‹ Torquemada et l'InquisitionChapitre 11 sur 14 · AUTODAFÉ · texte numérisé non relu

AUTODAFÉ

« Et depuis lors, después desto, . en ladite cité d'Avila, ce jour de mercredi, seize dudit

mois de novembre de raaeée quatorze eent quatre-vingt-onze, les Révérends Seigneurs inquisiteurs mandèrent à moi, Anton Gonzales, notaire, que je fusse à l'endroit (1) que fuese al lugaï\ où le licencié Alvaro de Santistevan faisait exécution, comme corrégidor en cette ville, des hérétiques que leurs Révérences avaient déclarés et j*elaxés. Auquel lieu où se faisait l'exécution, moi ledit notaire, m'étant rendu, je vis, comme publiquement, ledit Jucé Franco, juif, étant attaché au pal, < d'où on le brûla > donde le quemaron, dit . et confessa être vrai tout le contenu des dépositions et confessions que devant leurs Révérences il avait faites, et qu'il s'affirmait, — et il s'affirma,— en elles, ainsi que dans tout ce que, d'ailleurs, il avait dit.— Furent témoins : El Sehor Co?*regidor Alvaro de Santistevan^ et Johan de Léon, notaire.

Preuve qui survint, sobrevina, depuis contre Jucé Franco.

€ LE MÊME JOUR ENSUITE, incontinent, luego incontinente, moi, Anton Gonzalez,jevis comme publiquement, Benito Garcia, qui fut un de ceux qui avait été relaxés, dit et con-

(1) Cet endroit était un communal de la banlieue de la Guardia, qui porte encore,de nos jours, le nom qu'on lui donnait alors : El brasero de la Dehesa^le brasier du pAtnrage.

fessa que tout était vrai dans le délit dont il avait été accusé et qu'il s'affirmait — et il s'affirma, — dans les dépositions qu'il avait faites, et qu'il demandait — et il demanda — pardon à Dieu,Notre-Seigneur, deseâ péchés.

Purent témoins : ledit corrégidor et Johan de Léon. »

€ LE MÊME JOUR ENSUITE, incontinent, moi Anton Gonzalez, je vis, comme publiquement, Juan de Ocafïa, qui fut un de ceux, qui avaient été relaxés, dit et confessa,étant attaché au pal, que tout était vrai dans la sentence prononcée contre lui,et qu'il s'affirmait

— et 11 s'affirma — dans ses dépositions,et qu'il demandait — et il demanda — à Dieu, Notre- Seigneur, miséricorde. Furent témoins : ledit Corrégidor et Johan de Léon. »

« LE MÊME JOUR ENSUITE, incontinent, moi Anton Gonzalez, je vis comme publiquement, Johaa Franco, étant attaché au pal d*où on le brûla, dit et confessa être vrai tout le contenu des dépositions qu'il avait faites devant leurs Révérences et qu'il s'affirmait,

— et il s'affirma, — en elles, et qu'il priait Dieu d'avoir pitié de son âme. Furent témoins : ledit Corrégidor et Johan de Léon. »

Ce quadruple procès-verbal, en laissant supposer un supplice identique, est par là même obscur et veut explication. Sur les quatre re-

axés qu'on retrouve, trois ont demandé misé- Iricorde et s'offrent comme repentis : ce sont Benito Garcia, Juan de Ocafïa et Johan Franco. Leur mort, par conséquent, fut moins cruelle que celle de Jucé Franco. Les repentis étaient pendus d'abord ou étranglés à la garrotte et ce n'était qu'à l'état de cadavre qu'on les livrait aux flammes. Les irrépentis, au contraire, étaient brûlés vivants et à petit feu, tel fut le cas de Jucé Franco. Seulement, pourquoi Aaton Gonzalez laisse-t-il supposer que Johan Franco eut le même sort que ce dernier en employant pour lui la formule qu'il a employée 'pour l'autre : * étant attaché ,au pal, d'où on le brûla, Donde le gtiemaron », lorsque, pour Juan d'Ocaiia, il dit < attaché au pal » simplement, et que pour Benito Garcia, il ne fait même pas mention du pal ? Cela atteste, une fois de plus,rincohôrence insigne et peut-être aussi l'ignorance comme la mauvaise foi avec lesquelles ces notaires du Saint-Office rédigeaient les actes de leur ressort.

, Onaura vraisemblablement remarqué aussi le surprenant ensemble avec lequel, suivant Anton Gonzalez, les relaxés ont reconnu que « tout était vrai » todo ser ver i ad, dans leurs dépositions, leur sentence et le délit commis. En vérité, le mot tout y répété ici tant de fois, semble bien vide et dépourvu de sens. Nous

n'avons pas oublié, en effet, que les accusés dans cette affaire se sont démentis, parfois, les uns les autres, comme aussi qu'ils se sont souvent contredits eux-mêmes. Les confrontations nous ont appris, sans doute, qu'ils s'étaient en dernier mis d'accord sur bien des points, seulement il n'a jamais été spécifié nettement et comme il convenait quels étaient ces points. Que faut-il penser dès lors d'une ratification suprême qu'enregistre dans un sens général le certificateur et qui embrasse dans un même aveu le vrai comme le faux ?

