‹ Torches et lumignonsChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

CHEZ ALPHONSE DAUDET

EN 1887, rue de Bellechasse^ Daudet ouvrait largement les baies aux vieilles et aux jeunes générations. Sa table hébergeait les créatures les plus disparates. Amateur de contrastes humains, il aimait vcàr des mains gauches manœuvrer la fourchette ou le couteau, selon des règles primitives, à côté de Parisiens amenuisés, aux gestes de diplomates.

C'est la maison où j'ai vu la plus large diversité sociale. A telles réceptions défilaient la littérature, les arts, la politique ; à d'autres, tout intimes, le maître de la maison fumait bénévolement sa pipe. Parmi tant d'invités, il ne s'en trouvait guère qui brillassent à côté de l'hôte. M°>6 Daudet, discrète, presque toujours tadtmTie, veillait avec diligence au confort des

invités : des yeux d'ambre, un nez assez fort et recourbé, des traits séduisants, elle s'éprenait de littératures disparates. Les Concourt la passionnaient, mais aussi Leconte de Lisle, Victor Hugo, Verlaine... Elle-même écrivait, d'une plxmie affinée, aux détours subtils, et guère réaliste, même lorsqu'elle fixe des souvenirs.

Léon Daudet, tout jeune alors, brun et busqué, aux emballements discontinus, fimiiste, aventureux, agile, avait le cerveau encombré de ce qu'y versaient les meilleures et pires cervelles de la littérature, des arts, des sciences. Mené par une hérédité double, il devait gravir les cimes. En attendant, il vivait violemment, emporté à tous les souffles, chauffé par tous les enthousiasmes. Ce jeune homme adora Shakespeare et Wagner, aussi entraîné par la magie de la musique que par celle de la littérature. Une amitié aiguë le liait à Ceorges Hugo et une camaraderie vive à Jean Charcot ; il manifestait encore sa prédilection pour un interne, nommé NicoUe, qui fut à l'Institut Pasteur.

Le goût des idées, au grand feu de la jeunesse, le goût aussi des sports : c'était le plus impétueux des escrimeurs, et nous fîmes ensemble quelques parties de boxe, voire de courses à

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cloche-picd, car, plus âgé, j 'avais gardé la manie des exercices physiques et n'y étais point inférieur. Le cerveau et les sens ouverts à toutes les tempêtes, Léon dut avoir une magnifique jeunesse, dans le milieu innombrable où il gravitait, avec ce père qui savait donner tant de prix aux moindres circonstances.

Il était alors républicain et anti-boulangiste. Le soir du 27 janvier 1889, après l'élection de Boulanger, je rencontrai Léon Daudet et Georges Hugo au boulevard, exaspérés. Ils considéraient avec fureur la foule hurlante, qui obligeait les cochers de fiacre et d'omnibus à acclamer le général et, n'y pouvant tenir, ils injurièrent les manifestants.

Ce fut un moment incommode. Des centaines de poings nous menaçaient, des voix furibondes : << A bas les Juifs ! >> (Nous étions tous trois bruns, avec des nez recourbés.) Avenue de l'Opéra, il y eut une ruée, et je comprends mal encore, comment nous ne fûmes point passés à tabac. Nous étions prêts à la bataille ; je me revois encore épiant la grosse mâchoire d'un homme qui me barrait le passage : c'est là que j 'eusse tapé d'abord.

On apercevait peu Lucien, encore tout

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enfant, très beau, une jeune tête romaine de l'Empire ; nous retrouverons les deujc frères.

Rue de Bellechasse, venaient en nombre les fid^ètes du. << Grenier >> ; quelques-uns, amis de Concourt, étaient devenue aniis de Daudet ; d'autres, amis de Daudet, s'étaien^t mis à fréquenter Auteuil ; la plupart admiraient à la fois les deux écrivains. Je ne reparlerai pas ici, sinon incidenmivent, de ceux que j'ai signalés ailleurs.

Un soir d'hiver, en Sy, j'enteipdïs pour la première Ms François Coppée. Ses yeux très pâles, gris bleu, détonaaient d9»ns uri< yisage étrangement hâlé, d'un hâle triste et morbide. Parce qu'il était rasé et avait le profil net, on l'a comparé à Napoléon. Coppée n'avait ^tbsolument aucun trait du formidable condottiere. Plutôt faisait-il songer à un marin, un voyageur en proie aux maux qu'on rapporte du pays â,GS crocodiles et des pythons.

L'expression de la physionomie, asse? hétérogène, évoquait ensemble ou successivement le rêveur, l'homme sensitif et bon, quelque chose d'un gavroche sentimental, d'\m gobelune désabusé, d'un réactionnaire aux teintes révolutionnaires, d'un sceptique mystique, çtc.

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C'était, à mon sens, un causeur aiptivant, entraînant, toutefois moins que Daudet. Il connaissait bien la vie, observateur délicat, avec des défonnations et comme un piirti pris de chimère. La science l'horripilait, il vitupérait ce monde moderne dont son art est imprégné, et do^t beaucoup d'aspects lui furent agréables. Par instinct, il s'intéressait aux humbles, abominait les hommes d'affaires et voulait mal de qiort aux pohticiens, — surtout aux poUticiens triomphants.

Son patriotisme se révélât fervent, plutôt cocardier, encore qu'il en eût, et, en 1887, il av^it déjà implicitement rejoint la foi traditionnelle.

On connaît son goût pour le faubourg du Montparnasse. Je l'y ai souvent revu à la terrasse d'un café, et il ne lui déplaisait pas d'entrer à Bobino ou à quelque autre caféconcert du terroir. Un soir, la fantaisie et une étude de mœurs m'avaient entraîné dans un de ces heux fuligineux. Les favoris de l'endroit étaient un nommé Garçon et un nommé Zecca, qui possédaient l'un et l'autre la vis comica ; un souftle, une ombre, un rien, et ils eussent connu la célébrité des Paul us, des Polin ou des Dra-

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