CHAPITRE CINQUIEME
JOURNAUX ET REVUES
C'est le premier journal où j 'ai mis le pied. Il était, à cette époque, dirigé par un homme dit du monde, nommé d'Hubert, que je n'ai du reste jamais rencontré dans aucun autre monde que celui qui déambulait sur les boulevards. J'étais entré au Gil Blas par la grâce d'un déjeuner, chez im marchand de vins des Halles, fameux pour sa cuisine, Frantz Jourdain m'avait conduit là, en compagnie d'un homme charmant, nommé Sauvage, qui tenait une sorte de teinturerie d'art, et d'un actionnaire du Gil Blas, vieil homme perspicace et plein de <« tuyau.x ».
Au demeurant, Frantz Jourdain avait, par devers soi-même et sans me prévenir, résolu de me faire entrer au Gil Blas. Je l'ignorais,
je m'étonnais de ce déjeuner qui fut exquis, où Sauvage et l'actionnaire dirent des choses assez balzaciennes.
Quelques jours plus tard, Guérin, le secrétaire de rédaction, me télégraphia de venir le voir. Je trouvai un homme usé, chauve, fumeux, avec des yeux ensemble abrutis, cyniques, madrés et désillusionnés, une voix craquelée et crapuleuse. Cette épave rejetée sur la côte parisienne avait le Gil Blas pour refuge, et pour recours suprême, s'il le perdait, il n'avait qu'à mourir. Aussi bien s'accrochait-il désespérément avec mille ruses, et en ratissant sur les honoraires des collaborateurs. Il me reçut vaguement, avec des intentions d'amabilité, me demanda << un conte >> de temps en temps, puis :
— Ce sera soixante-quinze francs !
— Ah ! fis- je.
Mon ah ! ne signifiait rien du tout. J'ai toujours mal défendu mes intérêts, sauf dans de très rares circonstances où, soudain, je fais un effort, par principe. Guérin crut que je protestais ; il reprit :
— Eh bien ! cent francs...
Pour un débutant, le prix était convenable.
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A cette époque, le Gil Blas voyait le commencement de sa décadence. Il avait encore une grosse réputation, il restait le journal littéraire de l'époque, mais l'Echo de Paris à dix centimes venait de surgir et sapait le confrère à trois sous. La pornographie, qui avait joué le grandrôle dans la « boîte», s'atténuait un peu : on admettait tous les genres. Je présentai une histoire aussi innocente qu'un conte de Berquin et qui réussit.
Ma collaboration fut intermittente, du fait de Guérin, qui me faisait « passer » à sa guise. Il fallait savoir y faire. En le fréquentant, en le flattant, en dînant avec lui, on régularisait sa situation. Il ne vous en voulait pas si vous l'oubliiez, mais il vous négligeait. C'est par hasard que parfois, j'ai été son compagnon de taverne.
Le Gil Blas avait encore une salle de rédaction : les collaborateurs pouvaient causer, mais l'habitude était déjà née entre chroniqueurs de se voir peu et de ne pas perdre son temps en palabres. Le Seigneur du Gil Blas, Richard O'Monroy, ne se prodiguait point ; on rencontrait de-ci de-là le brillant humouristc Francis Chevassu, qui allait devenir le rédacteur en
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chef. Parfois, on était cinq ou six chez Guérin, qui servait toute espèce d'anecdotes, la plupart intéressantes, car cette pauvre créature avait ramassé d'innombrables coquillages au cours de son périple.
On voyait Pierre Veber, dans une très longue redingote grise, à la mode, le visage ensemble spirituel et enfantin, l'œil vif, vigilant, finement moqueur. Parfois Ajalbert, toujours bourré d'anecdotes ; Gustave Guiches, fureteur, mélange singulier de gtavité et de sourires ; Maizeroy, sanglé dans les plus beaux pardessus de Paris, qui lui seyaient à merveille ; Montégut, ardent et agressif ; Grosclaude, Champsaur, qui semblait toujours chercher un objet perdu ; Ginisty, Louis de Gramont, plus rarement Lemonnier, roux et brusque, une voix de gros chien qui semblait menaçante et qui était timide. Mendès, Silvestre, grands ténors de la chronique licencieuse, étaient passés à l'ennemi.
Donc, le Gil Blas commençait à sentir la terre. Le temps n'était plus où il éclatait sur le boulevard, piaffant, belliqueux et pornographique. Alors Maupassant, Mendès, Silvestre avec Richard O'Monroy en seconde ligne, faisaient un bruit de mousquetade et de pétarade.
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On payait des prix inouïs inaugurés par la bacchanale naturaliste, les tirages abondants, le soudain reverdis du roman et l'engoûmcnt du public. L'Echo de Paris donna son croc-en- jambe, en débitant le conte salé pour dix centimes. Général en chef, Mendès avait filé, en emportant avec lui une escouade de rats d'égout : il refera le même coup lorsque Xau fondera la concurrence à cinq centimes.
Les pennes raccourcies, le Gil Blas s'abattait pesamment. La maison ne faisait pas même bonne mine ; la direction fleurait la dèche ; Hubert coula ; on vit émerger Albiot, petit Mercadet assez bonhomme, râleur, qui ébaucha de vagues bluffs, les' rata et se rabattit sur le ratissage, suppression des faux frais, chroniques à prix de famine, feuilletons chétifs, plus mal rétribués encore que les chroniques. Francis Chevassu fut promu rédacteur en chef ; Richard O'Monroy resta le doge du conte : tous deux avaient de l'esprit, mais Chevassu davantage. On connaît sa série, très amusante et fort littéraire, «les grands enterrements, où il faisait discourir des morts illustres, comme Renan », ou des vivants illustres, qu'il supposait défunts.
Chevassu était fin, paresseux, sensuel, gour-
mand, délicat, humouriste et ironiste. En bon confrère, il garda, presque intégrale, l'ancienne rédaction. Elle continuait à potiner chez Guérin, ou bien se réfugiait chez Tortoni, qui allait trépasser, au Napolitain qui persiste. On rencontrait encore le vieux Scholl, joyeux jongleur du verbe ; Mendès insolent, lyrique, saoul, cynique et incohérent, dont la chemise saillait entre le gilet et le pantalon ; Maizeroy, magnifique de stature et de pardessus, le chef déjà blanc — son beau toupet — avec une petite moustache noire de gardefrançaise ; Bonnetain inquiet, les yeux pleins de son destin noir, avec des rires subits de méridional, que la galéjade élève au-dessus des contingences ; l'impatient, convulsif, combatif, orgueilleux, vaniteux, pitoyable Maurice Montégut ; et plusieurs de ceux que j'ai nommés déjà, avec d'autres qui accouraient de tous les bureaux de rédaction ou des théâtres, habitués des cabarets, oiseaux de passage : un Blavet, un Gille, un Lorrain, un Courteline, un Donnay, un Capus, un Méténier, un Alexis, un Arène, un Grosclaude, etc.
