XI
nem. J'ai vu peu de cafés- concerts où la fumée fût plus dense, les odeurs plus généreuses et les parfums plus musqués. On y achetait naturellement le droit, en prenant son billet, de consommer un bock, un maza, un alcool, posés sur la planchette ad hoc. Un public excitable pratiquait des farces classiques et féroces, lorsqu'un homme ou une femme avaient la malchance de lui déplaire.
Dès que Garçon montrait son masque ahuri, de longues clameurs roulaient à tous les étages : « Garçon, un bock, une verte ! »
Garçon ripostait : << Boum ! Voilà ! Voilà I >> et levait une face de clown qui déchaînait la risée.
Cela durait plus ou moins, selon l'himieur de la multitude ; ensuite l'acteur avait le droit de débiter sa chanson ou son monologue. De ci, delà, on y voyait une célébrité des cafés-concerts du centre, Yvette Guilbert, Paulus...
Ce soir, à l'entr'acte, la face glabre et jaune de Coppée m'apparut sur le seuil du café qui s'accole au théâtre. Il m'aborda avec sa familiarité séduisante, qui savait choisir et se méfier des malotrus. Il évoqua des aspects du Paris trépassé, qu'il regrettait, sans trop se rendre
lao
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compte qu'il regrettait surtout sa jeunesse, Devant le marbre liquoreux, sa bénévolence prenait une valeur plus intime. On a incriminé cette bénévolence, on y a vu de l'artifice, une sorte de réclame d'auteur qui peint les humbles et les tendres. Mon Dieu ! Coppéc n'était pas d'une pièce; il avait, comme tout homme, ses habiletés, ses feintes, ses ruses. Mais je crois à sa charité : il voulait bonnement que le monde ne fût pas dur ni féroce aux hommes et que les hommes ne se dévorassent pas entre eux. C'était générosité naturelle, horreur de ce qui est impla- ■ cable, besoin de faire de lasécurité et du bien-être. Il ne savait pas refuser, Léon Daudet nous contait qu'un matin il avait reçu la visite de Z,.., écrivain malchanceux qui s'était converti au cathohcisme et faisait ime «tournée». Z... était un tapeur professionnel, et sa conversion lui ouvrait des horizons délectables. Il tourna vers Léon Daudet un visage pieiLx et dit :
— Je me suis converti.
— A quoi? demanda Léon...
— Au catholicisme...
— Merci pour cette bonne nouvelle ! ■> Une pause, puis Z... avec un soupir :
— Je suis indigent !...
— Ah ! bon \... je comprends... »
Léon aveignit un écu de cinq francs et le tendit au néophyte. L'autre, jetant sur la pièce un regard désabusé :
— Coppée m'a donné cinquante francs }
— Coppée est une poire... Ça ne vaut que (îent soua !... fr
C'est vrai, Coppée était une << poire >>, au sçi^s aimable du mot.
Devant la table blême, il entremêla des anecdotes gaies et des aspirations généreuses ; il fut ironique et naïf, infiniment «informé» et tovit à fait puéril. A l'entr'acte suivant, il vanta successivement Leconte de Lisle, Pierx, Victor Hugo et Paul Féval : le Peau-Rouge qui cherche les traces du traître à Paris sur la neige, l'amusait drôlement. Assuré qu'on allait balayer les parlementaires, il voyait avec délices nn bataillon envahir la Chambre des Députés.
Dans son emballement, il laissa parler son âme, et, pour dire la vérité, cette âme, si précise dans le détail, était extraordinairement nébuleuse dans les ensembles : la félicité qu'il promettait à la France, les politiciens balayés, était quelque chose de bien plus obscur et de bien plus décousu que le bonheur entrevu par
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tel ouvrier m>« i.ilihU- kLhi^ Km paiitiliv^ 4111 ^ tenaient autour de la Bourse.
— Les infirmières laïques ( criait-il^ avec uue pitié dérisoire... Elles ont mari ot enfants (juand elles n'ont pas d'amants... Elles rêvent à leur popote ou à leurs rendez- vous... Elles ne songent qu'à lâcher les malades... C'est une infamie d'avoir chassé les saintes filles qui travaillaient pour Dieu seul I... Pour que les plaies ne dégoûtent pas, il faut que les plaies soient 'sacrées... Pour résister au choléra, il faut qu'on sente le souffle du Ciel !... * Et il faut êtrç vierge. La virginité, c'est la source mêrne de l'héroïsme et du martyre.
