‹ Torches et lumignonsChapitre 3 sur 10 · IC · texte numérisé non relu

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LE GRFNIER CONCOURT

J.a voix faible, lourde, protestait mal ; une résignation recrue de fatigue coupait l'indignation ; une lueur plombagine use, venue des nuages, enveloppait l'homme malchanœux, — et je ressentais une pitié infinie, avec la certitude qu'il ne serait pas élu, que tout se liguait pour écarter sa mélancoliquiî candidature...

Il sortit, voûté, oscillant, déjà saisi par les forces implacables.

Philippe Biiirv ..^jpuiLait dans le «(rniiicr» une inteUigence érudite et parfois savoureuse, à laquelle les mots commençaient à manquer. Bibelotier, expert en japonerie, il prétendait avoir « inventé » le Japon, concurremment avec les Concourt. Il ne se gênait pas pour revendiquer, par quelque phrase incidente, sa part de la découverte ; Concourt l 'écoutait avec la crispation du pied qui marquait son mécontenf tement :

« Il se vante ! disait-il, après le départ de Burtj'... Il n'est venu qu'ensuite... Mais il y tient... alors ! »

Ils avaient parfois de petites escarmouches,

où l'aigreur ne parvenait pas entièrement à se dissimuler, chacun ayant un genre de dédain pour l'autre. Chez Concourt, c'était le dédain du littérateiir, de l'historien et de l'homme qui est sûr d'avoir été le premier.

Chez Burty, c'était le dédain d'un esprit qui s'élevait à des concepts ignorés par le partenaire. Car Burty s'intéressait à dix choses qui n'atteignaient point Concourt. Il avait du goût pour l'anthropologie, pour la préhistoire, pour la faune répandue sur la terre et disait là-dessus des choses souvent fausses, mais agréables... Une des dernières fois qu'il vint au << Crenier >>, je le vis en compagnie du maître de la maison et du graveur B..., en arrêt devant un vase bleu presque turquoise, saisi d'une admiration qui approchait de l'extase. Concourt disait :

« Ça enfonce tout !

— Oui, on finit, à force de chercher le rare, à préférer ça à de grandes œuvres ! >>

Il y eut une conversation pénible. Les mots fuyaient de plus en plus Burty, il commençait des phrases et les achevait, en traçant un petit rond, du bout de sa canne... Son intelligence paraissait intacte, il connaissait intimement le mal, il assistait à l'évalnouissement successif

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de ses paroles et les cherchait dans on ne sait quel recoin obscur, au fond de sa cervelle...

Ce qui frappait d'abord dans Jean Lorrain, c'était ces étranges yeux de batracien, yeux (le crapaud plutôt que de grenouille, exorbités, (iivoloppés de paupières turgescentes, verts, bleus et gris... Ces yeux se délectaient de la forme, de la couleur et de la nuance ; fureteurs, ils prenaient des instantanés que l'esprit ne tardait point à métamorphoser. Le menton compact donnait l'illusion d'une volonté qui n'existait point : Lorrain s'éparpillait en violences incohérentes.

Il y avait de la finesse dans le grand visage et de l'impressionnabilité. L'homme, de belle stature, bien construit, élégant même, malgré la poitrine trop convexe, portait des vêtements qui lui seyaient, souvent de coupe excentrique. Il lui advint d'arborer, en plein boulevard, de bizarres costumes de flanelle blanche, des pantalons avec de larges galons brodés, des bijoux de femme. Le visage maquillé, il fleurait des parfums si forts qu'on le sentait en quelque

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sorte venir ayant de l'avoir aperçu. Parfois, il errait dans les faubourgs, aux bords du fleuve, au marché aux chevaux, revêtu de velours coton brun ou bleu, coiffé de chapeaux Rubens ou de canotiers éclatants.

Cette âme fragmentaire et tumultueuse, pleine de visions, ardente à poursuivre un destin, à vivre des aventures niédiocres, à se parer de vices, à rechercher l'éclat, fût-ce dans la pourriture et le scandale, avait-elle une existence intime? Elle la dissimulait sous un incessant artifice. Jean Lorrain s'élançait vers les paillettes plus encore que vers la beauté ; il se farcissait d'anecdotes, de médisances, de calomnies, par im besoin éperdu d'attaques, de défense et de publicité. Ses excès ou sa nature, on ne le saura jamais au juste, l'éther, la morphine ou une diathèse originelle, faisaient de lui, avant quarante ans, un pauvre être malsain, dont le ventre produisait de continuels abcès, comme les bois produisent des champignons.

Après une absence, il vous abordait dans la rue, en sa manière fanfaronne :

« On vient encore de m 'ouvrir I >>

Peut-être eût-il voulu entendre une parole de tendresse et de pitié. Dès ses débuts, il déi&a ses

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congénères et le public. Justicier de lettres, sous la signature de Restif de la Bretonne (i), il fut le plus redouté des promoteurs de <»candale. Il attaquait les puissants, les aigrefins, les rastas» tantôt léger, tantôt violent à la Barbey, tantôt spirituel, dans un style de piaffe et d'étincelles. Incontestablement, il y fallait du courage. Parmi ceux qu'il offensa, beaucoup avaient de quoi le faire repentir, par leur situation, leur influence, leur combativité, leur compétence à l'épée ou au pistolet.

