I.- HARANGUE DE RAMUS
On sait que Pierre de la Rainée fut député, en 1 667, avec plusieurs personnages notables de l’Université, vers le roi Henri II, qui était alors à Fère en Tardenois, pour l’entretenir du grave différend qui s’éternisait entre les clercs et les moines de Saint-Germain. Le discours dans lequel il rend à ses commettants compte de sa mission, nous a été conservé : c’est une pièce importante dans le débat contradictoire dont nous reconstituons le dossier. Nous ne le reproduisons point en entier, à cause des amplifications oratoires qui en allongent le texte; mais nous en extrayons les passages les plus importants.
L’orateur annonce d’abord en quelle qualité il prend la parole : il ajoute que l’Université, dont il est le délégué, est toujours sortie victorieuse de la lutte engagée contre elle par l’Abbaye, grâce à l’appui que lui ont prêté les rois de France, ses bienfaiteurs. Puis il aborde son sujet en ces ternies (fol. 3, recto) :
Le vingt et quatriesme (le may, depuis que, du commun consentement ou plus tost souhait de toute l’Université, maistres Jehan de Salignac, docteur en théologie, Claude Rodier, en droit, Philippes Alein, eu medecine, Adrien Tournebeuf et Pierre de la Ramée, lecteurs du Roy, députez pour aller devers Sa Majesté, furent partiz, ne demandés point comme un chascun d’eux à part soy estoit en peine, pour le soulagement de la commune mesavanture, de songer quel propos on avoit à tenir devant le Roy, qui estoit en colere bien grande; par quelle façon de parler il falloit adoulcir les cœurs des princes irrités, et comme c’est qu’en tout et pour tout on debvoit se defendre de la mauvaise opinion qu’on avoit conceüe : jamais 11e fust veu tant de tristesse, tant de peine et tant de souev.
Or sitost que nous lusmes arrivés à Fore en Tardenois, d’où le Roy n’estoit encore party, nous allasmes tous ensemble au logis de Sa Majesté. Le premier port de bonne esperance que nous eûmes, ce fust Monseigneur le Reverendissime Cardinal de Lorraine, lequel (incontinent qu’il sceut que les députez de l’Université estaient là), laissant tous autres affaires, n’eust rien en plus singulière recommandation que d’entendre aux letros et charges qu ils avoienl.
Alors Monsieur de Salignac, comme le principal des députez, principal , dis-je, à bien bonne raison, tant pour sa rare et singulière doctrine, comme aussv pour sa vertu bien accomplie, donna à entendre quelle tempeste l’Université de Paris avoit soufferte; comment le Pré aux
(') Nous avons réuni dons un même appendice divers documents relatifs au Pré-aux-Clercs et présentant la question sous toutes ses faces: au discours de Rarnus et au mémoire de Pourchot, qui sont des plaidoyers universitaires, nous opposons les dires des PP. Du Breul cl Bouillart, qui argumentent en faveur de l’Abbaye.
Le mémoire de Pourchot contient un parcellaire fort intéressant, qui donne l’état des constructions
du petit Pré aux Clercs, dans le cours des xvpet xvii0 siècles. Nous le complétons, en donnant à la suite un plan fort curieux, qui date du milieu du xviii', et qui présente le lotissement des terrains litigieux, c’est-à-dire de la zone comprise entre les rues Saint-Benoît, Taranne, de l’Université et Saint-Dominique. Enfin, nous reproduisons partiellement le premier mémoire d’Adolphe Berty sur la topographie du grand Pré.
Clercs s usurpoit par nouveaux bastimentz qui s’y faisoient; la noise qui en estoit sortie; le meurtre de quelques escoliers; le peu de conte qu'on faisoit de punir les meurtriers; l’esmeute qui s en est ensuivie; le bruslement, le supplice, l’emprisonnement, la condemnation d’aucuns; finablement il raconta, disant bault et clair tout ce que voz letres portoient touchant la rigueur que l’on avoit tenue contre ceulx de Bayeulx.
Monsieur Dodier aussi raconta la cruaulté encores plus grande dont on avoit usé envers ceulx de Narbonne, selon qu’il estoit aussy contenu dans voz letres; pareillement tous les autres députez, de grande affection, parlèrent pour nostre cause, et suplierent bien fort le Roy, que ce lusl son plaisir de pardonner à ceulx qui estaient en prison condamnés à mort, et qu’à l’avenir les escoliers eussent d’autres juges qui feissent leur procès; remonstrans quels avoient este nos Uoys pour la conservation et protection de l’Université.
Les religieux de S. Germain, jadis en semblable esmeute pour le mesme Pré, tuerent deux escoliers; mais incontinent, par jugement du Conseil privé du Roy, les religieux furent condamnés de faire dresser aux delunctz deux chapelles à leurs despens, et de les fonder de rentes et de revenuz pour jamais; la collation des deux paroices, l’une de S. Cosme et S. Damien,
I autre de S. André des ArLz, leur fust ostée, et mise en la disposition de l’Université. Toutes les fenestres de l’Abbaye qui regardoient sur le Pré aux Clercs furent fermées et bouchées.