On jouissait encore d'un reflet des mœurs du
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Second Empire ; les flâneurs pullulaient ; le journalisme comptait moins d'animaux ponctuels, fur tifs, asservis ; la blague jaillissait débridée ; le boulevard conservait un prestige, mais la concurrence était fort âpre, ce me semble, tous ces gens en quête de l'os à moelle, avec une rage entremêlée de gouaille.
Ce vieux maréchal de la chronique, Aurélien Scholl, au masque pesant, voire crapuleux, et dont le monocle durcissait l'œil, n'avait pas l'esprit qui ménage la victime : il y allait à coups de stylet, parfois de meriin ; il aimait à choisir une tête : Léopold Stapleaux fut la plus notoire. Avait-il beaucoup d'esprit? On l'a contesté. J'hésite. Il l'avait très agile, sûr à la riposte, saisissant au vol le mot qui fait rebondir le trait.
• Son entraînement était prodigieux. Daudet le dépeignait en bras de chemise, s 'exerçant avec sa cuisinière ou son valet de chambre. L'homme avait un fonds de morgue et une dent de buU dog. Parce qu'il voulait le luxe avec acharnement, il no fréquentait que les établissements les plus chic et donnait de forts dîners où il fallait se résigner à ses feux d'artifice. J'ai, de-ci de-là, tâté sa promptitude à renvoyer la
balle : chaque fois, riposte du tac au tac. Pourtant, un soir, Daudet lui tint tête, par gageure, pendant près d'une heure ; mais le romancier s'avoua exténué.
Scholl me témoignait une certaine sympathie ; je n'ai pu en deviner la cause ; aucun de nos atomes ne crochait. Au reste, j'éprouvais du plaisir à l'entendre ; dans le tête-àtête, sa bénévolence se décelait telle que je me demande si, au fond, ce n'était pas un genre d'homme assez doux que la galerie envenimait.
Chevassu pratiquait la blague en demiteinte ; Montégut se montrait pointilleux, souvent sec, et souffrait amèrement de toute supériorité ; il se voulait l'égal des plus illustres et des plus riches. Un jour qu'un rasta venait de choisir devant lui un cigare de cinq francs, il voulut immédiatement l'imiter, disant : *
« Je ne souffrirai pas que, en ma présence, un individu s'offre des cigares plus chers que je ne m'en offre ! >>
Montégut, avec un style médiocre mais vivant, ime imagination nourrie, avait le don de s'adapter à maints genres. Par destination, c'était une nature douloureuse et crispée ; il souffrait ; un de ses yeux commençait à se
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gâter ; il lui fallait travailler violemment pour gagner sa vie.
Quand mourut le Gtl Blas, où il était un personnage, son sort devint misérable. Apre à courir la copie, il écrivit dix romans qu'il n'avait aucune envie d'écrire, des romans <« plaçables *, où l'aventure dominait et qui ne manquaient point d'intérêt. Sa vanité chatouilleuse, le sens suraigu de sa valeur, durent alors lui valoir de rudes chagrins et d'amères révoltes. Incontestablement courageux, autant qu'il était désagréable (je ne le dis pas pour moi, il me plaisait assez et toujours me parla cordialement), il eut mainte querelle. Qui se souvient d'une violente polémique avec Daudet, qu'il accusait de lui avoir <* chipé » le sujet d'une pièce — je crois bien que c'est l'Obstacle? — Daudet répondit paternellement. Montégut se montra injurieux et plein d'atrabile.
Au café, Mendès proccdiiit par foucades. Pauvre d'ironie, tournant assez mal l'anecdote, incapable de suivre une idée, il se rattrapait par une véhémence souvent éloquente, toxique, avec des crises d'exaltation, qui lui donnaient l'ascendant et le rendaient redoutable à la plupart des hommes de lettres. Nous y reviendrons.
Gustave Guiches, d'une voix qui passait du grave au doux, plus plaisant que sévère, truffé d'anecdotes, l'œil malin, parisien et provincial, mystique et sceptique, ambitieux et sans constance, mêlant la tradition Barbey- Villiers-Bloy à l'entregent boulevardier, avait les éléments du talent, toute la sauce qui attendait la pièce de résistance. Il y a bien des gens qui ne le valent point et qui sont célèbres. Malgré des traits assez vifs, il n'y avait en lui aucune méchanceté (à peine quelques rancunes, manifestées par des vengeances anodines, des vengeances de mots plutôt que de faits). Il se montrait serviable. Doué de fortune, il eût été excellent. Je lui dois un souvenir charmant, et charmant sans cause bien précise, comme sont la plupart des bons souvenirs.
Ce jour-là. Guiches nous amena, Malherbe et moi, déjeuner chez La venue, près de la gare Montparnasse : Malherbe dirigeait le service d'édition dans la vieille maison Quantin, alors tombée aux mains chaotiques de May, Nous eûmes un joli repas, fin, bien servi, qu'arrosait un vouvray gentil et assez sournois. C'était un de ces jours où le soleil semble promettre la vie éternelle ; sur les petites charrettes, et dans
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Ks doigts des bouquetières, les fleurs formaient des îlots odoriférants ; le teint des femmes était de nacre, d'églantine, de camélia. Nous déjeunions dans une manière de tonnelle où pénétrait l'Invitation au voyage, le roulement des trains de la gare Montparnasse.
Guiches parlait de l'éternité. Sa voix mystérieuse évoquait les images saintes, la minute saisissante do l'élévation, les cantiques du mois de Marie, le Chemin de la Croix dans l'ombre des nefs millénaires, les reposoirsdes processions, et les plus beaux souvenirs s'élevaient avec le Vouvray, toute notre enfance catholique éperdue de prières, frissonnante d'espérances, que le bruit des cloches remplissait d'une joie frénétique...
Pierre Veber ne m'est pas apparu comme un causeur ; il a la voix plutôt fluette ; il procède par petites touches ; son don comique, un comique qui comporte des nuances délicates en même temps qu'excentriques, et son esprit d'observation sont incontestables. Il a fait un étincelant hom.me de théâtre. Il pouvait encore mieux faire ; deux de ses romans sont pleins de finesse captivante.
Fernand Xau était alors un grand reporter, homme menu, au visage mou, coloré et vague, aux membres mal jointes, au corps mal équarri, aux yeux perplexes, à la voix brumeuse, couverte, usée et douce. On le voyait rôder dans les couloirs et disparaître dans les encoignures. Intelligent mais peu significatif, poli jusqu'à l'approbation perpétuelle, il semblait destiné à jouer les comparses. Cependant il étonnait par des coups de reportage inattendus ; il savait s'introduire auprès des puissances, se faufiler dans les foules, arriver à l'heure des événements, dénicher des secrets, et sa manière de raconter n'était pas déplaisante.
