CHAPITRE SIXIEME
FIGARO, ÉCHO DE PARIS
ENCORE que j'y eusse collaboré et que j'y eusse des camaracles, je connaissais peu le Figaro. Cest parle chef même que j'y pénétrai, ce Francis M agnard,princi pic ule des sceptiques, qui rédigeait chaque jour un médaillon où il mêlait l'ironie aux aphorismes de Joseph Prudhomme.
Ce petit homme mal cuit, mal venu, dont le visage exprimait la vie terne et souffrante, visage presque commun, épicé de finesse, les yeux pâles et attentifs, disposait d'une puissance effarante. Les plus hardis s'aplatissaient, tremblant que le Figaro ne leur devînt ennemi ; le farouche Mirbeau attendait assez patiemment (lui qui avait vitupéré cette même puissance), de grands romanciers craintifs et blafards
s'attardaient dans l'antichambre. En somme, Magnard était plus redouté que le préfet de police, le président du Conseil, voire Edouard Drumont et Henri Rochefort, le Figaro étant alors le juge presque souverain des influences mondaines et de l'opinion littéraire (j'entends celle qui fait acheter ou rejeter les œuvres).
On trouvait ce potentat souvent douloureux, les traits affaissés par l'insomnie ou contractés par une crise. Il souffrait des reins, je crois, il en devait mourir. Quand il avait sa crise, il montrait son humeur, et les solliciteurs frémissaient. Je me souviens qu'un jour, dans l'antichambre, Mirbeau et cinq ou six autres s'apprêtaient à sortir, sans avoir vu Magnard :
<<Où allez- vous? me dit Mirbeau.
— Je vais voir Magnard.
— N'y allez pas... il a sa crise... il vous re cevra comme un juif dans un pogrom ! >>
Je fis passer tout de même ma carte. Magnard qui se promenait de long en large, avec des grimaces, me fit un accueil charmant et m'accorda tout ce que je voulais, — on pouvait compter sur sa parole. Je l'ai toujours trouvé aimable • — et, sauf une fois, pour un article qui s'adaptait trop mal au Figaro, il faisait droit
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à mes demandes. Il a publié Renouveau et la Sonate à Kreutzer (traduite avec Pavlowsky).
Encore aujourd'hui, je ne sais quelle opinion me faire de cet homme. Selon mon expérience personnelle, il apparaît discret, obligeant, voire généreux (c'est un des rares directeurs qui m'ait offert des prix supérieurs à ceux que je demandais). Sur sa face renfrognée, je vois apparaître un sourire vraiment joli, en échiir, qui accompagnait le service rendu. Mais j'ai entendu des histoires de pirate et de courtisan qui lui font mie mauvaise légende.
On le représentait à plat devant Villemessant, I>assant le paletot au condottiere, montant, à force de génuflexions et d'habile flatterie, d'un poste tout humble, presque servile, au directorial du Figaro.
Au Figaro, je retrouvais Bonnetain, à qui l'auguste Périvier confia le supplément, à l'époque où Bonnetain, Descaves, Margueritte, Guiches et moi-même publiâmes le manifeste des cinq. On n'a jamais raconté exactement l'histoire de cette manifestation un peu ridicule. Voici ma version. A cette époque, Bonnetain songeait à écrire un article retentissant contre Zola. Il était poussé parson esprit d'aven-
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ture, par le sentiment que Zola << en prenait trop pour son grade >>, par la pensée aussi que cela ferait plaisir à Concourt, en qui Bonnetain voyait le roi des lettres...
Un soir que nous revenions de Champrosay, Bonnetain m'entraîna chez lui avec Descaves. C'était un soir d'été, un de ces soirs où les hommes jeunes croient à la douceur de l'univers et font de la féerie avec l'avenir. Nous avions sur nous l'odeur des roses de Champrosay, et chez Bonnetain, l'ambiance était délicieuse, tout embaumée de voyage. L'Extrême-Orient était là, en pacotille si l'on veut, des meubles, des bibelots, des parfums, une fumerie d'opium, des armes, des masques, achetés au hasard des escales et des flâneries.