En une procession generalle qui se feit à Saincte Catherine, un escolier fut tué par les pages et vallelz d’un chevalier. . .
Ici se trouve le récit de l’affaire Savoisy, puis l’affaire du Prévôt de Paris de i3o3, et enfin celle du Prévôt de 1/108. L’orateur continue en priant le Cardinal de vouloir bien protéger I Université, d’obtenir qu’on ne supprime pas les leçons publiques, qu’on rende aux écoliers les armes qui leur ont été enlevées, et surtout que l’édit relatif au Pré aux Clercs soit révoqué. 11 poursuit en ces termes :
Nous n’avons aussi moins d’occasion (si pour nostre faultc telle ordonnance avoit esté faicte) de demander grâce a Sa Majesté de nous voidoir oster l’edict touchant le Pré aux Clercs, les estudians estrangiers, et ceux qui ne sont résidons es colleges, renfermés : car par cet edict, le Pré aux Clercs est oslé aux Clercs , et l’Université comme séditieuse est interdicte de la jouissance d’icelluy. Mais, Monseigneur, si par la foilic de quelques uns il s’est faict quelque esmeute, il ne s ensuit pas qu’elle ayt esté faicte du conseil , vouloir, authorité, ny du recteur, ny des quatre facultés, ny des colleges, ny des principaux, ny des procureurs de chasque nation : ny (pour dire en un mot) de 1 Université. On n’eust sceu mettre plus grand diligence pour contenir la jeunesse que 1 Université y a mise ; si quelqu’un de nous a manqué en quelque partie de son debvoir, nous ne voulons pas qu’011 ne nous face nostre procès pour en estre puniz, comme nous le mériterons. Parquoy l’Université, Monseigneur, supplie très humblement nostre Roy très chrestien, quelle ne soit condamnée comme séditieuse et rebelle, et comme estant, en l’endroit de son Roy et père, ingrate et meschante.
On dit que Charlemagne, fondateur de l’Université, luy donna ce Pré, de grande estendue, qui contenoit depuis l'isle Maquerelle tout du long du rivage de Seine jusques aux jardins de Néelle et murailles de la ville et porte des Cordeliers, boucherie et abbaye de Sainct Germain , et, de là, qui se bornoit à l’alignement droit, depuis la chapelle de S. Martin des Orges jusques a la dicte isle, et que ce Pré estoit divisé par un grand chemin, qui passoit au travers, d’où vient qu on appelloit le grand et petit Pré. Le petit Pré est tout construit et basly de beaucoup de belles maisons, que ce seroit grand dommage d'abbatre.
Parquoy 1 Université requiert que le revenu de chaque année do ces édifices, qui sont tenus
par quelques particuliers, s’emploient aux gages des lecteurs des quatre faculle's, de théologie, de droict, de medecine et des artz liberaux, et que le peu de maisons, qui depuis peu de temps ont esté baslies dans le grand Pré soient oste'es de là, et que le Pré soit remis en Testât iju’il avoit esté par l’espace d’environ liuict cens ans, pour servir à l’honneste exercice et récréation de la jeunesse. Or, ne fault il point ouyr ceux qui crient que nous voulons retirer contre toute raison le petit Pré, que nous mesmes avons vendu, et que le grand est bien autrement borné.
Mais, malheureux soient telz marchands qui vendent et qui acheptent a si mauvaise foy la chose publique. Quant est de moy, je ne la vendy onques, et je ne pense pas qu’il y ait homme tant effronté, qui confesse avoir esté participant à tel marché. Mais y a il quelque manant et habitant de la ville, qui de droit ait puissance de vendre ou achepter l’Église de Nostre Dame ou le palais du Roy? Parquoy ne parlons pas d’une si vilaine et tant intame marchandise. Or quant est de ce que Ton dit des nouvelles bornes mises par les commissaires, l’opposition qui lors y fut faicte par l’Université leur clost la bouche. Mais l’opposant ou bien fut mis en prison par ces juges, ce qui advint à Monsieur Tournais, docteur regent en decret, ou ils n’en foirent conte et se mocquerent de luy, comme ilz feirent de nostre maistre du Rucl principal du college de Reims.
Puisque doneques on n’y a faict nv sédition ny vendilion, et qu on n a voulu recevoir 1 opposition faicte aux bornes nouvellement mises, 1 Université requiert que le Pré aux Clercs, qui long temps à luy a esté donné par les Roys et conservé jusques aujourd’huy, luy soit rendu et remis en son entier, de sorte que le revenu du petit Pré soit mis aux gages des lecteurs publicqz des quatre facultés, les maisons qui sont au grand soient ostees.