Il avait fondé des journaux satiriques, s'était remué en province et mêlé aux luttes électorales. Ses compagnons savaient bien qu'il était toujours en quête, le nez au vent, l'esprit en éveil, résolu à saisir l'occasion et à la faire naître. Il devait rendre à l'Echo le croc-enjambe que celui-ci avait administré au Gil Blas.
A de longs intervalles, s'amenait Camille Lemonnier, au masque de dogue roux, aux
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yeux gris jaune. Taillé en force, brusque, rude de voix, rouge, les cheveux drus et plaqués sur la tête, pérégrinateur, voyageur, sa personnalité semblait se livrer et n'était pas saisissable. A Paris, il venait en passager, traversant les bureaux de rédaction et les revues, dînant de-ci de-là chez des amis, ennuyé d'avoir à gagner sa vie par des voies qui l'agaçaient, cordial, un peu chaotique, un peu ahuri.
Il semblait mal comprendre ce qu'il comprenait parfaitement. Peu d'hommes furent aussi férus de Uttérature et eurent autant tl'amour pour les vocables. Il pratiquait passionnément le dictionnaire et vivait dans l'inquiétude perpétuelle des livres nouveaux qui lui révélaient des coins de sa nature qu'il avait jusqu'alors ignorés. Cette inquiétude ne lui a pas permis d'éclaircir suffisamment sa personnalité ; il la cherchait sans cesse à travers des manifestations nouvelles. Pourvu de toutes les recettes de la phrase, du récit et de la description, avec une vision chaude et vive, il savait être intime, violent, dramatique, lyrique, poétique, très réahste ou très rêveur. Le Mâle est un livre plein de recoins savoureux. Le Vent dans les vwulins, une merveille de vie locale. Le Mort
possède une incontestable force tragique. Mais Lemonnier remettait lui-même son succès en suspens, si bien que sa réputation demeurait au-dessous de son mérite et que, digne d'être le maréchal des lettres belges, il n'en fut qu'un doyen mal admiré.
Il montrait le plus souvent un air de vaillance. Parfois, accablé, il cachait à peine l'amertume et la désillusion. Il m'a parlé de la mort avec de beaux accents.
Les lettres parisiennes l'honorèrent d'un banquet, où il dit des choses remarquables, et dont il attendait, avec candeur, je ne sais quelle consécration de gloire. Il eut des procès fâcheux, l'un à Paris, l'autre à Bruges. A Paris, ce fut pour un conte assez monté de ton et d'action : dans une mine, une femme s'offrait en holocauste aux misérables, et ies misérables en profitaient d'une manière qui excita les susceptibilités de la magistrature.
Lemonnier appela beaucoup de confrères, les uns comme témoins de moralité, les autres « pour le soutenir par leur présence ». J'étais de ces derniers. L'écrivain avait un air solennel et nous serrait la main comme on fait aux enterrements. Picard proféra im éloquent plai-
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doyer, avec un puissant accent de terroir ; le barreau lui fit une ovation, et le conteur s'entendit condamner à mille francs d'amende, je crois, ou quelque chose d'approchant.
J'ai revu Lemonnier, peu avant la guerre, à Bruxelles. Alors âgé de soixante-cinq ans, sa force décroissait ; il exhalait une poignante mélancolie, l'horreur d'un destin cruel...
En somme, je l'ai rencontré souvent, je ne l'ai guère connu : ainsi qu'il échappait à soi-même, il échappait à autrui. C'était une force, un assemblage d'admirables qualités qui se heurtaient et s'éparpillaient... S'il avait su se concentrer, il en eût été f^us grand, surtout il se fût mieux imposé soit à l'élite, soit à la foule — ou aiLx deux. Tel quel, je le tiens pour un écrivain de large envergure, à qui on n'a pas rendu la justice qu'il mérite. J'en vois dix autres, menus, diserts, mariolles, que le public déguste avec componction et qui ne valent pas tous ensemble le sanguin, virulent et malheureux Camille.
Sous la direction Albiot-Chevassu, la lueur du Gil Blas continuait à décroître. On essaya
de ranimer ses chandelles par de la piaffe et on imagina une fête << bien parisienne » épicée par rO'Monroy le plus égrillard. Cette fête, qui attira tout le boulevard et tout Montmartre, laissa le Gil Blas dans son marasme.
Chevassu traitait ses collaborateurs avec une honorable bonhomie. Je l'ai pourtant pris un soir pour un ogre. Nous étions trois du Gil Blas, lui, l'autre et moi, à une réception de l'Elysée où régnait alors Félix Faure. Une foule assez arsouille s'y disputait les champagnes, les petits fours et les sandwiches, avec une voracité sauvage.
Le haut Félix montra, vers minuit, son plastron barré du cordon rouge. Sur le corps considérable, la tête apparaissait petite, rougeaude et vulgaire. Il saluait la foule avec un petit air de souverain. On attendait le souper. De bonne heure, des queues patientes s'accroissaient devant les portes qui défendaient le sanctuaire aux victuailles. Cette multitude, au demeurant composée d'hommes et de femmes accoutumés à une vie confortable, évoquait les mendiants qui attendent la soupe à la porte d'une caserne. Chevassu, étincelant ce soir-là, nous avait divertis de blagues à la Chat noir et
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menés auprès d'une jeune personne dont les cheveux blonds et le visage éclatant effaçaient toutes les chevelures et tous les teints. Quoiqu'il eut réussi à se réconforter au buffet, il criait famine, avec des soupirs d'anthropophage. Un ah ! venait de se faire entendre dans la foule, la longue aspiration de l'espérance collective : les portes s'ouvraient aux soup>eurs, et l'avantgarde se ruait déjà sur les viandes.
— Il faut que je mange ! rauquait Chevassu.. ou que j'assomme quelqu'un...
Ayant dédaigné les queues, il n'avait acquis aucun droit.
— Mais, remarqua-t-il, la noble intrigue et le népotisme ne sont pas de vains mots. Nous allons séduire et corrompre...
Je ne sais ce qu'il raconta aux huissiers, mais, tout de suite, il les fit rire, les médusa par des récits burlesques et fantasmagoriques. L'un d'eux ouvrit une porte condamnée : la foule nous voyant frauder l'octroi rugit de fureur et tendit ses mille poings. Mais déjà nous étions dans la place : je vois encore Chevassu vainqueur des viandes rouges, des viandes blanches, des truffes, des pâtés, des desserts... Un huissier à belle chaîne nous conseillait doctement de
boire un mélange de bordeaux et de Champagne : chacun sait que ce mélange mérite de n'être pas dédaigné.
