de 1786. Encore furent-ils promptement interrompus par les circonstances politiques, et l’on n’en constate la reprise quen l’an x et en l’an xii. Deux arrêtés consulaires, datés de cette époque, eurent pour complément les décrets des 11 mars 1808 et 10 février 1812, qui régularisaient enfin la double operation de 1 achèvement du quai et de l’annexion de file des Cygnes à la terre lenne. Pour que la ville de Paris pût faire légalement cette opération de voirie, il fallait que la question de propriété lut reglee. Des lettres patentes y avaient pourvu, dès l’année 172 1, en conférant tout droit a la ville, sous certaines conditions, notamment à charge d’y établir un atelier de déchirage des bateaux, ainsi qu’un port public pour les bois à brûler et à ouvrer. Les lois révolutionnaires avaient, d ailleurs, fort simplifié la question en fait, lorsque les travaux lurent définitivement repris en 1 an x; 011 11e les termina que dans les dernières années de l’Empire.
L’ile des Cygnes devait son nom aux oiseaux d’eau dont le Roi la fit peupler. 11 en était alors, par suite de diverses acquisitions, l’unique propriétaire, et put ainsi, sans abus de pouvoir, la céder à la Ville pour la grande opération de voirie dont il lui donnait la charge. Les cygnes ont disparu depuis longtemps, mais leur nom est resté à Pile, malgré son annexion au continent: on appelle encore aujourd’hui «Magasins de l’Ile-des-Cygnes» les vastes bâtiments qui renferment les anciennes écuries de l’Empereur, le Garde-Meubles et le Dépôt des marbres du gouvernement. Deux autres grands établissements, séparés par les rues Malar, Combes et Jean Nicot, couvrent en partie les terrains de file; ce sont la Manufacture des tabacs et le Magasin central des hôpitaux militaires. La tête de ligne des avenues Rapp et Bosquet part du milieu de l’ancienne île des Treilles; les deux ports des Cygnes et du Gros-Caillou représentent l’un la berge septentrionale de l’ile Maquerelle, l’autre le bord extérieur des îles des Treilles et de Jérusalem. Le centre des îles réunies est marqué par la quadruple rangée d’arbres qui donne une largeur exceptionnelle et un aspect vraiment magnifique à cette partie du quai d’Orsay.
En 1 833 , 011 eut de nouveau la pensée d’utiliser les terrains de l’ancienne ile des Cygnes. Une ordonnance royale du 28 juin, rendue en exéculion de la loi du 27 février i832, relative aux Douanes, portait cette disposition : «Il est accordé un entrepôt réel de Douanes à la ville «de Paris. Cet entrepôt, sera établi dans les bâtiments qui seront spécialement construits à cet «effet, sur les bords du canal Saint-Martin, à la place des Marais, et sur la rive gauche de la «Seine, à File des Cygnes.» Aux termes de celte ordonnance, MM. Alary et C10 soumissionnèrent l’enlrepôL de File des Cygnes et furent déclarés adjudicataires le 21 juillet 1 8 3 3 . La ville, déjà
propriétaire des terrains, devait entrer en possession des bâtiments à l’expiration de la jouissance accordée à la compagnie concessionnaire. L’entreprise prospéra sur la rive droite, mais elle n’eut pas de succès sur la rive gauche. Dès le 21 février 1 838 , à la demande même de MM. Alary et Cie, l’exploitation fut suspendue, et quelques années plus tard, il intervint, à la date du 22 septembre 18Ù2, un jugement qui prononça l’expropriation des bâtiments. Les terrains firent naturellement retour à la Ville.
Tel est 1 historique sommaire des îles du fief de Sain L-Germain-des-P rés. Après avoir perdu successivement leur individualité et leur existence collective, elles ont gardé quelque chose de leur ancienne solitude : le quartier, peu fréquenté dans le jour, est presque désert dès que la nuit tombe; mais il prend largement sa revanche en temps d’exposition universelle. A l’endroit même où les bestiaux de cfChalyau* et du bourg Saint-Germain broutaient l’herbe des îles aux Vaches et de Longchamps, s appuient les culées du pont d’Iéna qui unit le Trocadéro au Champde-Mars. Par tous les chemins aboutissant aux îles, où retentissaient jadis la sonnette des génisses et la 1 rompe du berger, débouchent alors des milliers de visiteurs venus de tous les points du monde civilisé. Bien différent est leur souci et bien différente aussi la redevance qu’ils acquittent. Les receveurs préposés aux guichets de l’exposition perçoivent, en un seul jour, plus de francs que les vachers de Chaillot et du bourg Saint-Germain n’ont versé de deniers, pendant des siècles, entre les mains du trésorier de l’Abbaye.