‹ Topographie historique du vieux Paris (volume 3)Chapitre 117 sur 150 · ET PREMIÈRE FONDATION DE L’ORDRE DES CHARTREUX · texte numérisé non relu

ET PREMIÈRE FONDATION DE L’ORDRE DES CHARTREUX

Qui premier a planté les fondemens heureux,

Qui fui autheur du nom et ordre des chartreux,

Quel en fut le motif, la cause et la maniéré.

Veux-tu sçavoir (passant)? poursuis et considéré Ce subiet naifvement pourtraict, et lis aussi De bout en bout ces vers d’un grave et pur soucy .

Si tu pretens cueillir aucun fruict salutaire,

Saincte compunction auras pour ton salaire.

;|) Dans la collection de YHisloire générale de Paris. — (2) Celle traduction est plutôt une longue paraphrase du texte latin.

In Seuonum planis urbs præstantissima campis,

Emporium Sophiæ turrito verlice surgit ,

Quam Parides fugiens Troiana incendia, fertur Extruxisse, patrisque memor dixisse Parisos Cultores, illisque insignia et arma dedisse :

Sequana, vorticibus qua multis alluitarces,

Et peregrina suas transmittit ad æquora merces.

Hic est assiduo sæcunda Academia cultu,

Hue et Cecropidum translata est Pallas ab oris,

Missaque de summis ingens sapientia rebus.

Hic, ita clarus erat virtutibus omnibus, atque

Vers les champs plantureux des anciens Gaulois, Une ville de nom, la demeure des Roys,

Le parfaict magasin de doctrine et science,

Le thresor des vertus, d’Athenes la semblance,

Faict paroistre ses tours, ses palais, ses chasteaux, Ses temples façonnez, ses riches hospitaux,

Laquelle pour certain on tient avoir baslie Le Troyen Francion, qui, apres la sortie Des assaults inhumains, du feu et sanglans dards, Que sur Troye envieux décocha le dieu Mars,

Afin de ses ayeuls renouer la mémoire,

Luy meit nom de Paris : Paris, nom plein de gloire. Les citoyens aussi nomma Parisiens ,

Heritiers de ses loix, et honneurs anciens.

La Seine découlant ses ondes flotelantes.

Ses tortueux ruisseaux et vagues bondissantes,

Lave tout le plat pais , et les fossez profonds Elle comble: passant les arches et les ponts.

D’un cours impétueux transporte sur la rive De la mer les traflicqs, et d’une force vive Aux estranges marchans départ abondamment Le vin doux et souëf, les fruicts et le froment.

Là reflorist aussi la noble Académie ,

Cultrice de vertu , d’ignorance ennemie.

Du depuis que Pallas, quittant les ombrageux Oliviers, les forests et iardins bocageux Que iadis habitoit en la plage d’Athene,

Icy se demonstra plus douce que seraine ,

Tirant avecques soy la vertu et l’honneur,

Les arts , la pieté , et des loix la rigueur.

En ce lieu demeuroit un Docteur admirable. Excellent par sus tous pour son incomparable Sçavoir : or estoit-il parfaitement doté Des grâces, dont vertu nous promet liberté.

His disciplinis (quæ libéra tempora poscunt)

Doctor, ut ascenso suggesto sive calhedra Esse videretur magni vox inclyla Pauli,

Atque verecundis in moribus aller Ioseph.

Hune veluti cœli divum de culmine lapsum Totus adorabat populus, namque ille sacerdos.

Inclyta virginei post incunabula partus,

Elapsis annis mille octoginta duobus,

Contigit huic homini postremum claudere lempus,

Atque subire grave imperium, iura aspera lethi.

Iamque iacet vivo gelidum sine sanguine corpus.

Rumor ubique strepit, dolor anxius undique mansit.

Et gemini sexus résonant lamenta per urbem.

Ne luy manquoil aussi l’humaine discipline,

Bref de son temps sembloit le plus sçavant el digue : En sorte que, monté au temple en un hault lieu. Pour au peuple annoncer la volonté de Dieu,

Il ressembloit sainct Paul de sa douce parole.

Nulle legereté, rien de vain et frivole

Paroissoit en ses mœurs: Ioseph il secondoit

En pure chasteté; ses propos il fondoit

En Dieu. Le peuple aimoit et reveroit cest homme.

Le louoit, admiroit, et cherissoit, si comme

Il eust esté du Ciel icy bas envoyé

Pour tousiours convertir le peuple desvoyé.

Mille octante deux ans du depuis que l’humaine Nature, succombant à Ja fatalle peine,

Eut receu guarison par la nativité De Iesus fils de Dieu, qui de virginité Un corps voulut choisir, pour compenser l’inique Faulte d’Adam trompé par fraude satanique.

Ce renommé Docteur fut contraincl d’un départ De la Parque passer par l’homicide dard :

Bon-gré mal-gré fut-il tenu fléchir la teste Au destin inhumain, cette horrible tempeste. Soudain le corps lerny demeura languissant.

Sans souflle, sans chaleur, et sans couleur gisant. Tandis la Renommee, hastive messagere.

Met ses ailes aux pieds, volant prompte et legere Aux cartiers de la ville, et par tout en passant Va de ce nouveau faict la tristesse annonçant, Vous eussiez veu adoncq, d’une face dolente, Crier de ce meffaict la douleur insolente.

En public et privé tous d’un commun accord

Heu! bonus interiit paslor, \ir sanctus obivit!

Per fora clamabant, nemo clabit amplius ilia Docta salutiferi sermonis eL aurea verba.

Funeris interea lugubris pompa paralur,

Exequiæ multo fiunt et nenia fastu :

Conveniunt passim cives, clerus; scliola lola Docta coït; crépitant ex ictibus æra sonoris.

Fertur honora tum maiora ad templa cadaver,

Marmore sub pario condendum, et aromata subler.

Triste sacerdotes recitando in carminé fatum,

Ardentes faculas et cerea lumina portant.

Procedunt querulæ longo simul ordine turmæ,

Atque vias omnes nigro velamine complent.

Bruyoient et tempesloient. Helas! ô triste sort,

0 fortune perverse, ô de la mort l’envie,

Te falloit-il ravir à ce Docteur la vie,

Qui preschoit sainctement, et vivoil en honneur De sainct, bon, catholic, et renommé Pasteur?

Le bruit voloit en l’air, et disoient : Qui sera-ce Qui nous enseignera, et de celeste grâce Repaislra nos esprits? celuy nous est osté.

Qui de Dieu et de nous a voit tant mérité.

Avec pleurs et sanglots se preparoit la pompe Funebre, et ce pendant la mortifère trompe Bruyoit de toutes parts, et avecque grands fraiz On célébra le loz et gloire de ses faicts.