La mort deChevassu ne m'a pas surpris. Il était grand, épais, mais de chair maladive, trop souvent enrhumé. Il a su tirer, comme Heredia, le maximum de profit d'un minimum de travail. Comme tous les paresseux, il subodorait les sinécures ou les demi-sinécures, ces postes reposants, qu'à la rigueur on fait créer par ses amis. Mais c'était un galant homme, sans fiel, avec un talent assez vif pour mériter d'en vivre... sans excès de fatigue.
Le rôle de Guérin se rétrécissait avec la décadence du Gil. Il ratissait tant qu'il pouvait pour le compte de l'administration, et je fus une de ses victimes. Le Gil m'avait commandé un feuilleton depuis le temps d'Hubert, et on avait convenu de quarante centimes la ligne, somme respectable pour un demi-débutant. Sous couleur de parler du feuilleton, Guérin me donnait des rendez- vous presque clandestins. II me tenait des propos incohérents et énigmatiques.
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Il faisait des allusions à peu près incompréhensibles.
Un soir, nous demeurâmes assis une bonne heure l'un devant l'autre. Il faisait chaud, étouffant et sinistre ; une sale lumière de gaz éclairait d'odieuses paperasses. Guérin, occupé tout ensemble de moi et de diverses épreuves, ne parlait que par intermittences : il noyait le poisson. Enfm, d'un air de maquignon, honteux et cynique, il leva quatre doigts. Et comme je faisais mine de ne pas comprendre :
— On ne peut donner que quatre sous la ligne pour le roman !
Puis il baissa la tête sur un fîlet. J'essayai de protester ; il faisait des mines contrites :
— La caisse se vide !
Et quand je cédai enfin {L'Attire Femme est un livre difficile), il eut un petit rire gêné et goguenard.
Albiot, s'étant querellé avec le Conseil d'administration, résolut de fonder un journal luimême et trouva, pour le départ, quelques fonds qu'il espérait grossir en route. Le journal devait
se nommer le Grand Jo^irnal et avoir un format supérieur à celui des plus fortes gazettes du matin.
Ce fut un hourvari le long des boulevards ; Albiot savait chauffer la réclame. Ses hommes faisaient la retape pour former une rédaction : comme aucun traité ne me liait au Gil Blas et que Chevassu n'y mettait point d'obstacle, j'acceptais une chronique chez Albiot, et je promis un roman. Guiches fut le rédacteur en chef. On s'installa assez pauvrement : c'était provisoire. Dès les premiers numéros, nous flairâmes la dèche.
Albiot recevait avec grandeur et bénévolence ; Guiches se montrait bon enfant ; les chroniques furent quelconques, et on me pressa tellement pour le roman que je le donnai par lambeaux.
D'abord les bureaux regorgèrent de monde et de sourires. Puis, les visiteurs se raréfièrent ; ceux qui venaient avaient la mine inquiète ; Guiches passait de l'ironie à la goguenardise ; Albiot était invisible pour tous ceux qui réclamaient des pécunes. Quand je lui remis le premier paquet de copie, je tentai d'obtenir un engagement, un bout de lettre ou du moins
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qu'on me fixât un prix. Albiot, tout de suite, se rappelait un travail urgent, ou bien, un homme d'affaires l'attendait dans une pièce voisine, un capitaliste...
Quand je fixais moi-même les conditions :
— Oui I oui I nous nous arrangerons... vous serez content I afïirmait-il en brusquant l'entrevue.
Je le revois, ses yeux tour à tour vifs et vagues, le visage aimable et contracté, un peu de sueur aux tempes. Ce n'était sûrement pas un méchant homme ; s'il avait été riche, il eût été généreux jusqu'au faste. Au reste, j'étais fixé. Chaque fois qu'un homme m'a dit : « Nous nous arrangerons ! ♦ les résultats ont été médiocres.
Je réussis du moins à obtenir une « avance », avec chaque paquet de copie. Je ramassai ainsi quatorze cents francs, ce qui n'était pas le tiers de ce que j'avais réclamé, et jamais le Grand Journal ne me versa un patard de plus, vu qu'il trépassa pieusement, après une courte existence, chargé des malédictions de vingt hommes de lettres.
Après quoi, ceux qui venaient du Cil Blas se raccrochèrent à leur vieux navire. Il faisait eau
de toutes parts et finit pai débarquer sa rédaction sur le radeau de la Méduse. Chevassu, Maizeroy, Veber, voire O'Monroy, Ginisty, louvoyaient heureusement sur la mer des gazettes ; d'autres demeuraient en détresse. Pour Guérin, ce fut le grand naufrage. On lui donna une petite place à la campagne, dans les contributions. Pourri de parisianisme, il dut quitter à la fois sa ville et une maîtresse dont il ne pouvait se passer. Il goûtait auprès d'elle le plaisir de se faire battre... Enfin, il aimait les petites femmes cloîtrées, et je l'ai entendu dire, avec une mélancolie railleuse et gourmande ; <! Ah ! mon vieux, si on me donnait un café-concert !
Tout lui faillit, jusqu'au bonnet d'âne ; il ne put survivre ; un beau jour on le trouva inerte dans un compartiment de première classe, où il s'était débarrassé de l'existence.
Pendant ce temps, l'Echo de Paris prospérait, sous le règne de Valentin Simond, secondé par son fils Henry Simond. C'était une feuille plutôt radicale, où la licence avait ses coudées franches. Il a formidablement changé par la suite, mais
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il faut roniarquor que c'est après la mort du père : éternelle histuire de la divergence des opinions et des doctrines entre générations successives.
Les poids lourds de l'endroit, je l'entends au sens figuré, étaient Mendès, Fouquier, Lepellctier de Bouhélier, Bauer, Silvestre, Courteline. Encore qu'au second plan et bien que son art ne dût guère séduire Valentin, Marcel Scbwob jouissait d'une influence souterraine. Il y avait Keibrach, François de Nion, Descaves, plus tard Jules Renard, moi-même et quelques légumes chétifs. Le secrétaire de la rédaction était Rosati ; un caissier bougon et qui ne payait pas volontiers séjournait dans la grotte aux écus : il est mort prématurément, sort normal des caissiers, qui vivent en cloportes dans des caveaux et des cages.
Valentin Siniond, gras d'une graisse fondante, le teint d'un navet fuligineux, la démarche roulante, se décelait tout à fait malsain et destiné à une disparition prochaine — ce qui ne manqua point. Mendès et les autres poids lourds le fréquentaient familièrement ; mais les jeunes rédacteurs voyaient surtout Henry Simond, très maigre, le nez effilé, la moustache peu conquérante et le teint hâlé.