Bonnetain nous fit aspirer quelques bouffées d'opium qui ne me produisirent aucun effet ; puis nous bûmes un petit vin jaune, bubeleux, qui échauffait terriblement les méninges. Nous causions, assez naïfs encore pour croire, pour espérer, pour bâtir notre univers. A la fin, Bonnetain, parlant de l'article qu'il se proposait de donner au Figaro, j'eus mon idée, ma vaine idée : faire un article collectif à six, à douze, une façon de manifeste.
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Bonnetain acquiesça tout de suite ; ce soir même, la décision fut prise, le plan formé. On convint que je rédigerais l'article : je le rédigeai simplement et d'ailleurs stupidement ; les autres y ajoutèrent quelques mots, qui le rendirent plus inepte encore.
Magnard accepta d'enthousiasme, et je me mis en route pour racoler des signatures. C'était en été, dans un Paris désertique. Je découvris Paul Margueritte à Sèvres ; il ne fit pas de résistance ; Gustave Guiches, encore à Paris, signa les yeux fermés. Puis, plus personne, il eût fallu fouiller la province, et Magnard avait fixé une date... Au reste, j'étais déjà dégoûté, le manifeste m 'apparaissait comme une farce grotesque.
Il parut. Il fît un bruit effroyable, il retentit à tous les échos de la badauderie ; il remplit les journaux d'un tapage presque égal à celui des grands événements planétaires, pénétra au fond dos provinces et se répandit à l'étranger.
L'accueil variait indéfiniment ; les ennemis de Zola lui faisaient une mine riante ; ses amis nous accablaient d'injures et de sarcasmes ; les éloges m'étaient personnellement aussi désagréables que le blâme.
Six mois après, je recevais encore des coupures de YArgns.
Nous eussions pu tirer profit de l'équipée : des journaux, des revues, des librairies sollicitaient nos proses. Tous, même Bonnetaia, nous laissâmes passer l'heure, soit maladresse^ soit indolence, soit encore une gêne trop naturelle.
Par répercussion, Zola fut enveloppé d'un bruit de cymbales. Les uns l'accablaient d'outrages, les autres clamaient plus haut leur enthousiasme ; Goncourt et Daudet se virent accusés d'avoir sournoisement fomenté le libelle.
J'ai gardé de cette pauvre aventure im profond dégoût. De vrai, j'avais obéi à un sentiment respectable, un sentiment de justice : j'aboutissais à un acte absurde ei sans noblesse.
Les suites m'horripilèrent et furent mie sorte de châtiment. Nous eûmes notre petite légende, nous fûmes les Cinq, cinq disciples révoltés contre un Maître. Rien ne pouvait être plus désagréable à mon jeune amour- propre : Zola, puissant par le talent, m'ajs si étroit dldées, si mesquin de goûts, m'agaçait à l'infini par l'indigence et la trivialité de ses théories. Au reste, même au sens le plus élevé, }'ai toujiour& coost*
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dcic U réalisme comme un asix^ct fragmentaire de la littérature ; dès mes premières œuvres, on trouvera plus d'essais fantastiques, idéaKstes ou mixtes, que d'essais réalistes : les Xifehuz, Tarnadres^ la Légende sceptique sont aussi loinqne possible du r6disme. Par suite, la qualification de naturaliste, app>liquée à ma personne, me semblait mie injure et presque une calomnie. Je n'avais qu'à m'en prendre à moi-même. Sans ce baroque manifeste, même l'ignorante critique parisienne n'amrait pas classé dans une catégorie aussi étroite un écrivain qui slntéressait à tout l'univers, à tous les tempe, à tous les rêves..