Le peuple convoqué , le clergé, la noblesse Ne pouvoient simuler au dedans leur tristesse. L’escolle des Docteurs ne faillit au convoy, Tesmoignant par dehors un grand signe d’esmoy.

Au Temple cathédral, en pompe solemnelle,

Fut porté le corps mort (si que iamais plus belle Ne fut veüe depuis), pour le clorre au tombeau De marbre bien poly, et endroit le plus beau ,

Où l’encens et parfum, les odeurs et fumées,

Les liqueurs doux-flairans ne furent espargnées.

Les prestres entonnans un chant triste et pileux, Esmouvoient un chacun à ietler de ses yeux Larmes abondamment; dans leurs mains luminaires Ils porLoient tlamboyans, signal de nos miseres.

Les pauvres gémissants marehoient ensemblement, De drap gris revesluz, plorans amerement.

De noir tout le pavé, le Temple et les colonnes Couvertes paroissoient, sans nombrer les personnes.

Aceidit inter tôt res admiranda relatu,

Iudicium cœleste, et formidabile cunctis,

Et sane ipsa Dei sententia, grandis abyssus,

Cui soli détecta manent abscondita cordis.

Quos sibi delegit, vel quos primavit Olympo,

Solus habet notos, solus discrevit ab ævo.

Nos homines cæci rerum sécréta videmus,

Sicut Apollineum discernit noctua lumen.

Ecce sub argento qui portabatur et ostro Morluus, et lanto fuerat cumulatus honore,

Cum foret ad fanum sublimi in mole locatus Quo melius posset cerni , cunctisque pateret,

Respondc milii dum legitur, res ecce stupenda,

Eminus attollit vultus, exsangueque pectus,

Tandis qu’on parfaisoit ce convoi solemnej,

Advint un cas horrible , admirable et nouvel ,

Par iugement divin à tous espouventable ,

Si qu’il mérite bien pour sa fin détestable Estre rendu notoire à la postérité,

Sans desguiser en rien du faict la vérité'.

Car certes du hault Dieu la severe sentence,

Dont les œuvres humains iusteraent il balance ,

(Si qu un profond abysme), esblouyt nos esprits, Attendu qu’il cognoist et nos faicts et nos dicts. Davantage à luy seul paroissent les pensées,

Ou plus secret du cœur estroictement mussées.

Il sçait, voit et cberist ceux dès l’elernité,

Qu’il a pour siens esleuz , vivans en équité :

Aussi d avec les bons les mauvais il retranche , Ausquels ne veult donner du Ciel la iouyssance. Mais nous autres humains , d’ignorance voilez En ce monde , de Dieu cognoissons les secrez , Ainsi que le hibou ne souffre la lumière Du iaunissant soleil, parfaisant sa carrière.

Donque voilà celuy, lequel comme un thresor Estoil pompeusement porté soubs les draps d'or Et d argent diaprez, auquel fut tel service,

Tel honneur déféré, soubs ombre de iustice, Soudain que fut au lieu du chœur plus eminent Colloqué, pour qu’il fust de tous plus clairement Apperceu et touché, et que la populace Trop mieux à descouvert peust remarquer sa face, Ainsi que l’on chantoit tout hault, d’un son piteux, Respons à moy (helasl) ô destin malheureux!

Son visage blesmy et sa dure poitrine

Hors du cercueil leva , puis d’une horrible mine

Drillant de tous coslez un regard de travers

Ac circumspiciens torvo cum lumine turbas,

Clamore horribili feretro sic dixit ab alto :

Consilio Supertim secreto, et legibus æquis,

(Heu me) accusatus, peto iudicis ora tremendi.

Deposuitque caput, tacilurus, et arida naembra.

Contremuit primo aspeclu, ac obmutuit omnis;

Cuncta silent, cunctique pavent; plebs arrigit. aures; Prodigium insuetum vix crédit mente labanti.

Stant pollinctores trepidi, et lerrore subacti,

Àudentque exanimum minus hoc contingere corpus. Obriguere comæ, et tremulis vox faucibus hæsit. ïngentes strepilus post ipsa silenlia fiunt,

Confusus sonitus vocum iuvenumque senuinque

Sur les presens, qui eust faict frémir l’univers, D'un triste grincement et clameur lamentable, Indice très certain de son sort misérable , Profera tel propos :

Helas ! malheur sur moy !

Par le conseil eslroit, et l’equilable loy De l’Eternel , ie suis semond h comparoislre Davant le iuste Roy, davant le inge et maislre,

Qui , sans aucun esgard aux prières ou pleurs , luge équitablement et nos faicts et nos moeurs.

Lors se taisant soudain, coucha sa triste face,

Et ses membres pliez plus froids que n’est la glace.

Mais quoy? de ce regard (ô Dieu!) quelle tremeur Saisit le cœur de tous! qui tremblans de frayeur Quasi croire n’osoient ce que de claire veuë Appercevoient. Alors desirans voir 1 yssuë Prestoient l’oreille au bruict et très horrible son Du gisant, que iamais ne pourroit la raison Humaine excogiter. Qui ouyl onc une telle Si lamentable voix, si triste, si cruelle?

Ceux qui, près du corps mort, pour l’oindre et parfumer Destinez assistoient, ia n’osoient présumer Arrester oudict lieu, ou du corps prendre cure,

Ou de clorre iceluv dedans la sépulture.

Vous eussiez veu le poil en teste leur dresser,

Et la bouche forclose aux parolles cesser.

Après que fort long temps eut duré ce silence.

Un bruit couroit confus, signal de desfiance Que couvoit un chacun au dedans de son cœur, leunes et vieux brillans delestoient ce malheur.

Longius auditur : discurrit fama per urbem.

Gens Agorœa venit; properando vulgus anhelat:

Concava templa crêpant variis rumoribus, et gens Non capitur; premitur pede pes, et tergore tergus.

Vi faciunt aditus; procumbunt cardine postes.

Hique gradus summos, illi pinnacula scandunl,

Ut nova prospiciant isthæc miracula ab alto.

Extollens ilerum livenlia morluus ora,

Hnc illucque tuens oculis terrentibus omneis,

Mugitu insolito dixit : Væ! væ mihi ! namque ludicium iam in me latum est a numine sancto.

Utque prius iacuit nullo cum murmure vocis,

Ima tremor gelidus, languorque per ossa cucurrit.

Corda pavent; trépidant pueri; terrentur et ipsi Hac novitate senes; nuptarum impientur acutis

Avec sanglots bruyans, par tout faisoienl entendre, De leurs yeux ennuyez larmes et pleurs espandre. Adonc le bruit commun le peuple acceleroil,

Qui de ce cas nouveau lesmoin estre vouloit.

