H. - DÉFENSE DES DROITS DE L’ABBAYE PAR LE P. DU BREUL
Pierre la Ramée, principal du college de Preslc, autant ambitieux comme éloquent, déclama, au commencement de l’année i5ù8, une oraison, ou pour mieux dire une invective contre les moines de S1 Germain des Prés, usurpateurs, comme il disoit, cl’une bonne partie du Pré aux Clercs, leur ancien palrymoine à eux octroyé par Charlemagne, roy et empereur; et quasi
classicum sonans, les incitoit à s’en remettre à une entière possession, en démolissant les maisons et clos qui s’y trouveroient enclavés, leur montrant en une carthe la description, estendue, et limites dudit pré, laquelle il avoit forgée à sa porte sans lettres ni enseignemens quelconques. Mais pour preuves de son dire, il devoit rappeler les lettres dudit Charlemagne, faisant mention de cestc donation, si aucunes y eut eu, et, manquant de ce costé, il s’est contenté comniovere tarant Universitatis et conturbare eam, par son beau parler. Messieurs de ladicte Université (qui tant de fois ont suscité de nouveaux procez contre nostre abbaye, ut inde quid expiscarenlur, et in massam concertèrent, comme ils ont fait, les curez de Sainct André, et de SainctCosme, et Sainct Damian), jamais n’eussent obmis à produire ledit privilège, s’il se fut trouvé aux deux grands coffres de Navarre, où sont tous leurs lettres et enseignemens.
Robert, comte de Paris, Hugues le Grand et Hugues Capet, ayeul, père et fils, ont esté successivement Abbez de Sainct Germain, pour la défendre contre les ennemis du royaume, et non pas pour la destruire et en aliéner les terres, comme ils ont fait, lanquam ex protectoribus prœdatores facli , et quasi canes in lupos conversi.
Que l’intention des Roys de France, peu respectez en ce temps là, qui donnoient les abbayes aux princes et gens militaires mariez, ait esté telle, il appert par le privilège du Roy Henry premier, donné en l’an io58 aux Religieux de Sainct Maur des Fossez : où il déclare que son ayeul Hugues Capet avoit baillé ceste abbaye à Burchard, comte de Corbeil, non pour autre cause, sinon pour la défendre contre les ennemis et y eslargir de ses biens.
t (Cornes, inquit, Burcbardus nihil aliud ab avo noslro Hugone de ipso loco habuit neque tenuil : nisi rf ut providentiam atque defensionem adversus hostem et inimicos sanctœ Dei Ecclcsiœ atque pervasores ff prœdiorum ipsius loci haberet. Et ut ipsum locum sublimare atque ditarc lerrarum suarum benejiciis atque et possessionibus liceret. »
El l’un des trois susdits, Robert, comte de Paris, Hugues le Grand et Hugues Capet, qui ont esté plus de cent ans après Charlemagne, fit la première aliénation du pré contigu à l’Abbaye, qui s’appeloit le Pré de Saint-Germain. Aimon, ou le continuateur de son histoire (liv. V, chap. xlv ) , après avoir dit que ceste abbaye estoit devenue si pauvre, par le mauvais gouvernement des susdicts hommes militaires, qu’il ne se trouvoit qui en voulût, et qu’aux instantes prières du Roi Lotliaire, et de Hugues Capet, duc de France, Walo, Waldo ou Gualo, avoit aquiescé à la prendre, il adjouste :
« Qui inter cœtcra quœ nosirœ Ecclcsiœ conlulit berna , Pratum sub ipso monasterio situm , a dominait lione S. Germani alienatum , cupiditate prœdictorum Ducum et abbatum prœfalœ Ecclesiœ restituit, et «ab omni inquietudine tam Rcginn quam omnium mortalium immunem reddidil. Et en la chartre de la te dédicace de l’église dudit Sainct Germain, faite par le pape Alexandre J1I, en l’an 1 1 63, il est * dit qu’il alla en procession solemnolle au pré, qui est joignant les murs de l’Abbaye, et qu’il y frprescha : Dominas Papa Alexander, ad pratum quod est iuxta monaslenj muros cum solcmne proces- « sione procédais , ad populum sermonem fccit. Mais il n’est pas nommé Pré aux Clercs, ce qu’il n’eut tr obmis s’il eut esté de leur appartenance.
ffLe plus ancien tiltre quej’aye veu, appelant ce pré, le Pré aux Clercs, estl’an 1267. Duquel « la première possession ne leur peut provenir, que de l’aliénation faite par lesdits Abbez r séculiers. Laquelle depuis ils ont répétée, sans avoir esgard au rachapt qu’en avoit fait ledit ff Waldo ou Walo, abbé régulier : qui est une grande injustice W.» (Du Brcul, liv. II, p. 2g3.)