Le Figaro comportait une olla podrida d 'hoiuines incomparablement plats et d'hommes brillants : Périvier, Femand de Rodays, Blavet dit Parisis, Philippe Gille ; puis un gros homme blafard qui faisait du reportage moyen et inclinait au grand Reportage ; Vitu, Wolff, Chaperon (ou Chaproo?)' il y avart aussi un personnage au style assez vigoureux et aux idées asphyxiées, qui signait Igiiotus. Enfin Rosenthal, Fouquier, Pont- J est, Bergerat-Caliban, Philippe ée Grande
lieu, etc. Le noyau englobait Périvier, Rodays, Blavet, Gille, héritage du Figaro de Villemessant, avec Wolff et Vitu.
Périvier était redouté. Son visage mince et insolent se tatoue de rousseur. Petit et solide, souple aussi, en somme sportif, il est autoritaire et peu bienveillant. Après la mort de Magnard, il devint maître du Figaro avec Rodays : les actionnaires se décidèrent à un coup d'État et l'engagèrent à démissionner.
Il avait un accueil peu agréable, des manières cassantes, guère de respect pour les jeunes talents, et il fit souffrir beaucoup de gens sans peut-être s'en rendre compte, car il ne se voyait pas.
Fernand de Rodays, plus fin et plus aimable que Périvier, était aussi un petit homme, aux allures un peu bizarres, à la voix saccadée, avec un drôle de rire où il y a de la moquerie avortée A la mort de Magnard, il s'occupa de la rédaction. J'eus à faire à lui, deux ou trois fois, à propos d'articles et d'une longue nouvelle : il se montra charmant. Sa chute l'a descendu défini-
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tivoment. Il s'est perdu dan» le flot parisien et n'iv plus émergé. Ccpondunt nous le vtmca au Comité des gens de lettres, où il joua un rôle de fantôme et fut un vice-président impondérable.
Blavet dit Parisis n'était pas un méchant drille. Il avait de la verve et de l'eHprit. Sa C(Tvcll(î donnait un bruit de clochette. J'appréciais son sourire d'accueil en demi-blague, son air de vieux gamin sous des cheveux à peu près crépus. Il avait bonne façon aux enterrements et semblait inoffenaif. Et il connaissait merveilleusement le Tout- Paris.
Philippe Gille était un être frivole, un mélange d'inanité, de verve et d'entregent. Il avait la prétention de juger les oeuvres littéraires de ses contemporains, et il n'y entendait pas grand'chose. Le soir où Daudet me présenta, il dit : « Attention, Rosny, rien que du terre à tQJTe, sinon vous étonneriea le serin, et il ne faut pas l'étonner I ♦ Gille avait toute l'influence que peut avoir, dans les lettres, un monsieur qui juge les livres au Figaro. J'ai vu des homntes, devant lesquels il n'était qu'une sorte de nègre, le flatter bassement pour obtenir un paragraphe de ses filandres. On dit qu'avec l'âge, il devint méchant ; je ne l'ai connu — peu connu — que
sous forme indifférente et bénévole. Il ne m'intéressait guère par lui-même ; il m'intéressait par le pouvoir que les circonstances mettent entre les mains des fantoches de sa farine.
Ce qu'il faisait pour les lettres, un sot plus effrayant que lui le faisait pour le théâtre. Il se nommait Vitu. Je ne lui ai jamais parlé — je l'ai seulement vu. Cette vaine créature a rempli d'épouvante le cœur de mille auteurs dramatiques. Combien ont attendu son baroque jugement, le cœur tremblant, combien ont imaginé que leur sort dépendait de sa dérisoire malveillance ou de sa bienveillance plus dérisoire encore.
Il y a encore Wolff, critique d'art et critique théâtral, la risée de tout ce qui apportait quelque originalité dans le monde. Ce Wolff n'était pas une bête ; il avait des lumières, ou plutôt des lumignons, sur beaucoup de choses ; non pas bouché, ni en peinture ni en Uttérature, mais seulement étriqué en tout, médiocre, instable ; c'était une nature fouisseuse, propre à triompher dans les milieux frivoles. Wolff commençait presque toujours par repousser leâ choses houvelles, par instinct et par politique : ii haïs-
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sait l'originalité, il craignait les créateurs qui empêchent les critiques d'écrire en rond.