Les marchons delaissans ouvertes leurs boutiques, llemplissoient le parvis du temple et les portiques. L’un conloit par ouy dire, et l’autre tesmoignoil L’avoir veu et touché; la voulte resonnoit De cris divers : chacun d’opinion diverse Ne sçavoil qu’en iuger. Or telle esloit la presse,

Que l’un plaignoit le pied, l’autre crioit les reins; Les uns poussans du dos , autres frappans des mains Se faisoient faire place, et à bien grande peine Grimpoient parmi les bancs au dessus de la plaine. Aucuns monloient bien hault, les autres aux degrez. De ce monstre pour veoir quel seroit le progrez.

Donc derechef levant sa face pallissanle Puis de çà, puis de là, sur la troupe présente D’un farouche regard et d’un œil furieux,

Ietta ce cri haultain ; O moi très malheureux!

Car le Dieu souverain sa 1res iusle sentence Sur moy a prononcé; plus n’y vault resislence.

Et voilà que soudain une froide palleur Glissant dedans ses os, fcit serrer la chaleur.

Qui poiUToit exprimer la douleur très amere De tous? Car les enfans, ou giron de leur mere, Brilloient de peur aussi de ceste nouveauté;

Les vieillards effrayez ne sçavoient quel costé Se tourner, chancelions de peur et de tristesse ;

Les femmes, de nature infirme, là sans cesse

Infantum iuvenumque sacræ clamoribus aulæ.

Exoraut veniam Superos, et pectora tundunt,

Atque aliis alii suspensis auribus aiunt:

Quidnam hoc esse potest? hic vir sanctissima semper Mis populis mandata dédit, vixitque probate;

Sese accusatum tamen, ac audisse supremum Iudicium a Superis miseranda voce fatetur.

Hæc porlenta aliquid certe mirabile signant.

An tumulo tradi sacrato debeat, omnis Ambigit : ancipiti Præsul venerabilis urbi Servari supra tellurem consulit, usque Dum Deus ex alto, quid sit, declaret, agendum.

Tum rursum exanimus feretro caput extulit alto,

Ploroient amerement : bref les voultes sembloient Tonner et menasser tous ceux qui s’assembloient. Vous eussiez veu aucuns la maiesté divine Invoquer doucement, et frappans leur poictrine,

De leurs pechez passez luy requérir pardon ,

De tester les honneurs et leur fresle guerdon.

Autres n’ayans encor un si piteux esclandre Apperceu, desirans la vérité entendre Du discours, hardiment se fourroient au plus près Du mort, prestans l’oreille aux iugemens divers. Que veultdire cela? Est-ce crime ou envie?

Quoy, disoient-ils, cesluy n’a-t-il durant sa vie Enseigné sainctement, et en ce sacré lieu Faict tousiours son devoir de bien servir à Dieu? Toutefois le voylà, que devant la justice Suprême est accusé, et selon l’exercice De ses œuvres proteste avoir esté iugé,

El par ses ennemis fort durement chargé.

Croyez que si felonne et triste contenance De quelque cas chétif donne claire apparence.

Nul osoit asseurer si au sacré tombeau Estre clos il devoit. Car quoy que le fléau De vengeance et horreur fust très claire et notoire Si n'osoient-ils pourtant diffamer sa mémoire.

Ce pendant le Prélat iugea pour le meilleur,

Que garder on le deust, afin d’estre plus seur De ce qu’en adviendrait; et sur la saincte terre Le feit contregarder, craignant qu’en ce l’on n’erre Risques à tant que Dieu, de son throne divin, Manifeste pour vray quelle sera la fin.

Adonques derechef de la mortelle biere

Atque infœlicem se contemplando , locutus Sic ait, immenso luclu, grandicjue boa tu :

Parcite funeribus; mibi nil prodesse valetis. Infortunatum cur me genuere parentes?

Ah ! miser æternos vado damnatus ad ignés.

Indeque conticuit semper, iacuitque supinus.

Exlasis et planctus turbas invadit, et omnis Ædes sacra sonat gemitu varioque tumultu; Fœmineis laie résonant ululatibus ædes,

Hique tenent postes amplexi, illique columnas, Prægravibusque oculis quasi somnia habere videntur. Mirantur tanti de perditione magistri,

Mirarique satis nequeunt extincta fuisse

Son chef en hault dressa , et d’horrible maniéré Se contemplant tout nud, et ses membres froissez De la cruelle mort , ses sourcils hérissez Tourna de tous endroits, puis de voix douloureuse Et haulte prononça ceste parolle hideuse:

Cessez, helas! amis, la triste funeraille,

Car cela ne me sert la valleur d’une maille.

O pauvre mal heureux 1 pourquoy, las! mes parens Sur terre m’ont-ils mis? Et pourquoy de mes ans Les iours ont tant duré? Aux infernaux supplices A jamais confiné ie seray pour mes vices.

Des lors sans plus mouvoir, son propos finissant ,

Se recoucha soudain au cercueil pallissant.

Chacun estoit ravy hors de soy, et les larmes Distilloient de leurs yeux. O Dieu! quelles alarmes Dans le cœur ils sentoient! Ceste saincte maison De tumulte bruyoit: sans prudence et raison,

De pleurs, sanglots, souspirs et larmes féminines, L’air resonnoit en lieu de louanges divines.

Les uns en quelque coing vous eussiez veu cacher; Aucuns pour seureté s’enfuyoient au clocher,

Autres près des pilliers, et aucuns près des portes Se mussoient, ressemblans à des personnes mortes, Avec un tremblement et les yeux endormis,

Pensoient que fust sommeil qui les eust estourdis.

Ils admiroient comment un prudent et très sage Docteur estoit tombé en si piteux orage.

Il ieusnoit fort souvent, enseignoit et prioit,

Il preschoit en publicq, les honneurs il fuyoit.

Quoy ! (disoient tous d’accord) seroit-il bien possible. Que vie tant louable et labeur si pénible

Toi bona-, totque pios pro Relligione labores.

Protinus e sacro bencdiclæ margine lerræ Perfusi lacrymis populi exlraxere cadaver,

Atque in telluris foveam clausere profanæ:

Hinc sambucus olens orilur, tristisque cicuta.

Oceanitidibus Titan se merserat undis,

Deliaque albenles monstrabat ab æthere vultus, Quando vulgus iners, cives, simul agmina docta Menlibus attonitis in propria tecta redibant. Languida cura strato cessissent membra cubili. In somnis videre laces, dirasque figuras, Errantes Erebo mânes, furiasque triformes,

Que souflrir il souloit pour la religion.

Puissent estre effacez d’une confusion?

Promptement enlevé de la terre sacrée Et hors le temple fut, non sans larme coulée.

Le peuple deschira les riches ornemens.

Qui couvroient le corps mort. O Dieu! quels changemens! Gomme vile carongne, il fut dans la voirie Ielté aux chiens, helas! pour paistre leur furie.

Là, le suseau puant, le subtil glatteron,

La ciguë mortelle, et le vil latleron Croissent en quantité, servans de couverture.