!l) L’Abbaye pouvait appliquer au grand Pré le jeu de mots que Jaillot (Recherches critiqües, etc. Quartier Sainl-Germain-des-Prés , p. 85) lui prête, à propos de l’île des Cygnes; elle avait toutes les rai¬
sons du monde de l’appeler trma querelle.» C’était, dit Du Breul , une hydre toujours renaissante : Quod monachis Sancli Germani pralensis lujdra fuit. } clericis nova semper dissidiorum capita suscitantibus.
III. -LES DÉMÊLÉS DE L’UNIVERSITÉ ET DE L’ABBAYE EXPOSÉS PAR DOM BOUILLART.
Hugue Capet posséda après son père les revenus de l'abbaye de Saint Germain, ce qui lui fit donner le titre d’abbé-comte. Elle étoit cependant gouvernée par le doyen Albéric, successeur de Hubert. Il n’en fit pas long-temps les fonctions, parce que le comte Hugue ayant fait attention que le relâchement des moines ne venoit que de ce qu’ils n’avoient pour abbez que des laïques, peu propres à faire observer la règle, il se démit par un sentiment de piété du titre d’abbé et permit aux religieux de Saint-Germain d’en élire un d’entre eux.
L’abbaye étoit alors en si mauvais ordre, tant pour le spirituel que pour le temporel, qu’on avoit peine à trouver quelqu’un qui s’en voulût charger. Le roi Lothaire et le comte Hugue engagèrent enfin à force de prières un religieux de la communauté nommé Walon, Waldon, ou Gualon, de vouloir bien être abbé. C’étoit un homme de bien, qui se contenta, par modestie, de passer sa vie dans Tordre des diacres sans vouloir être élevé à la dignité du sacerdoce. Il eut beaucoup à travailler pour rétablir la discipline régulière dans son monastère; mais Dieu répandit ses bénédictions sur lui, et avec le secours de quelques personnes de piété, il en vint heureusement à bout.
Peu de tems après quil fut abbé, l’évêque de Paris l’inquiéta au sujet des immunitez de son monastère, qui etoit exemt de sa jurisdiction. C’est ce que Gerbert semble insinuer dans une lettre à Adalbéron, archevêque de Reims. Pendant ce différend, Hugue pria Airard, abbé de S. Ihierry, d établir dans le monastère de S. Germain des Prez la même observance que dans le sien, quil avoit réformé depuis quelque tems. Airard se prêta volontiers, et par son moyen le bon ordre et l’observance de la règle commencèrent à revivre dans l’Abbaye. Mais parce que sans le secours des biens temporels il étoit difficile que la régularité subsistât, Gualon v donna aussi son application. Il retira plusieurs biens aliénez sous les trois abbez séculiers ses prédécesseurs, et entre autres le pré qui étoit proche de son abbaye, que Ton a depuis appelé le Pré aux Clercs, lequel fournira dans la suite une ample matière à notre histoire. (Histoire de l'abbaye de Saint Germain des Prez, liv. III, p. 69.)
L Université renouvella Tannée suivante ( 1 5 48 ) ses anciennes querelles contre l’Abbaye au sujet du Pre aux Clercs. Le cardinal de Tournon ayant fait bâtir depuis peu à ses dépens une infirmerie pour les religieux malades, l’architecte fit faire quelques fenêtres du côté du Pré aux Clercs pour donner plus d’air au bâtiment et le rendre plus sain. Pierre la Ramée, principal du college de Prele, excita quantité d’écoliers à s’opposer aux prétendues entreprises des religieux qui n avoient pû, selon lui, boucher le chemin dont on a parlé, ni faire des vues sur le Préaux Clercs. Il nen fallut pas davantage pour reveiller leurs anciennes animositez; de sorte que plusieurs d’entre eux affichèrent des placards aux coins des rues de l’Université et aux portes des plus fameux collèges, pour donner avis aux autres de se trouver le quatrième juillet sur les deux heures apres midi bien armez dans le Pré aux Clercs; ce qui fut ponctuellement exécuté. Us assaillirent d abord le grand clos de 1 Abbaye, qu’ils s’ouvrirent par plusieurs brèches considérables. Us y firent un dégât général, rompirent tous les arbres fruitiers, arrachèrent les treilles et les ceps de vigne, et tout ce qu’ils trouvèrent sous leurs mains. Us commirent de semblables désordres dans le jardin de Charles Thomas, conseiller au Grand-Conseil, et dans d autres jardins et maisons voisines bâties sur la censive de TAbbaye. Les religieux envoyèrent leurs domestiques et d autres personnes du fauxbourg pour s’opposer à leurs violences; mais les écoliers se mirent en défense, et il y eut des coups donnez de part et d’autre, dont plusieurs furent blessez.