L’an 1 3 1 7, le Roy Philippe le Quint défendit qu’on ne feit point la voirie au Pré aux Clercs, et qu’on n’y feit point paistrele bestail, affin que les escoliers peussent honnestement ( comme luy mesmê dit) s’y promener; et cette defense fut vrayement royale, mais encore philosophale Car qu’est ce autre chose que ce qu’Aristote avecque Platon discourt touchant la police d’une ville, quand après qu’il a ordonné le plus beau lieu de la ville pour les dieux, il ordonne le plus beau après pour le palais des magistrats et principaux de la Republicque? -II fault „ (dit-il) accompagner ce lieu d’une place de telle structure , etc. v
L’orateur continue en demandant non seulement que l’on conserve à l’Université la possession du Pré aux Clercs, mais encore qu’on mette à sa disposition deux autres prés, lun hors la porte Saint-Jacques, l’autre hors la porte Saint-Victor.
Aussi bien, dit l’orateur à l’appui de cette prétention, autrefois les Roys et particuliers ont donné ces terres aux Chartreux et religieux de Sainct Victor; il fault semblablement qu’en cecy ces religieux ensuivent la vertu de leurs fondateurs et qu’ilz rendent et donnent une partie des bienfaits qu’ilz ont receuz. Ainsi donquesles pédagogues et regentz, selon 1 ancienne coustume de l’Université, aux apressoupées du temps d’esté, meinentles enfans dehors de leurs collèges, joüer en ces champs publicqz. Ce sera ici le champ royal, net de toutes ordures, qui sera donné pour la récréation delà jeunesse; ce sera la place philosophale consacrée à tous exercices de gentillesse et d’honnesteté ; ce sera comme un champ de Mars, qui fut jadis à Homme- bref, ce nous sera comme un Champ Elysée, tel que celuy que le poète a très élégamment descript, l’assignant aux âmes bien heureuses, représentant quelque semblance de la vie
, et chantant ainsi :
Suit line pièce de dix-;ept vers, qui se trouve au fol. ih, r .
Plus loin (fol. 18 v°), l’orateur, après avoir justifié les écoliers, continue en ces termes :
Qu’y a il donc? les Clercz redemandent leur Pré aux Clercz. Parquoy le don et bienfaictde noz Roys nous soit gardé, comme j’ay dit; le pré commun soit remis à la chose publique, toute cause de trouble sera oste'e. On n’a veu de nostre âge que les escoliers ayent fait bruit ny esmcute pour autre occasion. Ceux qui parlent contre les estudiantz de la ville mettent en avant la liberté qu’ilz ont; qu’on la restreigne, comme on restreint celle d’un si grand nombre de ceux qui demeurent en la ville. Pensons-nous que les hommes ne soyent pas hommes, ou qu’ilz doivent estre Dieux? Mais ils ont moins de liberté de forfaire en un collège enfermé. C’est chose odieuse de vouloir tant s’enquérir et conter par le menu ces cleliclz et offenses :
. on forvoye
Dedans les murs et hors les murs de Troye.
Il y a moins de liberté (ce pourroient dire aussi bien noz reformateurs), par la même raison de faillir dans les monastères, qu’il n’y a en nostre vie séculière; toutesfois pour cela je ne se roys d’opinion qu’on renfermast tout le monde dans les cloistres des Cordeliers ou des Chartreux. Par l’espace presque de cinq cens ans, l’Université de Paris a esté fleurissante, sans qu’il y eust collèges renfermés ; et premièrement qu’ils furent institués, il z n’estoient comme hostelz publicqs de l’Université, mais propres et particuliers à l’entretenement et instruction de certains pauvres escoliers. Qu’il soit donques (comme il l’a toujours esté) au choys libre des pères de mettre leurs enfans en collège enfermé, ou (si bon leur semble) de les entretenir et nourrir en la ville, etc.
L’orateur dit plus loin (fol. 2/1 r°) que, les députés ayant été introduits auprès du Roi. M. de Salignac prit la parole et implora la clémence du prince, etc.
Le Roi prit ensuite la décision que voici :
Le Roy retient par devers luy la cognoissance de toute la cause. Les prisonniers, voire ceux qui sont condamnés, sont baillés en garde à leurs pédagogues, etc. Les escoliers de la ville sont remis en leur premier estât.
L’orateur se félicite de ce résultat et conclut en ces termes :
Et je concluray priant Dieu le très bon et 1res grand, que celte tempeste soit l’expiation pour jamais de toutes les malheurlés qui pourroient menacer l’Université de Paris, et que cloresnavant s’en ensuyve (ce que nous espérons de la reformation de Monseigneur le cardinal de Lorraine) tout, bien, tout heur, et toute prospérité. J’ay dict.
[Harangue touchant ce qu’ont faict les députez de l’Université de Paris envers le Roy , composée premièrement en latin par Pieire de la Ramée el mise en françois par un de ses amys. À Monseigneur