‹ Torquemada et l'InquisitionChapitre 12 sur 14 · JO · texte numérisé non relu

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publiées, afin que chacun ^ermesa bouche^ calle su doco, car l'ane a le bat sur le dos, el asno esta enalbardado (1). Si je vous dis cela, seigneurs, c'est paV intérêt pour votre honorée ville. »

Cette fin de lettre n'accuse-t-elle pas Tarrogant despotisme de l'Inquisition et le système de terreur qu'elle employait vis-à-vis des populations? [Maintenant, en quoi les juges d'Avila avaient-ils besoin du silence des habitants de la Guardia,puisqu'ilsprovoquaient euxmêmes les commentaires en leur apprenant et leur expliquant des faits qu'ils auraient dû connaître tous les premiers, s'ils étaient réels? Aussi, avec quelle astuce le notaire inquisiteur apporté les éléments de la rumeur qu'il veut propager.

Il y a i;n champ, là-bas, qu'il ne faut pas labourer. Quel champ? Anton Gonzalez se garde bien de le désigner au juste. Il insinue, toutefois, que ce champ sera bientôt visité par leurs Altesses, par le Grand chancelier,

(1) Allusion à un vieux refrain espagnol : « Do vino êl asno, vendra la albardo »... Donne du vin à Vâne il vendra son bât» Ce langage figuré semble dire qu*il ne faut pas troubler la raison des gens. Le rapprochemeEt que fait Anton Gonzales n'est pas flatteur pour les habitants de la Guardia. Peut-être avait-il également à l'esprit le célèbre dicton :« Conta Inquisition, chiton.y^ Avec C Inquisition, silence!

par tout le monde. Bien plus, Dieu le visitera expressément lui-même, et de ce coin de •terre il fera jaillir les miracles !

A côté de ces magnifiques promisses, Anton Gonzales a pourtant fait une réserve, par rapport au cadavre de Tenfant; pour lui, le premier miracle ce sera de le retrouver. .-—Dieu ne le permit pas. — De toutes les autres promesses, d'ailleurs, aucune ne-devait se réaliser. Les rois catholiques, très occupés, à ce moment, à Grenade, ne vinrent pas à la Guardia, etPetrus de Mendoza ne s'en dérangea pas davantage. „ .

Un historien espagnol moderne, M. Moreno Martinez (1), s'autorisant ainsi que l'avait fait Fray Rodrigo de Yepes, d'un résumé de six procès relatifs à cette affaire, rédigé par les notaires de la Suprême, à Madrid, en 1569,(2) affirme néanmoins qu'on s'occupa activement, à. la Guardia, « de vérifier les lieux où furent commis les délits et de retrouver l'endroit où avait été enterré l'innocent. Il y fut amené, par autorité de justice, un des principaux coupables, et on eut ainsi la preuve et la démonstration de tout ce qui s'était passé ».

(1) Historia del Santo Ntno de la Guardia^ pages 131 et 142. Madrid 1866.

(2) Resmuun de siete processus par ïos très nofarios d la Inquisition de Madrid,

Qui était ce principal coupable ? Nous savons pertinemment que celui qui avait enterré l'enfant, Johan F^ranco, et trois autres de ses complices avaient été dévorés, le 16 novembre, par les flammes du brasero de la Dehesa, et que pas un d'entre eux, comme aussi pas un de leurs compagnons — dont l'exécution dut suivre de très près, si elle n'eut pas lieu le jour même, — ne fut requis pour remplir un semblable office. Ne savons-nous pas aussi que, dans les procès touchant cette affaire, le fiscal, Alonzo de Guevara, s'était obstinément refusé à fournir toute preuve matérielle? Su quel point aisément reconnaissable eût-oi^ d'ailleurs pratiqué les fouilles? Au lendemain de l'autodafé n'avons-nous pas entendu un témoin complaisant, raconter à leurs Révérences que Juan de Ocafia et Johan Franco se riaient, dans leur prison, des indications fantaisistes qu'ils avaient données quand on les força à parler. Johan Franco, notamment, disait à son compagnon : « les uns iront par ici, les autres par là ».

Quelle que soit la part d'invention que les historiens de la légende aient apportée dans leurs récits, pas un n'a osé dire que les rei^tes de l'enfant furent découverts. 11 est parlé par certains d'une cueva où Ton mit une inscription commémorative. D'autres signalent le

culte dont fut environnée dans l'église du monastère de Saint-Thomas, sous les auspices de Torquemada et des dominicains, une desj hosties qui avaient été volées à la Guardîa.