Aux carongnes qui sont mises en pourriture.

Desià le beau soleil retiroit sa clairté,

Faisant place à la nuit pleine d’obscurité,

El, retournant, a voit plongé ses tresses blondes Du profond océan es azurées ondes :

Là la sœur d’Apollon, parmy l’air obscurcy.

Vagabonde courriere, appaisoit le soucy De ceux qui, affaiblis au long de la iournée,

AttendoienL le sommeil sous la douce vesprée.

Quand le peuple commun, advocats, artisans.

La troupe des docteurs et autres partisans,

Oultrez de grand douleur pour si piteux desordre,

Qui ne cessoit tousiours leur conscience mordre , Retournèrent chacun en leur propre maison .

Desirans appliquer à leur mal guarison.

Or s’estans mis au lit pour chasser la tristesse,

Qui bourreloit leur cœur de poignante destresse,

Vovent en sommeillant milles illusions.

Les Chimères hurlans, grincemens de lyons,

Le Gerbere triforme et cruelles Furies,

Que quasi lethæum noctu incussere timorem.

Parrhisius nec adhuc horum est oblita dierum,

Tempore ab hoc siquidem prorsus tremefacta récusât (Responde mihi) cantare hæc; sed lectio quarta Incipit hic: Quantas liabeo res, flebilis, ævo !

Bruno sacerdotum splendor, rectorque scholarum,

Quem genuit celebri germana Colonia partu,

Vir pius et sapiens, ac præstantissimus omni Munere doctrinæ, tcmpli Rhemcnsis alumnus,

Tune sacra Parrhisiæ genti documenta legebat.

Exequiis aderat muRo comitatus honore,

Menteque conceptum nequiens celare dolorem Talibus ostentis, mox ut sua septa petivit,

Solus inexhausto lachrymarum Rumine planxit.

Hei mihi! dicebat, væ ! væ ! quia tempora trivi.

Des mânes tourmentez les horribles crieries :

Voyent milles horreurs qui les faisoient frémir De peur toute la nuict, lamenter et gémir.

Encore ensevely ou tombeau d’oubliance Paris n’a ce meffaict: ains pour signifiance,

Du depuis ce destin refuse de chanter

Ces mots (Respons à moy), à (in de n’esvanter

Des douleurs prétérits la mémoire première :

C’est la cause pourquoy de diverse maniéré Commence la leçon : Quantes iniquitez M’oppressent ! pour signal de ces calamitez.

Or Brunon des docteurs la splendeur trez luisante , Le phénix et honneur de la troupe sçavante Aux muses consacrée, en Coloigne natif Ville des Allemands, d’un esprit prompt et vif, Prudent, sage et dévot, fameux es disciplines Humaines, et lecteur es sciences divines,

De l’eglise de Reims chanoine reverend,

Et pour lors dans Paris à requoy demeurant, Assistait au convoy, qui ne pouvoit h peine D’un gracieux maintien et de face sereine Porter tel accident et celer la douleur De ce triste meschef qui lui pressoit le cœur. Soudain que, seul chez luy retiré dans sa chambre, Ramentevoit ce faict misérable, respandre Des yeux pleurans faisoit des larmes un ruisseau.

O Dieu puissant (disoit) qui pourra le couteau Eviter de ta main très juste vengeresse,

Ou suyvre le sentier qui à salut addresse?

Helas! ne suis-je pas chétif et malheureux,

Quid faciam demens? ex quo qui, ut sanctus, ab omni Plebe colebatur, sic infeliciter ardet,

Ad loca cerberei rictus, immane baralhrum ?

Hisque animum verbis nunc hue, nunc dividit illuc Pervigil, iu melius cupiens convertere vitam.

Mane scholas repetens Bruno, circumdatus amplo Servorum numéro, cathedram conscendit, amictus Cyclade lugubri, defixaque lumina terris Fert, et erant multo rubra atque tumentia luctu, Qualia somni expers habet, ut crudelia dudum Pervigiles inter noctes suspiria duxit,

Aggrediturque suos tali sermone sequaces.

Innumerus quasi cœtus erat, tacitusque manebat:

Hue ego non veni facturus inania verba.

Hactenus humanis solili ralionibus uti,

Pour de ma vye avoir esté peu soucieux,

Nonchalant sectateur de la vertu sublime?

Que feray-ie? Attendu que cil qui en estime De vertueux vivoit , et du monde honoré ,

Des gouffres infernaux a esté dévoré?

O iugement secret! dans l’eternelle flamme Sans l’espoir du salut est ravie son ame !

Puis d’une part, puis d’autre, en iettant durs sanglots. Passa toute la nuict, troublé de divers flots :

Se plaignant du passé et craignant la malice Des hommes, éviter vouloit tel précipice.

Cent mille tourbillons l’un sur l’autre amassez,

Cent pensers différends contrairement poulsez Luy livrent la bataille , et font dedans sa teste Un brouillement confuz tout bruyant de tempeste.

Le lendemain matin le très docte Brunon,

Fort bien accompagné et de gens de renom Suyvy, droict au college , orné de robe noire En la chaire monta ; redvisant en mémoire Son projet longuement , demeura tout pensif,

Ses yeux fichez en bas , le visage restif ,

Turbulent et songeard, comme cil qui passée En pleurs et pensemens a voit celle nuictée.

Donques ceux qui souloyent le suy vre , arraisonna ,

Et d’une basse voix tels propos façonna :

(Or le nombre d’iceux estoit innumerable,

Espérant escouler doctrine profitable.)

le ne suis point venu, dit-il, pour dechifrer Mille argumens légers, que soulois demonstrer

0 docli iuvenes, omnes erravimus una,

Sed salis atque super : Divum modo iussa sequamur. Hue veni, ut referam quid sentio, quodque tenendum Consilium duxi, quicquidve sit utile nobis,

Ut pedicas huius secli lugiamus, et illud Heste rnæ Iucis dirum et miserabile fatum.

Quis, precor, ex nobis hominem pensasse!; iturum Ad Styga, Cocy tique ardentia gultura, tantis Moribus illustrcm, tantoque nitore docendi Perspicuum, et tantis naturæ dolibus almum Vidimusl Heu! quantum nos lippi fallimur, et quot Nostra per errores versalur opinio fallax!

Par certaines raisons , et sonder difficiles Questions : car à mon but elles sont inutiles.

O enfans bien aimez , iusques à maintenant Erré du droict chemin avons ensemblement,

Trop de soings employé en la science humaine Avons, voilans nos yeux d’une gloire mondaine.

En noz cœurs de paroislre envie dominoit,

Et chacun au milieu des grandeurs se baignoit. Mais un autre sentier plus seur convient ensuyvre, Au celeste manoir qui nous face revivre.