L’expédition finie , les écoliers se retirèrent sur le soir en ordre de bataille, emportant quantité de branches d’arbres et de ceps de vignes comme les trophées de leur victoire, qu’ils brûlèrent devant Sainte Geneviève. Dom Jacques du Breul, qui raporte ceci, dit qu’il étoit lui-même du nombre de ces écoliers, turbam ad malum secutus. Il avoit pour lors vingt ans et il se lit religieux de Saint Germain l'année suivante.
Chacun porta ses plaintes au Parlement, qui nomma le sept juillet deux conseillers, Martin Ruzé et Jacques le Roux, pour informer incessamment des batteries et autres excès commis en celte occasion. Cela n’arrêta pas cependant les écoliers, car ils s’assemblèrent encore le jour suivant dans le Pré aux Clercs bien armez, dans le dessein de tout rompre et dans l’Abbaye et dans les maisons du fauxbourg. Le Prévôt de Paris et le Lieutenant Criminel s’y transportèrent aussitôt avec leurs sergens et leurs archers, châtièrent quelques écoliers, mirent plusieurs autres dans les prisons de l’Abbaye et obligèrent le reste à prendre la fuite.
La Cour manda le lendemain le recteur de l’Université et lui défendit et à tous les écoliers, sous peine de la vie, d’aller ce jour-là au Pré aux Clercs; elle ordonna de plus qu’on informeroit contre ceux qui avoient fait ces assemblées et démolitions, et que la cause seroit plaidée le jour suivant. Les avocats ne manquèrent pas, selon leur coutume, d’exagérer chacun de son côté ses prétentions réciproques et les excès commis par leurs parties. Celui des religieux parla cependant avec plus de modération, marquant l’inclination qu’ils avoient toujours euë de vivre en paix avec l’Université. La Cour ordonna que les écoliers tenus prisonniers seroient rendus au Recteur, et enjoignit au Prévôt de Paris (Genton) ou son Lieutenant Criminel de faire le procès aux coupables et d’en certifier la Cour.
Pour ce qui est des instances civiles, il fut dit que l’abbé et les religieux de Saint Germain donneraient une voirie éloignée du grand et petit Pré aux Clercs, et une autre place pour le marché aux chevaux; que le chemin bouché seroit ouvert, les vûës et les fenêtres sur le même Pré, tant du monastère que des maisons voisines, seroient étoupées; la porte de derrière de l’Abbaye fermée, et que l’Université ne payerait ni dîmes ni ccnsive pour les deux prez. Cet arrêt fut suivi de deux autres pour en faciliter l’exécution. Enfin, après plusieurs procédures et la limitation du grand et petit pré faite en présence des deux commissaires déléguez, il fut rendu un dernier arrêt, le quatorze may 1 5 5 1 , qui adjugea à l’Université toutes ses prétensions contre l’Abbaye, laquelle perdit en cette occasion plusieurs arpens de terre tant de son clos que de son territoire.
Celte conduite du Parlement envers l’Université ne fixa pas toutefois long-temps l’esprit inquiet et séditieux des écoliers, qui commirent les années suivantes de nouveaux excès, et plus grands même qu’auparavant ; car dans plusieurs séditions arrivées au Pré aux Clercs, dont ils furent les auteurs, ils blessèrent quantité de personnes, démolirent plusieurs maisons voisines et mirent le feu à d’autres; de sorte que le Roy fut obligé d’enjoindre au Parlement d informer contre les coupables cl de les punir sévèrement. L'un d’eux fut condamné à être brûlé au milieu du Pré aux Clercs le vingtième mars 1567. O11 lui fit cependant la grâce de l’étrangler auparavant.
C’est par où finirent toutes les contestations et les débats entre les religieux de Saint Germain et l’Université touchant le Pré aux Clercs, quelle a prétendu sans fondement lui venir de la libérable de Charlemagne, puisqu’elle n’a pû jamais faire voir aucun titre de cette donation, quelques instances qu'on lui en ait faites. Le plus ancien quelle puisse produire est 1 arrêt rendu par Philippe le Hardi en 1278, par lequel il lui a adjugé le Pré aux Clercs après les batteries arrivées entre les écoliers et les domestiques de l’Abbave, aidez de plusieurs habitans du fauxbourg. ( Histoire de l’abbaye de Saint Germain des Prés, îiv. V, p. 1 8 5 . )
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