Quelle était cette hostie? Dans Tordre logique, ce devait être celle que les alguazils avaient extraite du bagage de Benito Garcia, lorsqull fut arrèté.Mais il est dit que l'invraisemblable triomphera toujours dans cette affaire. Les Inquisiteurs voulurent que cette hostie fût celle qui avait été enfermée dans une cassette avec le cœur de l'enfant. Pour ne pas laisser de doute à cet égard, ils s'avisèrent aussi de retrouver la cassette. Cela n'était pas bien adroit de leur part, car on eût pu leur dire : « Puisque vous avez retrouvé la cassette et l'hostie qu'il y avait dedans, montrez-nous donc le cœur qui devait se trouver avec. » On peut penser ce que devait être une hostie, qui après maintes aventures avait séjourné ainsi avec lin cœur en putréfaction. Il est évident que Torquemada ne s'arrêta pas à d'aussi minces considérations, et qu'il ne se 4;rouva nullement embarrassé par rapport à cette relique. On la porta processionnellement à l'église du monastère de Saint-Thomas où fut institué aussitôt un culte expiatoire en sa faveur. Elle fut recommandée au loin à la vénération des fidèles, et >a dévotion attira de

partout de nombreux pèlerins. Quant à la cassette, elle partagea les mêmes honneurs»

on sait même de source certaine que Madame Marguerita, fille de l'empereur Maximllien et veuve du prince Don Juan, la fit plus tard décorer avec une richesse digne d'un véritable reliquaire.

La sentence prononcée contre Benito Garcia, el Qî'an cardador, tel est le titre qu'on lui donne, est un chef-d'œuvre de mauvaise foi et de ce que nous appellerions nous autres VemMllemmt dominicain. D'un bout à l'autre^ on y reconnaît, ainsi que dans celle wntre Jucô Franco, la griffe tantôt féline,tantôt emportée de Fray Fernando, qui, sur la fin, semble avoir déployé dans cette affaire une activité extrêmement fougueuse et passionnée.

. Quelqu'un qui lirait exclusivement cette sentence, sans rien connaître du procès que nous avons examiné, serait en droit de supposer que Benito Grarcia, nature beaucoup plus iubjectiblè que suggestive, avait non seule-

ment crucifié lui même le Nino, mais encore qu'il s'était principalement porté sur lui aux actes les plus barbares.

Ce n'est qu'après avoir aggravé do la Isorte sa part de responsabilié, qu'on arrive au chapitre démesurément grossi des griefs qui lui sont personnellement imputables. On remonte à son baptême, on le montre pratiquant avec fidélité la religion chrétienne^durant trente années, consécutives ; puis, soudain, sa foi se renverse, il retourne inquiet, à la loi de Moïse, et, pendant cinq ans, il se consacre à ses rîtes avec agitation.

Vient alors le chapitre des propos auxquels nous le savons naturellement enclin, mais ces propos, dans la bouche des inquisiteurs, prennent des proportions étranges. Evidemment ce n'est plus Benito Grarcia qui a parlé ainsi,ce sont des théologiens ; ses théories ont' embrassé les questions les plus délicates et les plus difficiles : la Conception divine, la Transsubstiation, la Trinité, les saints et les apôtres, les anges et les démons, l'enfer et le paradis, rien ne lui était étranger. Non, je le répète, ce n'est plus Benito Garcia qui nous * apparaît ainsi, c*estun précurseur de Luther I

Sur ce fond élargi, les faits donnent au condamné un nouveau relief. Nous assistons une fois de plus au drame de la cueva, et nous en-

tendons des vitupérations qui ne sont plus les mêmes. Pourquoi ce changement ? En même temps, les inquisiteurs interprètent sans mesure les avœux qu'ils ont obtenus. On sait que Benito a été accusé de deux messages dont un seul a revêtu quelque probabilité. On sait que lorsqu'il a été appréhendé il était porteur d'une hostie seulement. La sentence bouleverse toutes les notions à cet égard. Lors du premier complot, suivant elle, il lui a été confié un cœur et une hostie. A l'issue d'un second complot, il a emporté, en outre, un autre CŒUR d'enfant chrétien aiusi qu'une autre hostie, atro corazon con otra hostia. Mais cela fait deux cœurs !... Il n'y avait donc pas qu'un seul enfant de crucifié, il faudrait en compter deux ? Quel cas doit on faire dès lors delà procédure du tribunal d'Avila ? Pourquoi Alonzo de Guevara, lui si bien informé, n'avaitil pas dénoncé un double crime?