En bref vous exposer ie veux l’intention Meilleure, h mon ad vis, pour à perfection Droictement parvenir, et le moyen syncere Pour fuyr les plaisirs dont la fin est amere,

Eviter les travaux, les peines, le danger,

Ausquels de iour en iour ne cessons nous plonger. Si cela ne suffist pour esmouvoir vostre ame, Considérez , hélas ! un acte tant infâme.

Qui est celuy de nous qui eust iamais pensé Cest homme, qui sembloit n'avoir Dieu offensé, Bien composé de mœurs, illustre en apparence, Bien parlant, et monstrant par sa grave presence A suyvre la vertu (si que ceste rigueur Instiguoit un chacim à luy porter honneur),

Aux fleuves langoureux de l’enfer très horrible Estre ravy? .

. qui eust iamais un si terrible

Et fatal hurlement receu pour vérité,

Et transmis sans le voir à la postérité ?

O que sommes deceus , et nos yeux , de lumière Privez, ne pouvent voir comme nous suit derrière El talonne nos pas la violente mort !

Quoy ! mes omis, helas! est-ce nous faire tort,

Quid miseris nobis longo peccantibus usu

Eveniet, si tanta homini damnatio perpes

Est data? si in viridi ligno hoc factum est, quid in ipso

Arenti fiet? quæ nos vindicta moretur,

Cernile, discipuli dulces : librale parumper,

Quanta lotingentes purgabunt februa soldes.

Huius ad hoc. et enim mundi sapienlia nil est,

Et iustum apparere loris, sanctumque videri.

O chari comités, vestros miserescite casus.

Cernite, vicino mors est in limine, curvam Extcndens harpen, viridesque secabit in herbas.

Temnite divitias, quas nec deferre valetis Vobiscum post lata. Precor, si verba magistri Penditis, et si me digno servatis honore,

Linquile Penlapolim fugitivaque sæcula mecurn,

Atque specus cum Loth montesque subite latentes.

Qui sommes coustumiers nous veaulrer en la fange De péché, si souffrons une fin tant estrange?

Si le bois verdoyant pour le ietler au feu Est couppé , que sera du sec et vermouleu ?

Donques, ô mes amis, en prévoyant l’extreme Vengeance du hault Dieu, pensons que de nous mesme Ne pouvons appaiser l’ire de l’Eternel.

Quel autel sulliroit pour purger le charnel Amour, qui dans nos cœurs superbement domine?

Peu nous profitera d’estre fort, magnanime,

Prudent ou vertueux, peu d’avoir le renom De docte et bien sçavant, pour obtenir pardon.

Es œuvres de nos mains la vertu ne consiste :

Il faut que d’offenser premier on se désisté.

O mes chers compagnons, voyez les ennuyeux Accidens et travaux du monde captieux,

Dont il nous tient serrez , et enfin de la mort Hélas! le violent et ravissant effort,

Sans respect des honneurs, de beauté ny de l’aage. Sur tous egalement qui debacque sa rage.

Aux thresors et grands biens n’engagez vostre cœur Que tollir ne pouvez, ny leur iuste valeur, le vous supplie, enfans, si daignez recognoistre Et porter digne honneur aux dicts de vostre maistre. Fuyez hors de Sodome, et ensemble avec moy De ce siecle trompeur ne vous donnez esmoy : Cachons nous avec Lot aux très aspres montaignes.

Ou dedans les forests près des claires fontaines.

Aspicilis quantum presens hæc vita caduca est:

Quæ dicenda magis mors est, quam vita, fatebor.

Erigite ad cœlum mentes; ibi patria nobis,

Nostra quies illic, ælernaque mansio pacis.

Vita hæc exilium nobis, et pondus iniquum,

Sunt ubi tôt clades, totque adversantia lela.

Ast ubi tôt quondam terraque marique potentes Sunt reges? Ubi, quæso, duces? Diadema superbum Induperatorum tolo speclabile mundo?

Nunc ubi bellorum quondam virtute perili?

Aut oratores ubi sunt, clarique poelæ?

Pictores, medicique graves sophiæque magistri?

Hi periere omnes, pessu nique abiere sub imas Terrarum caveas, ubi mors truculenta moratur,

Vous n’ignorez (ie croy) que tousiours va trament La vie son malheur, et iamais longuement En mesme estât ne dure : attendu sa furie,

Mort se doibt appeller, et non pas longue vie.

Levez au ciel l’esprit, et là considérez

Que tous nous fault aller; car c’est là qu’esgarez

Du droict sentier, devons reprendre noslre addresse.

Le repos en ce lieu, douceur, ioye, et liesse Assouvist ceux qui là dignement parvenuz.

N’ont esté icy bas de péché detenuz.

Hà quoy? que pensez-vous de ce fascheux voyage Au regard de ce beau et celeste héritage?

Ce nous est un exil, une dure prison,

Où douleur nous acculle et tout mal à foison.

Mille périls sur nous passent à la légère :

Tant que serons icy en course voyagere,

Tousiours mille travaux environnent nos pas Engourdis, si n’avons de mort franchy le pas.

Mais que sont devenuz ces grands Roys et Monarques?

Se sont-ils garenliz des moissonnantes Parques?

Où sont les Roys et Ducs, les nobles Empereurs Aux armes façonnez? Où sont les orateurs,

Les poètes excellens? Et la troupe cherie Aux Muses? De la mort n’ont-ils veu la furie?

Les Sophistes subtils, les médecins scavans,

Peintres ingénieux et autres artisans

Sont enfin descendus, frappez de la mort blesme,

Aux manoirs infernaux, quittant leur diadesme,

Livres, outils, pinceaux et riches ornemens,

Pour patir mesmes maux, souffrir inesmes tourmens,

Que la mort aux mignons de son sombre domaine Eslargit pour guerdon de leur labeur et peine.

Et solum monimenta sui liquere sepulchra,

Immundos cineres et fœtida corpora bustis.

Heu! vitæ fallacis amor qui spargere dores Et violas per agros ac lilia odora videris,

Atque métis spinas, taxos et toxica demum,

Et risum in fletus, et gaudia in anxia vertis !

Viventi servire Deo suavissima res est :

Sunt lachrymæ dulces, suspiria dulcia, dulces Prolixæ excubiæ, ieiunia dulcia, dulce Subdere impetus, atque inter septa morari.

Quid debet nunc esse polis, ubi carne soluti Et miseris curis, locaque in secura recepti,

Læta vident, claris obtutibus, ora supremi Principis, unde fluunt felicia gaudia semper?

Quid facimus, chari comités? Ad claustra quieta Nos citât omnipotens per tôt miracula Numen.

Que reste-il plus icy de leurs biens et thresors , Sinon cendre puante et sepulchres très ords?

HelasI chétif amour de ceste desloyal le Et obscure prison 1 iaçoit que nous eslalle Au long des prez fanez violettes et fleurs Odorantes, pourtant tu moissonnes par pleurs, Recueillant vils chardons et espines piquantes ;

En lieu de ris tu fais yssir larmes cuisantes.