Je n'ai personnellement eu à me plaindre ni de l'un ni de l'autre. Valentin m'offrait galamment des permis de chemin de fer et me parlait dans les couloirs, en passant, avec des inflexions amies. Henry Simond m'accueillait avec politesse ; il m'appela << cher maître » de bonne heure et loua mes contes : lorsque le journal devint décidément politique — et réactionnaire — les contes cessèrent de paraître régulièrement, mais Henry s'en excusait avec courtoisie et se plaignait des nécessités de l'heure dreyfusienne. Il m'est totalement impossible de témoigner de l'intelligence ou de l'inintelligence de Valentin et d'Henry Simond : les paroles que j'ai échangées avec eux n'eurent jamais le caractère de la causerie ; il s'agissait invariablement de questions pratiques et peu subtiles. Parfois, je fus assis quelque temps dans le bureau d'Henry, qu'occupaient simultanément des personnages redoutables. Dans ce cas, Henry ne prenait qu'une part incidente, et fort sommaire, à la causerie.
Rosati, le secrétaire de la rédaction, est un homme avisé, averti, intelhgent, parfois abrupt, parfois charmant, qui connaît à merveille la mécanique parigote. Il inquiétait les légumes
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chétifs par des sautes d'humeur. Schwob disait souvent: «Qu'est-ce qu'il a à m'en vouloir? Pourquoi s'est-il mis à me détester? •> Je pense bien qu'il d(5te9tait certaines gens, mais il savait aussi témoigner, avec ime certaine persévérance, de la mauvaise humeur ou de la morosité à ceux qui ne lui déplaisaient point. Quand il le fallait, il cassait les gens aux gages avec une apparence de férocité. Mais il n'est point féroce. Il connaît la pitié. Il aime à seconder — pas toujours — ceux dont la situation est un peu dure ; il fait, autant qu'il est en lui, passer leurs chroniques, mais pas aux dépens du journal.
C'est l'homme du monde qui sait le mieux abréger une entrevue, d'une façon qui trouble les novices. Il a l'air d'amorcer une conversation, il a un sourire, sa voix est gentille, et soudain la poignée de mains << tangentielle 9. On n'a pas le temps de se reconnaître, il est déjà le nez sur SOS paperasses, le visiteur n'existe plus... Au reste, il flaire i ceux qui ne savent pas partir » et les fait filer en vitesse.
Je suppose qu'il est sceptique. Il adoptait « secrétarialemcnt * les opinions de l'Echo. Quand la feuille devint conservatrice et nationaliste, Rosati inspecta les chroniques avec une
sévérité conservatrice et nationaliste. Les contes surtout furent sarclés, épluchés, raclés. A la moindre gaudriole, Rosati fermait la barrière. « Nous ne publions plus du Mendès ! >>
Je n'ai eu qu'à me louer de lui. Il ne m'a pas fait la moindre crasse : de lui à moi, ce fut un homme qui ne manqua ni de délicatesse ni de cœur.
A l'Echo d'avant le Journal, Catulle jouait les satrapes. Il avait son antre, oùil fumait, écrivait, découpait, braillait, bavardait, hyperbolisait. Il pouvait être généreux. Il le fut plus d'une fois pour tels confrères. Sans que je l'eusse demandé il m'a rendu service — en recommandant un roman à YEcho, qui le publia. Par la suite, il fut invariablement équivoque et dangereux. Il m'a desservi dans diverses circonstances. J'ai lieu de détester sa mémoire... avec correction... et en tout cas le droit de parler franchement.
On dit qu'il a été beau. M. Dieulafoy m'affirmait qu'à seize ans il ravissait. Parfois, on l'habillait en fille, et il faisait illusion, il possédait les grâces féminines, ce que j'ai peine à croire, car ses gestes manquaient totalement du rythme qu'il possédait surabondamment comme poète.
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D'autres l'ont dépeint à vingt ans, comme un joli Christ blond. D'autres ont vu, vers la trentaine, un Bacchus séduisant. Je ne l'ai connu que flétri, les yeux exorbités, injectés de bile et de sang, la démarche grossière plutôt que lourde, le buste épais, mal campé sur des jambes ai-sez courtes, le cheveu rare, la barbe passable, ('oquet et aussi débraillé (i), une cravate blanche et molle, la chemise qui dépassait entre le gilet et le pantalon, la voix rauque, éraillée, je vciLx croire qu'il pouvait plaire, mais ni par le charme, ni par l'élégance, plutôt par une espèce de fascination et par des trucs de commis voyageur littéraire.
Il inspirait une sorte de terreur. J'ai vu des hommes de lettres fort braves qui tremblaient devant lui ; d'autres appréhendaient jusqu'à l'angoisse ses colères. Avec cela une outrance qui éclate dans son œuvre et en constitue non l'originalité (l'homme était un réservoir de réminiscences), mais une manière de personnalité. Il savait s'imposer aux directeurs de
(i) Je me souviens, h FEcho de Parif, de lui «ivoir vu égaliser I es m-inches d'un habit, us^s au bout, à l'aide des grands ciseaux de la rédaction. Le uaturel avec lequel il opérait était fort divertissant.
journaux comme aux éditeurs ; il bouclait les affaires en vitesse. M™® C... racontait qu'un jour elle avait rencontré Mendès, rue de Richelieu. Il lui avait demandé : «D'où venez-vous? Où allez-vous? » M™® C... avait répondu : << Je viens de chez X..., le nouvel éditeur... Je dois y retourner tantôt.
— Bah ! fit Mendès... Croyez- vous qu'il ait de l'argent?
— Il doit encore en avoir... il vient seulement d'ouvrir boutique. »
Une heure plus tard, M""* C... revenait chez X.., Elle y trouva Mendès, qui venait de signer un traité et qui empochait un matelas de billets. En un moment, veni, vidi, vici.
Cet effrayant bonhomme était vaillant. Il allait gaillardement sur le terrain et s'y comportait en furieux, chargeant à fond l'adversaire. Au reste, il s'escrimait très mal, fut blessé par Maizeroy et faillit bien être tué par Vanor. Ce Vanor, garçon sportif, me disait avec flegme :
— Quand je l'ai vu foncer sur moi comme un chien enragé, je me suis dit : << Mais il veut me tuer ! Alors, j'ai paré et frappé, malgré moi. >>
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Mcndès, atteint au ventre, fut sauvé par l'accumulât des graisses.
Quoi qu'il en soit, il buvait, mangeait et îdmait largement. « Mon régime est fait de tous les excès ! » déclarait-il. Le surprenant est qu'il gardait sa vigueur d'écrivain et qu'on le retrouvait chaque soir solide et tapageur. Quelques aniis l'aimèrent jusqu'à la fin alors que d'autres se retiraient de lui et le vitupéraient.