Cette sentence ne frappe pas seulement Bfnito Garcia, elle s'étend à toute sa famille, La formule qui a trait à celle-ci est absolument terrifiante, par rapport aux représailles qu'exerçait l'Inquisition sur des innocents. Je ne crois pas que notre langue possède un modèle aussi parfait d'anathème et de flétrissure, A ce titre, il mérite d'être reproduit textuellement.

L'excommunication majeure, le relaxement au bras séculier, la confiscation de tous les biens, tel est le lot direct du condamné. La sentence continue.

«EN OUTRE, PRONONÇONS ET DÉCLARONS, « les fils, petits-fils et descendants en ligne « masculine dudit Benito Garcia, être inhabiles, « infâmes, incapables, et, comme tels, rsster « privés, en retour du crime de leur père et « aïeul, de tous offices et bénéfices, tant spiri- « tuels que temporels. Nous les déclarons « déchus de toutes les dignités et canonicats « ecclésiastiques, de toutes prébendes, pen- « sions, revenus, prêts, quelle qu'en soit la « nature et la qualité, provenant soit pour le « présent, soit dans l'avenir, de la «ainte « Eglise de Dieu. En sorte qu'ils ne les sau- « raient conserver s'ils en sont déjà titulaires, « et qu'ils ne devront, à dater de ce moment, y « prétendre, pendant toute la durée de deux « générations .

« Ils ne pourront être ni clerc, ni prêtre, « ni docteur, ni licencié, ni bachelier et, s'ils « le sont déjà, ils cesseront de Têtre. De même, « nous les déclarons exclus de tous honneurs. « et offices publics, ceux qu'ils auraient déjà « obtenus comme ceux qu'ils peuvent attendre. « Ils ne seront ni corregidor, ni regidor, ni «juré, ni assistant, ni alcade, ni alguazil, ni

« député, ni avocat, ni procureur, ni majorée dôme, ni vérificateur, ni changeur, ni mar- « chand, ni notaire, ni écrivain, ni comptable; « ni chancelier, ni caissier, ni médecin, ni « chirurgien,ni s'aigneur, ni barbier, ni phar- « macien, ni juge, ni exécuteur, ni courtier, « ni fermier, ni receveur de rentes.

« Lesquels offices et bénéfices, nous dé* « clarons interdits et vacants pour les fils de « Benito Garcia, afin que ni eux, ni aucun « d'eux, ni aucun autre pour eux puisse les « remplir ou en profiter, soient qu'ils les aient « obtenus ou acquis avant que leur père et « aïeul commît son crime, soit qu'ils en aient « été pourvus depuis. De même, nous les pri- « vous et les déclarons déchus de tous autres « offices et exercices qui touchent ou peuvent « toucher, de loin comme de près, à lagérance, « çtdministration, organisation ou entretien « de n'importe quelle chose publique. Et de « même, ils ne pourront être épicier, auberge giste, traiteur, tavernier, parce qu'il faut «que le sang maudit et infesté d'hérésie de « Benito Garcia, leur père et aïeul, les accom- « pagne, les suive et qu'ils en soient punis « ainsi que l'exigent et en disposent les droits, « pour des cas pareils. Kn toutes ces choses « et en chacune d'elles en particulier, nous « les prohibonSy interdisons^ déclarons, autant

« qu'il est en notre pouvoir, sous les peines ^ légalement établies, comme aussi sous cellfs * (otras arbitrarias) qui, différemment, leurs « seraient appliquées.

« De même, PRONONÇONS, SENTENCIONS, «MANDONS ET PROHIBONS, , que les fils, « petits-fils et petites-filles dudit Benito « Garcia, en aucun temps, pour quelle cause « que ce soit, et sous n'importe quel prétexte» « puissent vêtir du brocart d'or ou d'argent, « du velours cramoisi, ni aucune autre soie « mélangée de couleurs ; porter ni or, ni « argent, ni corail, ni ambré, ni perles, ni « pierres précieuses, ni autres joyaux, ni « objets dorés ou argentés sur leurs personnes « ou dans les cheveux. De même, ils ne pour- « ront avoir de vêtements rehaussés ou brodés « d'or ; ils ne pourront montera selle à cheval, « ils n'auront pas d'armes, à part un couteau «sans pointe pour couper le pain. Pour tout « cela et pour tout ce qui peut leur être dé- « f-ndu, nous les prononçons^ sentencions et « déclarons définitivement sous peine de la « confiscation immédiate comme aussi de celle « qui a trait à leurs biens, et sous toutes les « autres peines qui les mettent et les tiennent « à la merci du R07 et de la Reyne, nos «Seig neurs » (1).