Tout le monde connaît ia fin de Coppée. Cet homme, q\^ vacillait à la seule idée de parler en public, SQ n^ontra sur des estrades et fut inêlé à toutes les convulsions du Dreyfusisme ; on le vit dans les grandes parades de la Ligne des Patriotes, côte à côte avec Déroulède ou Marchand. Je ne sais s'il y mêlait quelque vanité, mais je suis s\ir qu'un ardent amour de la Patrie le conduisait, car ces tâches lui étaient fort pénibles et ^e harassaient terriblement.
P'année en année, il devint plus jaune et plus
mystique. Je connais peu de morts plus lamentables que la sienne, et j'espère qu'il a cru jusqu'à la fin que c'était une épreuve — une épreuve qui le conduisait au Ciel.
Drumont fréquentait chez les Daudet ; je l'ai surtout aperçu à Champrosay, On a dit avec raison qu'il offrait toutes les apparences du parfait sémite. Il en avait le teint, l'œil, le poil, parfois les gestes, mais non la voix. Il ne faisait pas grande impression, et il fallait quelque temps pour s'apercevoir qu'il avait une érudition profonde, d'ailleurs étroite.
S'il haïssait intensément les Juifs, il savait leur rendre justice, — en tant que séparés du monde chrétien. Je lui ai entendu dépeindre leur pertinacité et leur force acquise, mieux qu'il ne l'a fait en aucun de ses livres ni de ses chroniques.
Il comprenait bien leur dédain de tout ce qui rattache les autres peuples à leur passé. Il dépeignit finement ce cosmopohtisme, né d'une migration incessante et qui faisait de chaque Juif une image plus ou moins vive du Juif
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trrant. Mais il ne comprenait rien à la société moderne. Il ne voyait pas quelles forces neuves sont entrées clans le monde ; sa vision du formidable demain était aussi menue que ses conceptions religieuses.
La France qu'il aimait était ime France rétrécie, vue dans une lueur de chandelles ; il ne maniait que des idées philosophiques ou sociales de quatrième grandeur ; il était métaphysiquement comme un homme qui jouerait du mirliton au sein d'une fanfare. Au rebours, le iournaUste avait de la puissance, de la verve, de la pénétration, souvent de la sagesse.
Nul, je crois, n'a pu se faire ime idée plus xacte de la pusillanimité himiaine. Il rencontrait partout des gens qui l'approuvaient, qui le félicitaient, qui lui aiuaient passé Jeur revolver pour continuer : lorsqu'il demandait une approbation publique, lorsqu'il sollicitait ime affiliation à qn 'que ligue antisémite, il voyait se figer les enthousisames. Il y était résigné, il avait un sourire fataliste et disait, après les reculades : « On ne se figure pas ce qu'on a peur des Juifs,., une peur superstitieuse... la peur des enfants dans un corridor noir... Il n'y a pas un empereur romain, pas un roi de Ninive ou de
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Babylone q-iii aient inspiré iine plus complète bassesse... >>
Drumont exhalait *la tristesse particulière aux liommes qui ne i^laisent pas aux femmes. Il fut, je crois, malheureux en amour, et il en donnait l'impression.
Ces hommes sont rarement des hommes de ifoule^ Drumont n'avait aucune des qualités qui caractérisent les meneurs populaires. Cependant son influence fut énorme : elle ne tenait pas à la personne, elle tenait à dès sentiments que l'atavisme a rendus vivaces, dans toute l'Europe et même dans telles régions asiatiques et africaines. Puis, il aivait une quâUté essentielle : la constance qui, dhez le polémiste, entraîne la répétition — la plus puissante des énergies éducatives.
Il se voulait du génie : c'est précisément ce qui lui fut refusé. Avec les ardeurs de l'apôtre, il était incapable de créatioh. Tout en lui relève d'une passion partagée par des créatures de toute sorte et sur laquelle il discourt à l'infini, avec force, avec vivacité, mais sans aucun trait original.
'Daudet et Léon l'aimaierit beaucoup. Ils partageaient ses convictioias antiséniites : Léon
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ubit l'influence du polémiste, à l'âge où les influences tracent des sillons ineffaçables. On retrouve des traits de Drumont chez son ancien disciple, mais avec une richesse de forme et une originahté déniées au précurseur.
