‹ Topographie historique du vieux Paris (volume 3)Chapitre 111 sur 150 · III. - LES CYGNES DE LA SEINE SOUS LE REGNE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

III. - LES CYGNES DE LA SEINE SOUS LE REGNE DE LOUIS XIV

De 1 ordonnance du 16 octobre 1676, il semblerait résulter que l’installation des cygnes remontait à une époque un peu antérieure, sans qu’il soit possible d’en préciser exactement la date U). Toutefois, comme on ne voit figurer dans les comptes des bâtiments du Roi aucun article relatif à la nourriture et à l’entretien des cygnes avant l’exercice de 1677, ^ faut bien admettre que c’est au commencement de l’année 1676 seulement que les premiers cygnes fuient établis dans l’ile, à laquelle l’ordonnance royale conservait encore son ancien nom. Faire respecter les prescriptions de cette ordonnance n’était pas chose aisée, on le vit bien par la

11 Dès 1672, Colbert, on le voit par sa correspondance, cherche à faire venir des cygnes du Danemark. Par une lettre du 1 6 septembre (Clément, t. V, p. 33 â), il demande au chevalier de Terlon, ambassadeur à Copenhague, de lui en expédier une centaine. Un peu plus lard (25 novembre 1672), il s’adresse à l’intendant de Tours. En même temps il se préoccupe de leur conservation ; c’est dans cette intention qu’est écrite la lettre du

i 5 septembre 1676 sur les cygnes. Mais les cygnes répondent mal à l’intérêt que leur témoigne le ministre. Ils descendent la Seine et s’en vont vagabonder aux environs de Rouen. Nouvelle lettre de Colbert en date du i5 décembre 1678. Celle-ci esL adressée à M. Le Blanc, intendant à Rouen. On voit que les cygnes de la Seine ont été un des soucis constants du surintendant. Cette particularité valait la peine d’être notée.

suite. Il s’agissait, en effet, d’avoir constamment l’œil non seulement sur les rives de la Seine, mais sur celles de la Marne, de l’Oise et des étangs voisins, où les cygnes allaient prendre leurs ébats, échappant ainsi à toute surveillance comme à toute protection.

Leur domaine s’étendait depuis Villeneuve -Saint-Georges ou Charenton jusqu’à Poissy, sur plusieurs lieues de terrain. Aux dangers prévus par l’ordonnance s’en étaient joints d’autres auxquels on n’avait pas d’abord songé. Aussi, par une nouvelle ordonnance, rendue environ huit ans après la première, le Roi chargea spécialement un des officiers attachés à sa personne, le sieur Rallon, huissier ordinaire de la chambre, de l’inspection et de la préservation des cygnes de la Seine. De plus, le même acte condamnait impitoyablement à mort tous les chiens qui manifesteraient des intentions malveillantes envers les protégés du Roi ou leur progéniture. Mais un homme seul, malgré toute sa bonne volonté et toute son activité, ne pouvait se trouve* partout à la lois; il lui fallait une nombreuse escouade d’employés subalternes, espacés de distance en distance sur les rives de la Seine, et domicilies dans les villages auprès desquels les intéressants palmipèdes se trouvaient le plus menacés. Nous connaissons le nom de 1 individu chargé de cette fonction à Chatou et dans les environs. Il se nommait Henry le Vanneur. Sa nomination, en date du a5 octobre 1 685 , est signée par le préposé général à la conservation des cygnes, le sieur Rallon. Détail curieux : le curé de Chatou est chargé d’annoncer à ses paroissiens, au prône de la grand’ messe, la mission dont le sieur Le Vanneur a ete investi, et en même temps les peines qui les menacent eux et leurs chiens, s’ils s’avisaient d inquiéter les cygnes royaux.