Courteline, fin, observateur, loyal, dont l'âme est certes généreuse, l'a de tout temps défendu avec force, et l'excellent, l'honnête Dierx lui resta fidèle jusqu'au dernier jour...
Mordicus, il garda l'ascendant. On le trouvait aux générales ou aux premières, alerte, littéraire, souvent agressif, qui faisait trembler auteurs, directeurs, acteurs et actrices. Son feuilleton bouillonnant, surchargé d'épithètes sompteuses, souvent absurde, avec des éclairs de lucidité critique, avait cette valeur d'être artiste et de manifester un amour furieux del'art. Quelques-uns ont voulu qu'il n'aimât pas même la poésie, les lettres, la musique. C'est injuste. L'homme était passionnément artiste ; il adorait les belles phrases, le rythme chaud, le lyrisme. S'il n'eût pas aimé tout ça, pourquoi
aurait-il écrit? Il pouvait faire mieux. Cantonné dans les affaires, qu'il entendait fort bien, il eût gagné bien plus d'argent que par ses spéculations de poète, de romancier et d'homme de théâtre. Pour lui, la Gloire n'était pas un mot vide, il y aspirait frénétiquement, il y rêvait comme un jeune romantique : il eût pu être un admirable ferment, un grand propagandiste du beau...
La jeunesse en parlait rudement ; on exagérait encore son tempérament pasticheur ; mais ceux qui entraient dans son orbe subissaient et sa puissance réelle et sa puissance fictive... A peine une portière de wagon l'eût-elle tué, dans les ténèbres, tout le monde l'oublia. Je n'ai plus revu pareil effondrement. L'homme ne se maintenait que par sa véhémence, son audace, et je ne sais quelle force dissolvante.
Son œuvre est vaine ; il faut trop chercher pour découvrir quelque joyau, quelques fleurs exquises. Elle rend plus basse l'humanité déjà si basse. Ce n'est pas le pessimisme amer souvent fort noble, qui correspond à la troublante férocité du monde, c'est une complaisance perpétuelle envers ce qui enlaidit la sinistre destinée. Avec cela, je le répète, un amour si fer-
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vent de l'art qu'il faut lui pardonner bien des choses, des dons inouïs, un lyrisme aigu et chaotique, le sens strident des littératures, presque de toutes les littératures... Au total, l'effort le plus inutile que je sache et, de tous les talents qui parurent celui, peut-être, dont on dirait le plus justement qu'il eût mieux valu ne pas jaillir du néant.
11 fut une décade où le grand Bauer faisait figure de puissance, puissance qui s'exerçait dans une sphère étroite mais sûre. Je revois nettement cet humain énorme, ces yeux bleus dans un brouillard, ces cheveux qui bouclaient, et, dans le visage, une ressemblance confuse avec Dumas père, et Dumas fils, ce qui fit courir le bruit, invérifiable, qu'il était un fils naturel du collaborateur de Maquct. Ce n'est pas à lui, je pense, que se rapporte l'anecdote relatée par M™o Stem : ♦ Un chroniqueur débutant vint dire à Dimias fils :
— Monsieur, on prétend que je suis votre frère
— Eh bien 1 Monsieur, il faut en profiteil riposta Dumas...
Henry Bauer profita ou ne profita pas de sa ressemblance, mais, en 1893, il passait pour redoutable. Ce n'est point par sa parole diffuse, pâteuse, hésitante. C'était par J a plume. Plume batailleuse, agressive... Bauer se voulait de l'avant-garde. Craignant toujours de manquer le train, il louangeait des réputations montantes, et il était sincère, je crois. Quand il voulait quelque chose pour lui-même, il prenait des allures menaçantes.
Au théâtre, il ne fallait pas lui déplaire ou lui résister. Il immolait, il assommait. Si l'on n'agissait pas à son gré, on était traité à la kurde.
A l'Echo, il détenait la rubrique dramatique, qui donne la force et l'autorité ! Cette chronique était alors tenue par de tels chenapans ou de tels imbéciles que Bauer y faisait honnête figure. Il combattait pour les jeunes, et le Théâtre naturaliste lui dut un sérieux coup d'épaule.
De loin, sa tête crépue et grisonnante, sa stature, faisaient grand effet, — surtout lorsqu'on le voyait debout, dominant chacun de toute la tête ; de près, son air endormi et ses yeux de bison le desservaient, et ses propos ne modifiaient point cette impression première.
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Je fus quelque tomps son ennemi. En ce temps, je faisais la critique littéraire à la Revue Indépendante, que Savine avait rachetée avec Nion, lequel la dirigeait.
Un jour, Auguste Germain dépasa un gros article où il encensait démesurément Henry Bauer. C'était dans le moment où Bauer jouait le justicier avec maîtrise, faisant presque autant trembler les timides que Drumont ou Rochefort. Nion, ennuyé, et dans l'intérêt de la revue, était d'avis qu'il fallait avaler la pilule. Je m'y opposai, en prenant la responsabilité de l'affaire, et l'article parut ailleurs. Bauer me voulut mal de mort pendant deiLx ou trois ans et me décocha quelques flèches pesantes.
Généralement les hommes qui ont su se rendre effrayants maintiennent leur position pourvu qu'ils soient braves, ou du moins ne déclinent que par degrés. La chute de Bauer fut instantanée. Il eut avec son directeur un dissentiment et se figura qu'il n'avait qu'un geste à faire — le geste du départ — pour qu'on se prosternât jusqu'à ses godillots. Il sortit, sûr qu'on le rappellerait. On ne le rappela point, et ce fut bien amer. Il essaya de reprendre pied. Nulle part, il ne trouvait une prébende accep-
table. On le vit qui déclinait, qui languissait, jusqu'à ce que des amis lui eussent déniché un poste chez la Princesse. Oubhé démesurément, on le retrouvait par éclipses, vieillissant, ses épaisses épaules tombantes, ses omoplates bombées...
Il connut encore 1914-1915, lui qui avait vu 1870 et la Commune, puis succomba si obscurément que peu de gens soupçonnèrent qu'il fut un des despotes de la presse parisienne.
Courteline était un garçon très maigre et très souple : avec un rien d'entraînement, il aurait pu se faire une carrière « dans la dislocation >>. Le visage naturellement fané et pourtant jeune, le teint culotté par l'usage trop assidu des salles de café, les yeux vifs, le crâne des << dolichocéphales méditerranéens », un charmant sourire, où filtraient son bon cœur et son scepticisme, il avait, il a toujours un sens suraigu de la bêtise humaine. Elle l'amuse et l'irrite, elle lui tire des métaphores gaies, qui dégagent une buée de mélancolie ; il sent à merveille tout ce que l'homme perd de temps en actes idiots, et nul
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n'a mieux conçu la parodie bureaucratique, Courtcline ne s'en fait pas accroire : persuadé que les plus intelligents des hommes ont de copieux coins d'imbécillité, il se moque de luiniêiue comme des autres. L'œuvre de lui que je préfère, œuvre de la plus comique et la plus profonde observation, c'est Messieurs les ronds de cuir.