Mistral aussi était une des prédilections de la rue Bellechasse et de Champrosay. Le t(Â du félibrige commandait la sympathie, La voix, le sourire, l'élan, les traits nobles, ia stature mênie et les gestes avaient (Quelque chose d'entraînant. C'était Ttn bel homme, fait pour plaire autant à une foule féminine qu'à une foule masculine, je ne l'ai pas rencontré dans son Midi, et je ne pouvais ]^s m'entreterm- avec lui en piro^rençkl.ïn même le comprendre. Son français le desservait, un peu épicé d'un accent qui, parfois, devenait excessif, n disait rue Richepeignce pour rue Richepathse, enfang' pour enfant, etc., et obstinément il scandait à la méridionale.
4 Mistral n'est pas au point, disait Daudet ; il n'ignore peut-être pas les nuances de la vie parisienne, mais fl ne sait pas les apphquer. *
ITne histoire d'amour ma!l Venue, avec une
Parisienne, a, paraît-il, inspiré à Daudet le type du tambourinaire. Si le récit emprunte quelques traits à Mistral, assurément il n'y a aucune analogie réelle entre le grand félibre et le baroque bonhomme au flûtet.
J'ai entendu Mistral déclamer des vers en l'honneur de sa langue ; j'ai même compris qu'il y déclarait que le peuple qui garde sa langue garde sa liberté (c'est du moins le sens, sinon la lettre) . Il déclamait très haut, avec chaleur. Nous l'écoutions sans enthousiasme, presque avec embarras. Daudet s'en rendait bien compte ; il déclarait lui-même que tout ça devait être reporté au pays, dans le soleil, parmi les cigales et les ohviers.
Il est certain que les mêmes vers, récités par le romancier, avaient un charme plus proche de nous. Daudet nous traduisait le provençal ; j'ai parfois cru saisir un peu du charme de ce poète, évidemment intraduisible, car aucune traduction ne justifie la gloire extraordinaire qu'il s'est acquise ; il faut bien que la justification se retrouve dans l'original.
Sa destinée fut unique et presque parfaite ; soudé à sa race, à sa terre, à sa tradition, il vécut dans une atmosphère étonnante d'harmonie.
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de bonheur, de clarté. Quel instinct ou quelle raison le conduisirent? — on l'ignore. — Mais que cet instinct ou cette raison furent justes ! Il n'eût vraisemblablement joué à Paris qu'un rôle secondaire, son art y eût paru suranné. En se retirant chez lui et dans sa langue, non seulement il situa son génie, mais il le rafraîchit, il lui donna la jouvence. Ue plus, — y songea- t-il? — ses démarches furent d'une justesse admirable : eût-il consciemment résolu de cultiver sa célébrité, il n'aurait pu mieux réussir. Ses apparitions étaient aussi efficaces que sa retraite, — où d'ailleurs, il recevait d'innombrables visiteurs qui emportaient sa signature, tellement qu'il disait à un jeune homme, avec une nuance de lassitude et de mélancolie :
— La gloire, c'est de parapher, chaque aprèsmidi, beaucoup de cartes postales.
Il écrivait aussi, à ceux qui lui envoyaient leurs livres, et à ses amis, de délicieux billets qui fleuraient bon la terre parfumée et le miel classique. Il m'a été donné d'en lire quelques-uns : ils mériteraient d'être mis dans un recueil (f>eutétre le sont-ils?). Ils n'ont pas nui à sa réputation. '
Les compatriotes, félibres et autres, n'y ont
TPQ'RCHES ET IUMIGNQNS>
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pas nui. non plus. Ce. sont debFillants:prapa^n+ distes et de; prodigieux metteurs en. scène. Sm Barclay me- disait,, un matin; :
— Je: ne. connais que deux: races pourvuesï d'une culture, uae. vraie culture,: ce, s£aU iBSi Ligures; et les Provençaux^
Il arbieit raison : le Provençal, j/entendsi le: Provençale de race,, est, par. nature un bomme; cuitivé. Ila.le'sens.innédu.beau:, duirythme et. de- -l'éloquence,, le tout serti, de finesse. Avec, cela, ihest enthousiaste, et maître de son entbour siasme;. Aussi^. quand les Provençaux, eureat. recesanu que Mistral était leur, roi, ils surent» l'imposera la Francei à toute cette France quii ignoi^e les diaiectes; Le f éHbiige répandit le-nomi sonore; ,ce.'nDm, de tempête appliqué à cet homme: de:Sioleil,,etkrtraça:indélébilement dans les mémoires, jusqu'à, persuader le froid, jury Scandinave; d'envoyer vears le: Midi, son prix? dô^ne^e et dfiîdynamite..