Le Figaro admit dans sa maison Jules Huret, qui fit du grand reportage avec une certaine maîtrise. Ce Boulonnais brun, de haute taille, bâti en force, eût été un joli garçon sans sa lippe, un beefsteak violâtre.
Il parlait lentement et pesamment, avec un très léger défaut d'articulation, dû à cette lèvre énorme. Esprit réaliste, il écoutait bien et enregistrait les propos avec exactitude. Son premier succès date d'une série «d'interviews» littéraires, où il fit preuve de malice et d'une perspicacité relative. Il eut la chance ♦d'emballer l'emballé » de cette époque, Octave Mirbeau, qui lui consacra un article foudroyant et classa Huret.
Quelque temps, Huret dirigea les échos théâtraux du Figaro: ses ennemis affirment que c'est la cause de sa fin prématurée, pour ce qu'il crut devoir bénéficier à l'excès de la gratitude des petites femmes. Peut-être fut-il sur le point de s'enliser là, lorsqu'il trouva sa voie : il fut le premier des reporters internationaux. On a reproché des lacunes et des erreurs de pcrspcctivo à ses livres sur l'Allemagne et
les deux Amériques. Je le veux bien. Je crois que c'était fatal. Mais je crois aussi qu'il a reproduit loyalement ce qu'il a vu et entendu, et c'est encore lui qui m'inspire âTcet égard le plus de confiance.
J'imagine qu'il ne serait pas très difficile de discerner dans ses œuvres le vrai du faux. Le faux, ce sont certaines idées générales, certains emballements, certains dénigrements qui ressortissent à la race et au tempérament de Jules Huret. Ce sont aussi telles conclusions tirées de telles entrevues. Le vrai, c'est la multitude des petits faits. Là, je serais étonné si Huret n'avait vu, presque toujours, aussi juste que le pouvait un homme de son époque et un voyageur. Chacun a son pouvoir de déformation, << son équation personnelle », comme disent les savants. Huret ne pouvait pas strictement avoir la même vision de l'Allemagne qu'en aurait eu un Allemand observateur, ou un Anglais ou un Italien. Sa mentaUté comportait des mirages nationaux. Mais celle de l'Allemand, de l'Anglais, de l'Italien en eussent comporté d'autres.
Quand il nous mène dans la rue, au restaurant, dans une usine, dans une réunion, dans un
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luagasiiî, dans un théûtn*, je crois qu'il doimu une vision approximative bien plus exacte que celle de presque la totalité des voyage ura ou des indigènes. Cette vision est sommaire, encore qu'elle puisse comporter beaucoup de détails, parce qu'elle n'est pas riche en nuances — mais ce qu'il voit, je le vois bien, et ce qu'il entend, je crois que c'est « conforme », ou très près de l'être.
Huret m'est toujours apparu sous l'aspect d'im bon compagnon, im peu lent, à la parole franche, avec un penchant décidé pour les choses réelles. Il avait des amitiés fidèles, parmi lesquelles Mirbeau occupait un rang privilégié. Il considérait ce dernier comme un homme excellent, — opinion qui se retrouve chez Monet ; — il gardait une gratitude vive de l'article qui avait été dans sa vie la courte échelle qui permet de franchir l'obstacle.
Cet homme de haute taille dévorait farouchement. J'ai vu filer dans sa bouche des assiettes énonnes de viande, et je m'étonnais de l'étoimement où l'avait plongé l'appétit frénétique des Allemands.
Il avait, la nuit, besoin d'une sohtude absolue. La présence de quelqu'un dans sa chambre à
coucher lui était, m'a-t-il dit plus d'une fois, une gêne intolérable. Et cette solitude, il l'aimait aussi le jour, mais par intermittences. Elle était la contrepartie de cette fréquentation perpétuelle des humains de tous pays qui a été en somme la caractéristique de sa vie.
GIL BLAS ET JUSTICE