Comment devint-il l'ami de Mendès? C'est un mystère impénétrable, A part un amour commun du café et de la bohème (il est vrai que c'est beaucoup), tout devait séparer ces deux hommes. L'âme de Courteline est sincère ; il a une sentimentalité bon enfant ; il est réaUste et classique, pétri de bon sens; il n'intrigue pas, incapable de trahir un copain ou même de faire une « crasse » à un indifférent, et, s'il fut débauché, dans le sens ancien du mot, il n'a rien de corrompu. De plus, il est Français jusqu'aux moelles, il l'est purement, essentiellement, indécrottablement. Tout en lui est net, précis, loyal. Qu'est-ce donc qui l'attacha à cet être impersonnel, insaisissable? (i)
(i) Il me l'a expliqué, récemment, dans une lettre très noble. «Je dois tout à Mendès», écrivait-il, • dans les journaux, en librairie, au théâtre»... Tout de même, il ne lui doit pas son t.ilent.
Le sceptique Courteline incline vers le spiritualisme, du moins en ces années dernières. Je me souviens d'une causerie chez Kahn, où quelques traits me firent presque imaginer qu'il allait suivre la voie de Coppée, Huysmans, Péguy. Il est assurément préoccupé de la vie étemelle, — et je lis dans son petit livre, Philosophie de Georges Courteline : << Tout bien pesé, le spiritualisme l'emporte en probabilité sur l'athéisme, qui est une simple opinion. «►
Il est vrai qu'il écrit ailleurs : << On change plus facilement de religion que de café ! » En somme, il admire et envie ceux qui croient ; je l'ai même entendu manifester une sorte de vénération pour les salutistes.
Un être étrange habitait les coins caverneux de l'Echo de Paris : Marcel Schwob réalisait quelque personnage de conte fantastique, avec ses yeux nocturnes, son nez en rostre, son visage lunaire et son accoutrement. La nature n'avait pas soigné son bâtiment. Il était faible, épais, gauche, inélégant ; sans être très gros, il avait un air de tonne ou de citrouille. Il se
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vêtait mal ; ses habits semblaient toujours vétustés, soit qu'il ne portât ses ♦ complets » qu'après les avoir laissés moisir dans une armoire et les avoir imbibés d'une substance oléagineuse, soit qu'il les achetât chez un biffin en boutique. La poussière des livres et des réduits s'y accumulait.
Marcel Schwob, esprit malsain et érudit, doué d'un sens délicat de la forme, amoureux de l'excentrique, parlait doucement et savait admirer : Jules Renard fut un des jeunes dont il raffolait. Poil de carotte et l'Ecorni fleur n'avaient pas de thuriféraire plus constant.
J'ai passablement fréquenté Schwob; il me communiquait volontiers les plans de ses futurs ouvrages : celui auquel il tenait le plus, et qui ne parut jamais (je crois?) était l'histoire d'un homme éperdu entre la Fatalité et le Libre Arbitre. Nous ne devînmes pas intimes. Quelque chose n'accrochait pas. En sorte que je n'ai pas bien saisi l'âme tendre de Schwob, son âme amicale. En retour, son âme littéraire me fut ouverte à grandes baies. Elle était éparse, elle flottait, elle tanguait, à la merci de toute lecture nouvelle, pour peu que cette lecture l'intéressât.
Cependant, à cette époque, il avait un goût
prédominant pour les histoires mystérieuses et fantasmagoriques, tout en s'enthousiasmant pour de vieux textes ou pour de nouveaux écrivains. Il ne tenait pas infiniment à l'originalité, il estimait avec Anatole France que ce n'était pas la qualité supérieure. C'est l'opinion de maints rongeurs de livres ; ils se rangent volontiers à l'avis du scribe : nil novi sub sole. Pourtant, il chérissait Edgar Poë d'un amour exalté et lui reconnaissait une originalité extraordinaire : il l'imitait du reste, il imitait cent écrivains illustres ou obscurs.
Schwob avait la fierté, voire la noblesse, de sa profession, et à mesure qu'il prenait de l'âge, son estime pour tout ce qui est littérature et érudition pures s'accroissait, en même temps qu'un certain mépris pour le travail courant. J'ai fini par le perdre de vue, mais je préjuge qu'il gardait ses prédilections pour l'excentrique : vers la fin de sa vie, il se faisait servir par un domestique chinois, ce qui est bien << dans sa ligne >>.
En bref, l'homme avait une valeur réelle ; il était intelligent, savant et artiste. Hors la vie par une physionomie qui ne plaisait pas aux femmes, hors la vie par une bibliomanie exces-
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sive, il avait un talent agréable et fortement nourri, peu personnel certes, mais digne, et qui valait d'exister. Sans adopter son avis sur l'originalité, — qui est un élément essentiel de l'art, — il faut toutefois admettre qu'on peut avoir de grands mérites sans originalité. Un imitateur maladroit, un pasticheur stupide, sont agaçants, mais la majorité des écrivains que nous aimons n'ont qu'une personnalité assez réduite : les contes étranges de Schwob rappellent étroitement ceux des maîtres du genre ; ils sont étranges tout de même, quelques-uns fort captivants, et presque tous bien écrits. S'il m'arrived'en retrouver quelqu'un, je le relis avec plaisir.
L'ancien communard Lepïelletier de Bouhélier avait abandonné ses convictions révolutionnaires, et il mourut (en apparence) conservateur nationaliste. Ce petit homme fort chauve, bizarre de physionomie, était vif et bègue. Bon journaliste, amusant, mais guère spirituel, il écrivait souvent des chroniques bien troussées. Il publia de gigantesques romans d'aventures.
la plupart, sinon tous, historiques, et qui ne sont pas dérnesurément captivants. Sa situation, dans la maison était bonne et s'améliora encore après le départ de Mendès. Il traitait avec les directeurs d'égal à égal et ne se montrait pas méchant homme pour les jeunes collaborateurs. Ce maître Jacques ne manquait pas d'intelligence, et c'est tout. Il a passé dans la lanterne magique en comparse ; il est invraisemblable que les temps futurs entendent encore parler de lui, hors en un point : son amitié, fidèle jusqu'à l'obstination, combative et touchante, pour Paul Verlaine.
Ils s'étaient connus jeunes. Lepelletier faisait profession d'admirer Verlaine ; il lui rendait visite dans les hôpitaux où le poète tenait ses assises ; il s'efforçait de lui faire rendre justice dans la presse et de lui placer quelque copie. Non seulement il lui resta attaché jusqu'à la fin, mais il pratiquait le culte de Verlaine, avec la jeunesse, au Luxembourg et dans les banquets. Un de ces banquets m'a laissé un souvenir particulièrement savoureux.