Pacrmi. ceux qui: répandaiefît la. bonne- nour vetlej, on trouvait um homme qui n'était pasf exactement du Midi et qui, de surcroît, était! bègue. Cet; apôtre^, nommé Mariéton^ jouait
i»ao
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danii le iclibrigc ua rôle tenace. Avec. ce visage rose, décrit dans Tartarin sur les Alfias^ ce crâiie nu, entouré de cheveux frisé&, .l'ceik vif„ bombé et nnalicieux, il avait reçu le doa de paraîtîTf. On le trouvait un peu partout^ balbutiant des phrases véhéiuentes ou dis-: tUlant un mot drôle, car il avait du trait,. Mistral était sou Dieu ; il m'a dit viugti.foia : — A^jour... jourd'.luii, tout est nué... niér diocre : Mistral seul,., seul a du gé... génie... ^/
Il n'était pas loin <:lje croire q.uc c'était le pbàâ grand poète des temps modernes et de tous la» temps. Revêtu d'emblèmes, ou portant une bam niète, Mariéton mélangeait des. aspects hiéra-% tiques à une raine de chèvre-pieds. , Il aimaiA le tumulte, il volait avec délices, vers Arlestou Orange* Jene sais si onpouvaitleprendreaasérieux ; je n'y ai jamaisiiéussi. Dna.e.semblaii'créé pour jouer lescomparscs, revêtir l'àmedes fouies, faire l'écho, cabrioler et hennir. Il a laissé, quelques écrits, où l'on chercherait ea vain uae trace de: personnaUté* Quand; j« l'évoque, je vois des cabarets pleins de fuiïiiée, dessalons où l'cm. s' enmùe et de& salons oùild>avs'a«Duse,,des bala, des paradea, des cortèges... C'est l'hûmiRô des. foules.
la?
Le Maupassant que j'ai rencontré, rue Bellechasse, était déjà le Maupassant condamné. Un soir, auprès de la lampe, je contemplai à loisir ce visage aux yeux malades, bigles par intermittences, cette bouche inquiète et, surtout l'homme, avec une sorte d'effroi sinistre. 11 me parla d'un petit article où j'avais essayé de le définir, et qui, par certains traits, pouvait le blesser. Il acquiesça à mes critiques. La causerie tombait constamment. Je la soutenais en vain ; mes paroles ne pénétraient point; et toutefois, il me retenait, lorsque je faisais un pas en arrière. Il avait l'air de chercher quelqu'un ou quelque chose, et parfois de supplier... Je le retrouvai quelque temps après au Théâtre Libre ; il m'arrêta, il me déclara avec véhémence :
' — Votre livre est neuf... Depuis longtemps, je n'avais lu que des redites.
Ses yeux étaient plus malades encore que naguère, et je dis à deux camarades, lorsqu'il se fut éloigné :
— Il me semble qu'il deviendra fou.
— Il l'est ! répondit Bonnetain.
Des psychologues et des savants ont cherché les tares du malade dans les livres de Maupassant. Je ne crois pas qu'aucun d'entre eux s'en
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fût avisé si, par exemple, Maupassant était mort d'accident ou du typhus, après la publication de Pierre et Jean. Il n'y a rien de normal dans aucune littérature, ou celle de Maupassant révéla d'abord un être parfaitement équilibré. Ses nouvelles respirent la santé mentale. Une Vie est une œuvre lucide et pondérée. Il faut aller aux dernières productions pour découvrir des traces morbides...
Donc, s'il avait disparu subitement, on ne se fût avisé, dans ses œuvres, que d'équilibre et de santé ; son immoralité, son amoralité plutôt, était la joyeuse amoralité des êtres forts et d'intelligence un peu courte. Cela ne veut pas dire que même ses premières œuvres ne décèlent pas quelques désordres pathologiques, mais eUes ne les décèlent qu'à ceux qui savent comment le pauvre écrivain est mort.
DAUDET A CHAMPROSAY