O que c’est chose douce en tout se dedier Au service de Dieu, avec luy s’esgayer!

O tpie doux les souspirs , les larmes savoureuses !

O que les ieusnes doux, et les veilles ioyeuses ! Douce la solitude, amour anxiété,

Douce dévotion , douce la pieté 1 Bref, rien n’est plus doux que sa teste soubmettre Au doux ioug de celuy qui est seul roy et maistre ; Rien plus plaisant et doux que de soy contenir En lieu seur et secret et là se maintenir.

De quel repos (pensez) que maintenant iouyssent Es cieux ià colloquez, et l’Eternel bénissent Ceux qui du corps mortel despouillez , sont receus En lieu doux et souëf , qui doulcement repeus De la félicité , contemplent en lumière Claire et incommutable en pureté syncere, L’autheur de sainctelé , la source de doulceur, Duquel tout bien procédé et l’immense lueur?

Que tardons-nous, amis? sans plus longue demeure Acheminons nos pas , recherchons la plus seure Voye pour parvenir : car Dieu de l’univers Aux cloistres nous semond par miracles divers.

Cur sumus ignavi tanti ad spiraminis auram?

Pergendum quo dextra vocant nos sydera, quo nos Rorifer impellil Zephyrus, Caurusque secundat.

Cedamus patria, moniti meliora sequamur :

Quippe milii mens est urbana relinquere tecta,

Et petere incullos aditus taciturnaque saxa,

Atque inter faunos et semina dura leonum Antoni mores amplecti et nitrea Pauli Lustra : sub exæsis latitabo incognilus antris.

Atvos, egregii comités, generosa propago,

Experti toties humana pericula mecum,

Mene sequi vultis per tôt discrimina rerum?

Mene juvat, veluti semper fecislis, habere Ductorem, fidumque patrem, dulcemque magislrum?

Dux ego vester ero; nunc, nunc comitabor euntes.

Serons-nous bien si sourds que ne prester l’oreille A l’esprit qui nous guide et sainement conseille?

C’est par trop différé : il nous convient marcher Es lieux où le zephir nos voilles addresser Semble divinement; ayant le vent en poupe,

Ne sçauroit fourvoyer une si sainte trouppe !

Quittons icy nos biens et la douce poison,

Pour tracer le sentier qu’enseigne la raison.

Car pour vous dire au vray ce que mon cœur en pense. C’est m’esloigner du bruit et avec patience Aux sommets des rochers et lieux inhabitez ,

Parmy les bois touffus vaguer de tous costez.

Entre les fiers lyons et les bestes cruelles Hanter, plustost qu’au monde, avec les infidelles.

De sainct Anthoine veux suyvant l’austérité ,

Et de sainct Paul premier la vraye humilité,

Demourer et fuyr es cavernes moussuës,

Où paix , heur, pieté sont sainement cogneuës.

Quoy? mes chers compagnons illustres et gentils,

Qui ensemble avec moy du monde les périls Avez tant de fois veu et expérimenté ,

Estes-vous resoluz de mesme volonté M’ensuyvre, quelque part de Dieu la providance Nous conduira? voulez de pareille esperance Vous ioindre avecques moy? et comme cy devant M’avez tenu pour pere et docteur et regent,

Aussi à ce départ, à ceste heure derniere,

One ne m’abandonner, ny délaisser arriéré?

Courage, mes amis, car moy-mesme seray (Pourveu que sois suivy) qui premier marcheray; le seray conducteur et hardy capitaine,

A tous ceux qui voudront marcher soubs mon enseigne.

Sic ait et tepidos fundentia lamina Ilelus Sæpius admoto siccat velamine Rruno.

E numéro tanto sex surrexere, priores Ingenio et sophia, rebusque ac sanguine prisco,

Andréas, Hugoque sacer, Vegetusque Garinus,

Landunus, Stephanus Burgensis, itemque Dicnsis :

Hi duoposlremi Lybici doctoris alumni,

Et canonum asseclæ magni de cœlibe Rufïi Cœnobio, mira et pollebant dogmatis arte.

Et successive rumpere silentia, lali Ordine : Præceptor, cui non est alter in orbe Æquandus, te nos sumus a puerilibus annis Sectati, et semper fuimus parère parati Imperiis dictisque luis; per Numina, per tôt

Gela disant, Brunon les larmes contenir,

Que distiller faisoit le triste souvenir,

A grand peine pouvoit; ainçois plorant sans cesse Demonstroit clairement de son cœur la destresse.

Or du nombre infiny de tous ses escolliers S’eleverent, d’esprit et science premiers,

En vertu parenté, honneur et héritages.

Six des plus apparents , modestes et plus sages : L’un avoit nom André, et le second Guarin,

Hugues qui prestre estoit, et le quart Landuin; Deux Estiennes aussi nourriz au monastère De Saint-Roux , près Valence, et pour la vie austère De leur regent Brunon imiter, d’un accort Se ioignirent à luy.

O que solide et fort

Est le neud qui conioinct les disciples au maistre ! Car par biens et honneurs divisé ne peult estre.

Ces deux derniers estoient es Loix et saincts Canons Suffisamment proineuz. Donc disans les raisonz Qui à ce les mouvoient, meirent fin au silence, Orné de iugement et très meure prudence.

O maistre, qui n’avez au monde le pareil, Scachantquel est de vivre et mourir l’appareil, Depuis nostre ieunesse et la debile enfance Tousiours l’avons suivy; tousiours d’une constance Et ferme volonté nous nous sommes monstrez Presls à t’oblemperer ; tousiours tes doux attraits Et bons enseignemens avecque reverence Nous avons accomplis, dont sentons allégeance.

Sans feinte le iurons par le Dieu tout-puissant Des supernes manoirs, à jamais reluisant.

Quoi per olympiacos scintillant syclera tractus, Testamur : sine te possemus vivere nunquam.

Per medios ignés, le per media arma sequemur, Eveniat quæcumque tibi fortuna sinislra.

Fare, mori tecum mens est, et ducere vitam. Vivile felices, veraque in pace valete,

O comités! Tanto non possumus absque magistro Degere sub membris, et grata luce potiri.

Incedat quocumque libet, comitamur ovantes;

Nos igitur pari ter spelea petemus et antra.

Vos iterum socii, vos et terrena valete!

Tuque Parisina urbs nostrorum theca laborum. Germani valeant, valeant u trique parentes; Divitiæ atque domus, et pinguia rura valete!

Nos sequimur Superos, pereunlia temnimus arva; Nos iugimus terrain et cœli properamus ad arceni. Finierant, cunctique ruunt in dulcia pacis

Par tous les biens-heureux , et 1res saincts personnages , Qui iouyssent au ciel de si beaux héritages.