C'était avenue du Maine, dans un grand restaurant, qui se nomme, je crois, le Palais d'Orléans. J'y trouvai la belle M^^^ Mendès, qui.
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issise sur une marche d'escalier, attendait récoulemcnt de la foule. Elle produisait un iffet extraordinaire et très somptueux : cWr lût fait une reine superbe.
Le dîner à cent sous aurait été quelconque sans l'apparition de très grands plats qui contenaient chacun une pyramide de chétifs poulets ornés de petits drapeaux tricolores et qui déchaînèrent un rire énorme. Ces minces volailles se révélèrent faisandées.
La multitude des invités comportait toutes les cliques Uttéraires, dont les plus récentes alors se dénommaient les Loups et les Lions... Le chahut était agréable, il devint frénétique au dessert, quand se dressa, triste et haut, notre Charles -Morice. Morice débuta avec sa gravité chagrine. Mais on ne le laissa pas faire. Son discours se noya dès le début sous ime avalanche de vociférations, vite suivies de projectiles. Petits pains, pelures d'oranges et de bananes, cornets de papier, débris de fleurs, serviettes, formaient des aérolithes pittoresques. En même temps, les spéciahstes produisaient des cris de coq, des bêlements, des hennissements, des beuglements, des braiments, entrecoupés de bravos injurieux et de « Silence ! » ironiques.
Quelque temps, Morice persista, puis, avec un long geste de dédain et de résignation, il se replia sur sa chaise. Lepelletier, imperturbable, avec le sourire, débita un discours, dont on n'ouït pas une seule syllabe.
Tous ceux qui tentèrent d'enchanter la foule furent hormis sans miséricorde, hors Cazals, qui, juché sur une table, obtint la faveur de réciter quelques vers de Verlaine dans im demi-silence. « C'est la fin des banquets littéraires ! » disait sévèrement Morice au groupe de la table d'honneur. Mais Lepelletier, clignant de l'œil, me glissa dans le tympan :
« Au contraire. Le chahut est l'âme des littératures.. Au prochain banquet Verlaine, il faudraïuiie salle grande comme Notre-Dame ! »
il y avait Fouquier, Henry Fouquier, et ses pseudonymes. Sans être le leader de l'Echo, il y exerçait cette influence persistante, bdzarre, fluide, réelle pourtant, dangereuse parfois, qu'il exerça durant les jours de son pèlerinage. Cet homme des Bouches-dm-Rhôioe emt une existence infiniment aventureuse. 11 fut gari-
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baldien ; il jouit de la camaraderie de Gambetta, devint secrétaire général à Marseille, préfet intérimaire, puis, à Paris, directeur de la Presse. C'est lui, et non un autre, qui fonda le Petit Parisien. On le vit aussi siéger au Parlement. Mais sa carrière authentique était bien le journalisme. Doué de la fécondité des morues, il écrivait comme on parle, d'une plume si abondante que le volubile Mendès en était écrasé. Il fut le roi, l'empereur dos pseudonymes: Nestor, Colombine, Colomba, Philinte, Spoctator, Caribert, Jacques Raffey et même Henry Fouquier.
Il avait le visage long, l'œil fin derrière les petites fenêtres du pince-nez, une barbe fleurie : il eut beaucoup de femmes, surtout de celles qui évoluent sur les plateaux. Il sytnboîisait vingt ébauches de carrière*^ ; ébauche de condottiere, ébauche d'homme politique, ébauche d'homme d'affaire, ébauche d'essayiste, ébauche d'historien, ébauche de critique, ébauche d'homme de théâtre, ébauche de joli homme... En revanche, journaliste bien complet, le plus complet de son époque. Ce n'était pas une béte, c'était un homme d'esprit, mais d'esprit limité, et un homme intelligent, mais d'intelKgence tronqtiée.
On le redoutait infiniment ; les jeunes lui avaient voué une haine féroce qui éclatait en tonnerres de petites revues. S'en moquait-il? Il y paraissait du moins. Je l'ai entendu blaguer assez agréablement ses insulteurs, tout en savourant une truite saumonée et des ortolans en sarcophage.
Amoureux des femmes et du luxe, chargé d'une famille plutôt coûteuse, il lui fallait beaucoup d'argent. Il travaillait donc comme un bûcheron de lettres, abattant les articles à pleine cognée.
On disait de lui pis que pendre, mais le plus souvent des choses invérifiables. Il allait, portant ses lourds besoins et sa puissance dérisoire.
Au fond, sa vie n'était qu'un long échec, cent tentatives vaines, mille rêves flanqués dans la crotte et aboutissant au piteux éclat du gazetier, qui ne vaut pas même les paillons des saltimbanques. La satire suprême de sa vie, ce fut cette Ecole des Journalistes, qu'il fonda et où il professa.
J'ai peine à croire qu'il n'eût pas Vême amère, le sens d'une vie complètement ratée, et que le cœur ne lui défaillait pas un peu, quand il se
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tournait vers l'arrière, vers la mer ténébreuse où avaient sombré tant de chimères.
Lucien Descaves, Reibrach, Jules Renard, Nion paraissaient à l'Echo : je parle d'eux ailleurs.
Après le départ de Valentin Simond, l'affaire Dreyfus détermina l'orientation définitive do l'Echo. On y prit ardemment parti contre le capitaine. Mendès, ayant refait le coup pratiqué avec le Gil Blas, était passé avec ses bagages et Silvestre au Journal, fondé par Xau. Le Journal était un concurrent trop redoutable, bondé de littérature, avec un état-major d'hommes brillants et fortement rémunérés. L'Echo déclinait littérairement ; il s'obstinait encore à dix centimes, et à dix centimes le grand public << ne marchait plus >>.
Néanmoins, on continuait à publier nos contes, avec des pauses, voire de longs arrêts. Les articles politiques accouraient du fond de l'horizon et bousculaient les belles-lettres. Une légion de prophètes s'abattit sur cette gazette naguère frivole. Ils annonçaient des cataclysmes
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ou de grandes choses ; ils connaissaient tous les maux et tous les remèdes, pauvres homoncules presque toujours dupés, fous qui vendaient la sagesse, intrigants qui vendaient de l'honneur et du patriotisme, et qui ne valaient ni plus ni moins que leurs adversaires. L'avenir vrai, l'avenir fatal, celui contre lequel il eût fallu s'unir indissolublement, quelques-uns l'annonçaient (non par prescience, mais par pessimisme) : aucun n'en avait une idée précise...
FIGARO, ÉCHO DE PARIS