Comment y voir, d'un autre côté, de nouvelles preuves apportées contre Jucé Franco ?

Les quatre relaxés qui, ce jour-là, laissèrent leurs Jcendres au brasero de la Dehesa, ne furent pas les seuls d'entre les accusés pour la même affaire, que le tribunal confia aux soins du tragique baron. Ils furent suivis de plusieurs autres dont on ne peut d'une façon certaine préciser les noms. Un historien nous jEipprend, toutefois, que les morts eux-mêmes c'est-à-dire YuçaTazarte, David de Perejon et Mosé Franco, furent relaxés en statues, en statuas, et qu'ils furent, par conséquent, brûlés en effigie par les hommes du Oorrégidor (l).-

Les deux derniers folios du dossier de Jucé-

(1) Ariz, IHstoria d* Avila^ foî. 47.

Frapco renferment de nouvelles preuves invoquées contre lui, alors même qu'il était mort. Le 17 novembre» lendemain de Tautodafé, un certain Graviel Sanchez, qui était dans la prison d'Avila,pour toute autre affaire, rapporta une conversation que tinrent une nuit Johan Franco et Juan de OcaiXa, étant prisonniers à côté de lui, touchant le drame de la cuev^. C'est à peine si Jucé Franco s'y trouve nommé. En revanche, au dire de Sanchez, les deuxinterlocuteurs s'égayaient entre eux- des indications contradictoires qu'ils avaient données, dans leurs dépositions, touchant Tendroit où avait été enterré le cadavre de l'Innocent. — < S'ils le cherchent^ avait conclu Johan Franco, Vun ira d'un côt^^ et Vautre de Vautï^e. » El uno irapor aca, à el oty^o ira por alla.

Le 18, c'est-à-dire le surlendemain du jour où flambait le drasero, survient une déposition faite devant Pedro de Villada et Fray Fernando, par Johan Gomez, un coaccusé que nous ne connaissons pas encore, et dont la qualité est celle de sacristain de l'église de la Guardia. Le procès-verbal assure qu'il avait été traduit à l'audience ; par contre, les formules qu'emploient avec lui leurs Révérences semblent accuser la présence de Diego Martin, ainsi que le contact meurtrier de sa machine,

e^cal^ra. On sait bien que leurs Révérences ne parlaient amoureusement, amorosemente, et en toute humanité à un prévenii que lorsqu'il était dans la géhenne.

« Il y a un peu plus de deux ans, rapporte Johan Gomez, que son neveu Alonzo Franco vint le visiter amicalement dans son église pour obtenir qu'il lui donnât deux hosties consacrées. En retour il s'offrit à lui faire cadeau d'un capuchon, capus, et d'une foule d'autres choses,y compris de l'argent. A cotte demande renouvelée, s'était trouvé associé Benito Garcia,et c'est à lui que,dansle courant de l'hiver, sans savoir au juste l'époque, il avait donné une hostie consacrée, rien qu'une. Pour cela, il avait pris les clefs du tabernacle de Téglise de Santa-Maria dans un placard où les prêtres les laissaient à ce moment. >

A cet endroit, la déposition du sacristain Gomez semble remonter à une autre déposition, dans laquelle il a avoué que Benito Garcia, grâce à lui, avait disposé, pendant trois jours, des clefs du tabernacle. Tout ceci est fort compliqué, d'autant plus que le témoin Gomez, après l'hostie consacrée, en a donné une autre qui ne l'était pas. De plus, il a péroré — c'était inévitable — avec Benito Garcia. Il lui a demandé ce qu'il comptait faire de l'hostie. Et le cardador lui a répondu que ce

n'était pas pour- faire le mal, tout au contraire qull en résulterait beaucoup de bien. A son tour il a demandé au témoin de combien de manières on se lave des péchés véniels. Puis il lui a dit de se consoler s'il commettait en livrant l'hostie uq péché véritable, que ce péché n'ayant rien de commun avec Thérésie, il s'en ferait absoudre par le premier prêtre venu.

On interroge alors le sacristain de Santa- Maria de la Guardia pour savoir si, lorsqu'il agissait ainsi, il croyait à la pi*ésense réelle du corps de Notre-Seigneur dans TEucharistie. — Certes, s'il y croyait ! Johan Gomez proteste à cet égard de la manière la plus formelle.

Il y croyait alors comme avant, et il n'a jamais cessé d'y croire, depuis I.,.

Telle est en substance cette déposition où Jucé Franco, d'ailleurs, n'est pas même nommé. Elle ne fait qu'ajouter à tant d'autres quelques traits de physionomie. Après ça, comment ce témoin est-il intervenu si tard, lorsqu'il était si bien désigné d'avance?

N'était-il pas aussi coupable que les autres, et l'abus qu'il avait fait d'un poste de confiance ne méritait-il pas un égal châtiment?