Que sans toy ne pouvons aucunement durer,

Ny vivre icy dolens. Sans point nous pariurer.

Au milieu des combats, soit par mer ou par terre,

Nous t’accompagnerons : car rien ne nous deterre,

Nulle fortune adverse et moins prospérité.

Commandez et alors sçaurez qu’en vérité,

De mourir avec toy, de foy certaine et vive Desirons : nostre chef seras, quoi qu’il arrive.

Vous autres, nos amis et anciens compagnons.

Vivez heureusement : car adieu vous donnons.

Amour ne nous permet rester une seule heure Sans nostre précepteur. Puis ne sçauroit meilleure Chose se présenter, que si fidelité Promettons à cestuy, duquel l’authorité Volontiers nous semond. Iamais nostre promesse N’enfreindrons à luy faicte, ains avec allégresse Par destroicts esgarez et sentiers bocageux Irons sans retourner, esperans vivre mieux.

Adieu ! tous nos amis, adieu! vaines sciences !

Adieu ! biens temporels , or, thresors et chevances ! Adieu! fi ’eres germains, richesses et honneurs!

Adieu ! ville Paris , guide de nos labeurs !

Adieu ! tous nos parens, possessions fertiles,

Du monde les appasts et doulceurs inutiles !

Nous te quictons, à fin au ciel de parvenir,

Et pour caduques biens, durables obtenir.

Finissans leur propos, en signe de concorde Se baiserent l’un l’autre : adonc chacun s’accorde

Oscula, et amplexus lacrymisque rigantur utrinque;

Sicque revertentes in propria tecta, gemebant.

Bruno capit nullam tacita sub nocte quietem,

Sed qualem reperire locum (quo tutus ab omni Sit strepitu gentis, maneatque latentior) anceps,

Cogitât, et secum versât crebro atque reversât.

Vertitur interea cœlum, et latonia lampas Oppositas primo nebulas scindebat in ortu.

Cumque diu orasset Superos, arisque dedisset Mystica cum gemitu libamina, iusque Minervæ Pasceret ardentem Lychnum, suspensa tenebat In multam solus vigilans præcordia noctem.

Opprimitur somno, et tepido dat membra cubili ; Procumbit languens, et mox ut lumina texit Matutina quies, faciès incedere cernit

Vivre unanimement. Quelles larmes yssoient, Lorsque si tendrement ensemble s’embrassoient! Aussi se separans pour donner ordonnance A leurs maisons, iettoient souspirs en abondance.

Mais le docteur Brunon, encores tout dolent,

Ne peut onc toute nuict reposer, ains veillant Discouroit à-part soy, et d’une foy doubteuse Meditoit quel seiour et demeure ioyeuse Seroit plus convenable à son intention Seurement accomplir, où sans distraction Et tumulte insolent, sans trouble ny dommage, Seul il habiteroit à l’ombre d’un bocage.

Le soleil s’avançoit pour parfaire son tour, Recoulant aux humains de la nuict le seiour : là commençoit la Lune au ciel claire reluire,

Ainsy que le Titan ses beaux rayons relire. Doncques ayant long-temps vacqué à oraison. Imploré l'Eternel, et d’un très piteux son Prières et soupirs offert en sacrifice,

Pour estre à son proiect favorable et propice.

Puis suyvant sa coustume, un livre dans sa main Prenant, passa la nuict iusques au lendemain. Sans pouvoir adoucir la playe très cruelle ,

Qui bourreloit son cœur de douleur immortelle. Lors pressé du sommeil, ses membres languissans Sur le lict réclina. Soudain que pallissans Les yeux luy furent clos , apperceut la figure Des anges, messagers de la vie future,

Droict à luy s’addresser et, aussi, à l’entour

Angelicas, labiisque sales miscere modestis.

Afilxit nitidæ fidei signacula fronti,

Atquc ait : O ta 1 i quæ vos sub imagine ferlis,

Gaudentes animæ, per maxima sccptra tonanlis,

ÀJjuro, a Stygiis esl.is vel missæ ab Olympo?

IMi alacri vultu, facieque et fronte décora :

Ne trépida, dixere, Dci sacrale minister;

Mittimur hue et enim summis e sedibus ad le,

Et paridisiaci ferimus mandata parentis.

O te fœlieem, quem de tôt millibus unuiii Elegere Poli, monaebos reparare labantes!

Perge, luum complcto animum, tua vota secunda.

Hoc tibi divinus salor imperat : ito citatus Granopolim, dicunt vulgari idiomate Galli,

Hugonemque pelas antislitem; et ille docebit

De sa bouche mesler un gracieux atour.

Cela voyant, munit du signe salutaire

Son front tremblant, puis dist : Quiconque pour complaire,

D'un si bénin aspect vous présentez à moy,

Afin de me tirer hors de crainte et d’esmoy, le vous adiure tous, par la toute-puissance De l’Eternel vivant, de vostre contenance Me rendre plus certain, et dire, si soyez De Dieu, ou de Satan, icy bas envoyez.

Adonques d’un serein et gracieux visage,

Luy dirent clairement leur celeste message.

Et parlèrent ainsi : Ministre du hault Dieu,

Dez manoirs 1res luisans du ciel , en ce bas lieu Sommes vers toy transmis, et de course soudaine.

Du Tout-Puissant portons le mandement suprême.

Ne crains aucunement; car lu es bien heureux :

Tu es entre plusieurs prédestine' des cieux Seul, pour renouveller et r intégrer tout l’ordre Des moynes ditTormez quasi en grand desordre.

Tu es cil qui feras florir les anciens Ermites qui vivoient es champz Egyptiens.

Pren donc courage, et fay ce que tu prémédités En ton esprit; ne cesse, à ce que tes mérités Espars par l’univers, stimulent plusieurs De ce faict mémorable exalter les honneurs.

Dieu te mande cela : fault que tu t’accelere A Grenoble , nommée ainsi par le vulgaire.

Tu te présenteras à Hugues, vertueux Et très sage prélat, lequel monslra les lieux Qui te sont ordonnez, des montagnes la cime

Qucm libi condidimus sublimi in vertice campuin.

Voce sub hebræa Cartusia dicitur : hoc est,

Sermone ausonio, perfecta vocatio Divum.

Vos quoque sumatis tanto de nominc nomen,

Et Cartusiaci vestri appellentur alumni.

Vade igitur Félix, te lotus honorât Olympus,

Rruno, libique dabit divinum in sæcula nomen,

Talibus effati, fluxere in nubila vultus Angelici, et sumplæ densato ex acre Formæ Mox abiere, torusque omnis spiravit amomo.

Ilie gemens, tantique labans dulcedine verbi,

Corripit e strato corpus, lenditque supinas Ad Superos cum voce manus, grotesque rependil.