Ce n’est point tout encore. Dans la dernière partie de cette pièce curieuse, le titulaire laisse percer les motifs qui l’ont déterminé à accepter les charges et la responsabilité d'une fonction probablement fort peu rémunératrice. En devenant garde-cygnes du roi, cest le titre qui! prend, le sieur Le Vanneur a trouvé le meilleur moyen d’échapper ainsi à d autres (onctions beaucoup plus lourdes, auxquelles ont le droit de se soustraire toutes les personnes attachées de près ou de loin à la maison du Roi. Il fait signifier au procureur-syndic des manants de la paroisse de Chatou, qu’il n’ait garde à l'avenir de le désigner pour une charge de syndic, collecteur ou autre office public, sous peine de dépens et dommages-intérêts. Ce simple detail nous livre le secret de cette prodigieuse multiplicité des offices à la fin du xvn° siecle, et de l’avidité avec laquelle la moindre charge de cour était recherchée.

La seconde ordonnance, que nous publions plus loin, concerne tout particulièrement 1 île qui porte maintenant le nouveau nom quelle a gardé depuis. On en a lait le refuge inviolable des cygnes et, pour ainsi dire, leur quartier général; aussi interdit-on aux bateliers et voyageurs, de quelque condition qu’ils soient, d’aborder dans cette retraite sacrée. On va plus loin, la pêche même est interdite depuis les Tuileries jusqu’à Auteuil, aussi bien dans le grand que dans le petit bras de la Seine. L’innocent pêcheur à la ligne est-il aussi compris dans cette proscription? Notre acte se tait sur ce point important. Cependant les termes qui menacent de confiscation les filels et autres engins propres à pêcher le poisson semblent bien impliquer l’existence du pêcheur à la ligne dès cette époque reculée. Maigre toutes les précautions, toutes les prohibitions, tous les soins prodigués par le roi-soleil, les élégants promeneurs qui égayaient les rives verdoyantes de la Seine ont disparu depuis longtemps, tandis quon voit encore de beaux cygnes blancs glisser noblement, à l’ombre du palais des rois de Prusse, sui les eaux fétides de la Sprée.

En 1 66 A, et les années suivantes, Gilles Ballon (6 figure sur les états des batiments royaux

{1) La correspondance de Colbert, publiée par pbique (t. V, p. 276) que nous devons citer ici

M. P. Clément, donne sur Ballon une note biogra- pour rectifier une erreur. M. Clément dit qu il s ap-

avec le titre de préposé ou directeur des plants des avenues et parcs des maisons royales, à 1,800 livres de gages par année. Il est naturellement placé sous la dépendance de Ee Nostre; mais on le voit déployer une activité infatigable pour se procurer de toutes parts les plants dont il a besoin; il va chercher jusqu’en Flandres les arbres nécessaires pour les plantations qui lui sont confiées. On pourrait douter que notre Gilles Ballon soit le personnage qui reparaît en 168& avec le tilre d huissier ordinaire de la chambre. Mais il est fort probable que l’ancien diiecteur des plants des avenues avait ainsi obtenu la récompense de ses longs et utiles services. Un article du compte de 1676 prouve que, dès l’installation des cygnes, Ballon avait reçu la mission de s occuper de leur entretien, rr S janvier 1677. Aux cv-après nommez, sçavoir : ff4q5 livres au sieur Ballon, pour la nourriture des cygnes, et 837 livres à Garnier, tant pour cr pareille nourriture que pour le soin qu’il en a pris ... 1 3 3 2 livres. « Aux noms qui viennent d être cites, a celui de Louis Germain, spécialement chargé du soin des cygnes de la Seine (voir 1 article cité plus haut de M. Longnon), il faut encore joindre Jacques Foubert, à qui semble avoir ete confiée la préparation de leur nourriture. On peut juger, par les seuls renseignements qui nous soient parvenus sur un aussi mince détail, du nombre des personnes employées à 1 entretien et à la protection des cygnes de la Seine.

W. Jonathan Carpett.

Ordonnance du Roi , concernant les cignes déposés à divers endroits des rivières de Seine, Marne, Oise et autres, avec injonction d toutes personnes quelles qu'elles soient d'y toucher, et commission au sieur Balon , l un des huissiers de la chambre, de veiller à leur conservation 9).

«De par le Roy.