Nous voici à la fin du dossier qui fit l'objet de la récente découverte, seulement^ le Bulletin de TAcadémie de Thistoire, qui en publie le texte primitif, apporte un complément qu'il serait regrettable de négliger. Il est fait de pièces qui attestent le retentissement que Torquemada et les siens, sans doute pour préparer l'expulsion, s'efforcèrent de donner à l'affaire de la Guardia ; on y trouve également une première relation qui est la source des erreurs que Thistoire a propagées depuis.

La publicité à laquelle recourut le Saint- Office en cette circonstance, est un fait tellement exceptionnel qu'il est bon d'en fournir une preuve immédiate. On la trouve dans renvoi que fit Anton Gonzalès, le notaire

certificateur, aux autorités de la ville de la Guardia, dès le lendemain de Tautodafé, de la sentence dont avait été frappé un des relaxés que nous connaissons le mieux : Benito Garcia. Conservée dans une relation dont il sera parlé plus loin, cette pièce fut imprimée, pour la première fois, à Madrid, en 1583, par Fray Rodriguo de Yepes, dans un ouvrage — fort erroné, du reste, qu'il consacra à la mémoire du Santo Nino (1). La sentence est accompagnée d'une lettre aux conseillers alcades, regidores et caballeros de la ville de la Guardia, dans laquelle Anton Gpnzalès accrédite un certain Alonzo Dominguez, porteur de ce message, et donne en même temps quelques détails curieux. En voici la teneur :

Avila, jeudi, 17 novembre 1491.

Vertueux et nobles seigneurs,

< J'envoie à vos Grâces les délits de Benito Q3.vcm de las Afest^ra^; je vous enverrai aussi ceux des Franco touchant la même affaire de la Guardia. Il est vrai que ces gens-là commirent d'autres hérésies, tels que jeûnes judaïques ; ils étaient circoncis comme de véritables Juifs, retagados, e1, de ce qu'ils

(1) Historia de la muerie y glorioso niartirio ciel santo innocente que llaman de la Guardia. Fol. 4?, recto 18.

étaient mariés avec des femmes chrétiennes, ils regrettaient de ne pouvoir faire circoncire leurs fils. Ils entrèrent dans les cavanuelas, alimentèrent d^huile la lampe de la synagogue^ achetèrent une corne pour un Juif qui célébrait avec eux. la Pâques d'el Cuerno, et tombèrent enfin en d'autres grandes erreurs.

Si Dieu pouvait un jour m'amener parmi vous, je vous apporterais moi-même les autres sentences écrites du sang de Tlnnocent. Le senor Alonzo Dominguez vous entretiendra de sa personne et de sa mort. Grâce à Dieu, je peux vous dire que Benito Garcia, Juan de Ocana et xJohan Franco, que je vis pendre, ' ahogar, tous les trois, finirent en catholiques chrétiens avec un grand sentiment de leurs fautes 3t un profond repentir; il faut espérer que Dieu aura pitié de leur âme. Les autres furent brûlés vivants à petit feu (1) ; ils moururent en bons Juifs, buenos Judlos, sans invoquer Dieu, ni Santa Maria, sans faire seul ment le signe delà C7^oix. Ne priez pas pour eux, ils sont ensevelis en enfer, sepultados estan en et infierno. Le senor Dominguez vous apprendra d'où était Tenfant et Tendroit

(1) Il est bon de rappeler que ceux qui avaient demandé miséricorde, les repentis, étaient pendus et ensuite leur cadnvre était livré aux flammes. Les irrépentis, au contraire, étaient brûlés vivants et à petit feu.

- où il fut crucifié. Plaise à Notre Seigneur qu'il nous fasse, par quelque miracle ^ retrouver ses ossements (maravillosamente). Une chose pour laquelle je supplie vos Grâces, c'est que le coin de terre, Cornigal, où Jehan Franco a dit qu'on avait enterré ce martyr et où il paraît manileUement qu'une fosse fut creusée, ne soit pas labouré, car il attend d'être vu par leurs Altesses, par le sefior cardinal et par tout le monde (l). Auparavant vos Grâces devront poser là une croix en souvenir de la passion du Saint-Enfant, et parce qu'il faut attendre de Dieu qu'il y fera des miracles.

< Sur ce, je prie Notre Seigneur qu'il conserve et garde à son service la vie de vos vertueuses personnes.

Irijcauda r^n^nt^m.Lepost-scriptumde cette lettre, écrite par ordre de leurs Révérences, en dit plus long que tout le reste dans ces simples mots :

< Les seigneurs, pères inquisiteurs, ont ordonné à Alonzo Dominguez, sous peine d'excommunication, de veiller à ce que la sentence soit lue, en jour de fête, à la tribune publique de la Guardîa, et ils ont ordonné qu'il en serait de même de ma lettre, parce qu'il est essentiel que l'une et l'autre soient

(1) Par leurs Altesses y Aoton GoDzales entend les rois cathoUques, et par le cardinal Petrus de Meodoza,

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