Il faisait son métier avec une insouciance apparente. Je l'ai rencontré à telles heureâ tragiques, portant beau, riant de son rife de Scande et de femme rauque.

Etait-il méchant? Jamais je ne l'ai cru. L'inconscience et l'insouciance lui voilaient ses actes ; il avait le moral d'un gosse ; tout en lui était facettes et fragments. Sur un seul point, il suivait une sorte de chemin ; il lui fallait le bruit du monde, ou plutôt une sorte de salmigondis où le monde s'amalgamait au demi-monde et aux transatlantiques. Ainsi traversait-il la vie comme un gros enfant fou-

(i) n existait encore une branche des Restiv, qui exige.i que 1« pamphlétaire change&t la signature. Lorrain signa Raitip.

gueux, ivre de sensations, fou de couleur et de mots, poète, artiste, sincère et artificiel, enthousiaste et désanchanté, peu aimé et n'aimant guère ces êtres en qui il cherchait vaguement le soutien qu'il ne trouvait pas en soi-même. N'écrivait-il pas à sa mère, alors que la vie, sa vie, l'avait tant déçu :

«Chère et bien-aimée maman, ma seule passion, toi la seule que j'aime vrai, car j'aime peu de ma nature (i)... »

Il était sensible pourtant, vite ému, capable de pitié : alors, sa voix avait une sorte de défaillance sanglotante. A certains hommes, il savait montrer du respect ou de la fidélité. Captivant et charmeur par intervalles, il dévoilait une éloquence fiévreuse, une faculté énergique de renouveau. Maintes lettres de lui sont délicieuses, parfois naïves, candides, parfois alambiquées, précieuses même, et toujours riches de couleur.

C'était, malgré lui, un travailleur furieux, parce qu'il fallait bien gagner cette existence truffée de caprices. Comme tous les gens très nerveux, il avait des jours de stérilité affreuse. Alors, vide et affaissé, il cherchait à tout prix

(i) Voir la Biographie^der^LorraintÎpar G.^Normandy.

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rexcitaiit, l'cthcr ou, ilu moins, certaines lectures. Parfois il se laissait aller à des réminiscences qui le firent accuser de plagiat. Des f ai blesses tout^au pi us, on lui en connut pi us d'une fois, et des imitations, sans doute inconscientes.

Il me disait un jour, ingénument : « J'aime à lire les Concourt avant d'écrire une chronique ; ilssont si suggestifs!... Ils vous mettent entrain!*

En réalité, ce n'était pas un plagiaire, c'était un souffrant aux prises avec l'impuissance périodique. Riche, il eiit écrit à son heure... Etait-il original? Oui et non. Très malléable, il subissait violemment les influences ; elles sautent aux yeux dans tous ses hvres. Concourt et Barbey surtout reviennent en Icit-tnotiv. Mais sa personnalité existait, elle avait sa couleur, son odeur, sa saveur et son rythme. Pour avoir mal employé ses dons, peut-être sera-t-il oubhé. Ce serait dommage. Il avait l'étoffe des vrais écrivains. Je sais de lui des pages saisissantes sur la vie moderne, à Paris et aux rives niçoises, évocatrices de choses aboUes, choses que seul il a bien vues et bien senties. Souvent, c'est quelques hgnes au cours d'une chronique, d'un conte, ou égarées au sein d'un petit roman...

Nous n'avons pas osé Kéliro à l'Acadernie

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Goncourt. Peut-être avons-nous eu tort. Mais Goncourt, encore que fasciné par ce fougueux Nonnand, avait eu les mêmes scrupules. Lorrain en fut froissé jusqu'à la rage et le montra à l'enterrement de son maître, par des paroles plus que péjoratives.

On a vu qu'il aimait sa mère, et cet amour avait une douceur plus grande chez ce garçon débridé. Lorsqu'il n'était pas dans le Midi, il logeait dans tin appartement paisible, à Auteuil. J'y ai déjeuné parfois, et l'attitude de Lorrain» devant cette femme aux cheveux blancs, qui lui ressemblait, avec des yeux vifs et plus de finesse dans les méplats, était attendrissante.

Jean Lorrain sentit venir la mort ; il signa quelque temps avant d'un pseudonyme amer : Le Cadavre. Pourtant, quand la crise sinistre le surprit, il ne paraît pas qu'il ait songé que c'était la dernière ; il disait : << On va m'ouvrîr une fois encore le ventre ! >>

Sa mère le veillait. Il bavardait au hasard ; à la fin, il ne trouvait plus qu'une partie de ses mots, il était préoccupé d'une estampe de Chapuy, et ses dernières paroles lucides furent, dit-on : «Admirable, le chef... chef-d'œuvre ! » Puis il ne sortit plus que des phrases brisées...

CHEZ ALPHONSE DAUDET

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