"Sa Majesté ayant été' informée que divers particuliers des environs des rivières de Seine, "Marne, Oise, Gisors et d Andelle et des étangs circon voisins, chassent et tirent sur les cignes cqui sont sur lesdits rivières et étangs; et Sa Majesté ne voulant pas permettre ni souffrir "qu’il soit tiré, tant sur les cignes privés que sur les passagers et étrangers pour la conservait lion desquels elle a lait publier les ordonnances, Sa Majesté a commis et commet le sieur "Ballon, 1 un des huissiers ordinaires de sa chambre, pour veiller à la conservation desdits "cygnes et prendre un soin particulier d’empêcher qu’il n’en soit tiré sur aucuns, tant vieux "que jeunes, par qui que ce soit, de quelque qualité qu’ils puissent être, ni même qu’il suit "touché à aucuns nids ni œuls qui proviendront desdits cignes, si ce n’est par les personnes "qui seront préposées par le sieur Ballon pour leur conservation. Veut Sa Majesté, qu’en cas ttqu il se trouve quelques chiens qui courent sur lesdits cignes, ou qui aillent aux œufs au nis "diceux, qu’il soit dressé des procès-verbaux des contraventions qui se feront à la présente, et "iceux envoyés à Sa Majesté pour, les ayant vus, en être par elle ordonné ce quelle estimera à

pelait Gilles Loistron , sieur de Ballon. J’ignore si Ballon a jamais eu droit à la particule nobiliaire, et j’en doute. Mais les comptes des bâtiments montrent que Loistron et Gilles Ballon sont deux personnes distinctes. Le premier, dont j’ignore le prénom, était un terrassier fort employé dans les maisons royales, tandis que Ballon était un jardi¬

nier d’importance, comme on le voit par son titre et ses fonctions, qui sont loin d être une sinécure a celte époque.

(l) Cette pièce a été tirée, ainsi que la suivante, d’un registre de la Maison du Roi aux Archives nationales; ce registre est coté O1 io55; la pièce est p. 396-401.

„ propos. Mande et ordonne Sa Majesté à tous ses officiers et sujets de donner audit sieur Ballon tt toute aide, assistance et main-forte, si besoin esl, pour l’exe'cution de la présente. Fait à tf Versailles, le dix -huitième avril mil six cens quatre vingt-quatre; signé : Louis, et plus bas: «Le Tellier. »

EL au-dessous est écrit :

« Collationne' à l’original par nous, conseiller secrétaire du Roy, maison, couronne de France tx et de ses finances. Signé: Choderlos. n

El au bas de la susdite ordonnance est écrit :

«Suivant et en vertu du pouvoir et de l’ordre à nous donné par Sa Majesté, dont copie col- «lationnée est cy-dessus transcrite, nous avons commis et ordonné Henry Le Vanneur, demeure rant à Chatou, pour vaquer et veiller à la conservation des cignes qui se trouveront en l’étendue •■desdites rivières et étangs circonvoisins, et prendre un soin particulier qu’il n’en soit pris ni fr tiré sur aucuns tant vieux que jeunes par qui que ce soit, conformément à 1 intention de Sa «Majesté, ni même qu’il ne soit touché à aucuns nids ni œufs qui proviendront desdits cignes, «ainsi qu’il est plus amplement porté par ledit ordre de Sa Majesté, et qu’en cas qu il se trouve «quelques chiens qui courent sur lesdits cignes ou qui aillent aux œufs ou nids d’iceux, qu’il -soit tiré sur lesdits chiens et soient tués. Et s’il arrivoit quelque contravention, en dresser le «procès-verbal et nous en donner avis pour en rendre compte à Sa Majesté. Fait le vingt-cin- • quième jour d’octobre mil six cens quatre-vingt-cinq. Signé : Ballon. «

Ensuite est écrit :

"Lu et publié le contenu cy-dessus par moi prêtre, vicaire soussigné, le quatre septembre •* mil six cens quatre-vingt-neuf, au prône de la messe paroissiale. Signé : Antoine.

«L’an mil six cens quatre-vingt-neuf, le sixième jour de septembre, et à la requête de Henry «Le Vanneur, garde-cignes de Sa Majesté, demeurant à Chatou, ou il a élu son domicile en sa «maison, j’ai, Jean Làne, sergent au bailliage de Chatou, y demeurant, soussigné, signifié, «baillé et laissé copie de l’ordonnance et du pouvoir cy-dessus à Jean Dreux le jeune, procu- «reur sindic des manans et habitans de la paroisse de Chatou, en son domicile, parlant a sa «personne, à ce qu’ils n’ayent à l’avenir à s’iinmisser d’élire ny mettre ledit Vanneur en aucune «charge de sindic, ny colecteur, ny autre charge de ville, sur peine de répéter par ledit Le «Vanneur tous dépens, domages et interest contre ledit Dreux, sindic, a ce qu il nen prelende «cause d’ignorance, dont acte. Signé: Lasne.