Numina (tune dixit) cœli quæ limen habelis,

Si mihi sunt tolidem linguæ quot lumina fertur In membris habuisse Argus, persolvere dignas

Non jamais habitée, où d'un coeur magnanime Planteras le premier et très seur fondement,

De Dieu, de nous, de toy, le parfaict ornement.

On l’appelle Chartreuse en langage Hébraïque :

Si en langue Latine autrement on l’explique,

Vaut autant que des dieux vraye vocation.

De là vous recevrez dénomination,

Et ceux qui apres vous suyvans en droicte ligne,

Du mot Chartreux prendront le nom très beau et digne. Sus donc, aniv Brunon, despesche loy d’aller Où la faveur divine a daigné t’appeller :

En ce lieu mèneras une vie honorable,

Et acquerras le los de sainct et venerable.

Disparurent, ce dict, les celestes Esprits,

Et la forme de l’air espesse qu’avoient pris,

S’esvanouït soudain; ce neantmoins la place Flairoit une senteur qui les parfuns surpasse.

Lors Brunon gémissant, en son coeur amoindry De doulceur tant suave, et quasi altendry, Promptement se leva; puis de ceste parole,

En haut joignant les mains, se recueille et console, Rendant grâces à Dieu : O qui du Ciel avez,

L’ample gouvernement, et mon secret scavez.

Si tant i’avois de voix, et de langues en bouche, Qu’Argus avoit des yeux, comme la fable touche, Encores ne sçaurois, pour un si grand bien-faicl, T’exalter dignement. Car en ce que m’as faicl

Haud posscm laudes, islud quod munus obire Me facilis dignutn : tua sunt hæc munera, Christe.

Est nil excellens in me, vos omnia fertis.

Optima cœpla date, gressusque parate secundos, Cœlicolæ, quibus est humanæ cura salutis!

Bruno iubet socios ad se sub mane vocari. Continuo adveniunt, illis ea singula narrai. Inter complcxus, inter sancta oscula, dextras Dant pariter, fideique arrhas et fœdus amoris. Coustituere omnes oj»us accelerare futurum, Atque reservatis paucis ad fana struenda,

Digne d’executer ta volonté suprême,

O Iesus fils de Dieu, c’est chose très certaine,

Q’une telle faveur et bonté vient de toy.

Puisque ie n’apperroy rien d’excellent en moy,

Qui te doive inciter à m’estre favorable,

le référé le tout à vostre pitoyable

Miséricorde. Et vous , ô saincts qui iouissez

De la béatitude, hélas! favorisez

Mes prospères destins; faictes que mon ouvrage

Tousiours en mieux s’avance, et ne perde courage.

Si le bien des humains vous est recommandé,

Si exaucer pouvez ce qui est demandé,

S’il est vray que guidez les actions humaines, Humblement vous supplv que pourvoyez aux miennes.

Ainsv que du soleil les rayons eslancez Escartoient (;à et là les brouillars amassez De l'espesse bruine, et comme la lumière Chasse l’obscurité de la nuict coustumiere,

Alors sans plus tarder le précepteur Brunon Convoqua ses amis, hommes de grand renom.

Ils ne tardent venir; puis d’ordre leur explique Des anges messagers le dict, et sa répliqué.

O quel plaisir c’estoit les voir entrebaiser,

Saluer, compromettre, et d’amour s'embraser,

Iurer ensemblement une estroicte alliance De bonne compagnie et très ferme asseurencel Ils arresterent donc le voyage futur Ne devoir estre plus prolongé, car le pur Et bon commencement par longueur se dissipe.

Alors chacun soudain à desmarcher s’equippe :

Ils dispersent leurs biens aux pauvres indigens,

Sans rien se reserver, sinon quelques argens

Caetera pauperibus bona distribuere per urbem. Præcipiunt famulis ut equos adducere cerlent Ac sellas, et frena parent; tune oeyus omnes Imperio parère student, et iussa facessunt. Codicibus iumenta onerant et plaustra citati.

Fit strepitus, vocesque per ardua tecta volutant; Mirantur subitos dominorum ex ædc recessus, Parcere nec possunt lachrymis miseroque dolori.

Convertere pios ad summa palalia vultus, Singultuque gravi, et gemitu dixerc patenti : Aula superba, vale ! redimita aulea, valele!

Non eri Lis per nos ultra visenda; colon is Linquimus externis vos esse liabilanda, valete ! Irnus ad ignotas (nunquainque redibimus) oras.

Pour baslir une eglise, et autres necessaires Logis pour demeurer, et parmy les austères Deserts se substanler. Donques les serviteurs Se monslrent diligens, et quasi de frayeurs Ne sçavoient bonnement à quoy premier entendre : L’un veult la bride, et l’un cherche la selle prendre. Bref, fort diligemment tout ce qui leur estoit Enioinct, faisoient; pourtant ne sçavoient que noloil Si prompte, si legere et triste départie.

Ils s’entredemandoient : Sçavez si leur sortie Est durable? Voyant du faict la vérité,

Presque fondoient en pleurs, et d’un front irrité Couroient de tous coslez, desirans à leur maistre Dire dernier adieu, et volontiers se mettre A les suyvre, sinon qu’ils furent empeschez.

Deslors marchoienl chevaux de livres tous chargez, Et chariots aussi, tenant lieu de bagage.

Donc vers le ciel levans un gracieux visage.

Et d’un grave souspir, signe de leur départ, Tournans leur chef plaintif, disoienl de part à pari : Adieu ! riches palais, adieu ! les mommeries,

Adieu! plaisirs mondains et vaines railleries! là de nous ne serez chçriz ny recueilliz,

Las, ainsi que soûliez; connue gens avieilliz.

Aux ieunes le laissons, ausquels l’experience De tes ruses, douleurs, travail et destiance N’est encores notoire. Ores nous vous disons Dernier adieu, adieu : car d’icy proposons D’aller en pays lointain, et n’avons esperance De jamais vous revoir, ny le lieu de naissance.

Sicque viam carpunt, et equis calcaria figunt.

Lors sans plus arrester, picquerent leurs chevaux, Delaissans fugitifs la cause de tous maux.

(Le reste de la narration est consacré au voyage, à la construction du monastère, etc., c’est-à-dire à des sujets qui ne rentrent plus dans la catégorie des faits parisiens.)

N. B. La traduction française de la légende de saint Bruno fut imprimée à Paris, en 1678, sous ce titre: Description de V origine et première fondation de l’ordre sacré des Chartreux, naïjvement pourtraicte au cloislre des Chartreux de Pans, Iraduicte par V. P. frère François Jary, prieur de N ostre-Dame-le-Prée-lez-Troyes , in-4°. Une réimpression facsimilé de ce rarissime opuscule a été faite en 1 858 , à Gap, chez A. Allier, par les soins du vicomte Colomb de Balines; il n’en a été tiré que 1 02 exemplaires.

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