«Contrôlé à Rueil, le huit septembre mil six cens quatre-vingt-neuf. Signé : Vallée.

«Reçu cinq sois.-»

El à la suite est encore écrit:

«J’ai, soussigné, controleur des batimens du roy, comis par Sa Majesté au lieu et place du «défunt M. Ballon à la conservation des cignes, sur les rivierres et étangs où ils se répandent, «certifie que Henry Le Vanneur, demeurant à Chatou, est un des gardes desdits cignes servant «actuellement. En foi de quoi, je lui ai signé le présent certificat. Fait au Roule, le premier «juillet mil six cens quatre-vingt-quinze. Signé: Morlet.

«Collationné à l’original en papier rendu à M. Morlet. •»

Ordonnance du Roy concernant les cignes déposés à divers endroits des rivières de Seine, d'Oise et autres lieux, à l'effet de leur conservation.

16 mars 1 685.

«De par le Roy.

«Sa Majesté ayant dès le mois d’octobre de l’année mil six cens soixante et seize fait mettre «sur la rivierre de Seine quantité de cignes, tant pour la décoration de ladite riviere que pour «en pouvoir facilement recouvrer pour l’ornement des canaux de ses maisons royales, et Sa «Majesté désirant maintenir cet établissement et empêcher qu’on ne le détruise, Sa Majesté a «fait et fait très expresses inhibitions et défenses à tous bateliers, voituriers par eau, pêcheurs «et autres personnes, de quelque qualité et condition quelles soient, d’aborder avec des bateaux, «chevaux, ni autrement, l’ile des Cignes, située vis-à-vis le cours de la Reine, ni de passer «dans le petit bras d’eau de ladite rivierre, qui coule entre ladite ile et la pleine de Grenelle, «ni même de pêcher aucuns poissons, tant dans le petit bras d’eau que dans le grand courant de «la rivierre, depuis le pont des Tuileries jusques vis à vis le village d’Auteuil, comme aussi de «prendre aucuns cignes ni leurs œufs, ni leur faire aucuns mal avec des bâtons, armes à feu et «aultrement, à peine de confiscation des bateaux, filets et autres engins propres à pêcher du «poisson, et en outre de cinquante livres d’amande pour la première fois, aplicable à l’Hotel «Dieu, et de punition corporelle pour la seconde. Veut Sa Majesté, que tous chiens qui coure- «ront et chasseront lesdits cignes soient tués sans difficulté par ceux qui sont préposés à la «garde, nourriture et conservation desdits cignes, à qui que ce soit que lesdits chiens puissent «appartenir, meme faisons deffense en general à tous pêcheurs sur les rivières de Seine et «d’Oise, et partout ailleurs où les cignes de Sa Majesté se répandent, de passer aucunes per- «sonnes dans les îles pendant les mois d’avril, mai et juin, et de bien fermer leurs bateaux à «leur port, en sorte que personne ne les puisse prendre pour s’en servir, à peine d’en ré- « pondre; néanmoins, les propriétaires desdites îles y pourront aler quand bon leur semblera.

«Enjoint Sa Majesté très expressément au sieur Ballon, qui a le principal soin de l’entiete- «nement et conservation desdits cignes, d’avoir l’œil et tenir la main à l’exacte observation de «la présente, et, en cas de contravention, d’en avertir le surintendant général des bâtiments, «arts et manufactures du royaume, pour y estre pourvu conformément aux intentions de Sa «Majesté. Laquelle veut et entend que la présente soit publiée et affichée le long de ladite ri- «vierre et partout ailleurs que besoin sera, à ce qu’aucun n’en pretende cause d’ignorance.

«Fait à Versailles, le seizième jour du mois de mars mil six cens quatre-vingt-cinq. Signé: «Louis, et plus bas : Colbert. »

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