(1) La plus aocienue copie dd cette seuteace, cop.e qui

La même sentence traduite en langue catalane fut communiquée, en même temps, par Torquemada aux inquisiteurs de Barcelone.

Cette traduction se borne à Texposé des fait:^ et au résumé- des débats ; elle ne rapporte ni les termes exprès de la condamnation de Benito Garcia, ni la sentence dont sont frappés ses descendants (1).

Son envoi direct permet, toutt^'fois, de supposer que l'inquisiteur général s'intéressait vivement à cette affaire et qu'il veillait luimême à ce qu'il en fut répandu au loin la nouvelle.

remonte & 1544, fait pariie d'un mauuscrit conservé à 1-t bibliothèque uatiouale de Madrid, intitulé Hi^toria del niuo innocente de la Cuardia. Il eut pour anteur un notaire apostolique appelé Damiando Vega?».

(l) La traduction catalane fl^i^ure dans lu <^ollection de Documenlos ineditos del archito genet^al de la coronna de Aragon, XVIH. pages 68-75 . (Note du Bulletin.)

La première relation ayant trait à cet événement gros de conséquences est due à un notaire apostolique, appelé Damian de Vegas ; elle remonte à 1544, et n'a jamais été imprimée. Le manuscrit original, intitulé : La Mémoire du saint enfant de la Ouardia, est conservé à la bibliothèque nationale de Madrid ; il renferme le texte authentique de la sentence contre Benito Garcia, que publia plus tard Fray Rodrigo de Yepes.

Damian de Vegas, qui exerçait la médecine à la Guardia, avait dû se trouver en rapports avec les gens de la génération contemporaine de l'événement (1). Il raconte que, de son

(1) n aurait pu lui-même ea faire partie. ^__

temp^, malgré ses démarches et ses instances, il n'avait pu arriver à la connaissance exacte des procès, parce que l'Inquisition d'Avila, ayant été transférée à Tolède, les dossiers restaient, sinon perdus, tout au moins dispersés. Les uns, croyait-on, avaient été emportés à Valiadolid, les autres à Grenade.

< Comme il semblait juste, ajoute-t-il, qu'on gardât la trace d'une affaire aussi notable, les iiutorités de la Guardia s'étaient adressées à Alonzo de Fonseca, archevêque de Tolède, X)our obtenir de lui qu'il leur fut remis une relation otficielle des faits tels qu'ils s'étaient passés, de manière à ce qu'il fût possible d'en transmettre la mémoire aux générations à venir. L'archevêque, qui se trouvait à Grenade lorsqu'il reçut cette demande, avait répondu par un refus, auquel il donnait pour prétexte qu'il importait de ne pas troubler les esprits, éveiller les passions et provoquer les haines, — les parents de ceux qui avaient été condamnés étant encore nombreux dans la contrée.

Ce notaire-médecin, comme on voit, s'était promis en écrivant son mémoire, de répondre à Tattente de ses concitoyens. Ce qu'il importe de retenir, dans ses explications, c'est la disparition des dossiers. Pourquoi n'avaientils pas été transférés à Tolède en même temps

que le tribunal auquel ils appartenaient?

Damian de Vegas nous met ici en présence de deux hypothèses qui viennent instinctivement à Tesprit : ou bien ces documents avaient été supprimés, — car il était impossible qu'ils eussent été perdus ; — ou bien ils avaient été envoyés, comme il est dit, lesunsàValladolid, les autres à Grenade. Quel motif aurait eu, dans le premier cas, leur suppression? C'eût été dans le but, incontestablement, d'interdire à rhistoire tout contrôle à l'égard de ces procès, et de couvrir ainsi les irrégularités flagrantes de la procédure. Pourquoi, dans le second cas, aurait-on envoyé ces dossiers les uns à Grenade, les autres à Valladolid ? On ne le comprendrait en aucune façon, si Ton ne faisait remonter ces envois à l'époque où Ferdinand et Isabelle, retenus en Andalousie» réglaient les conditions de la conquête accomplie sur les Maures. Ces procès avaient donc servi à Torquemada pour amener les Irois catholiques à signer contre les juifs le décret d'expulsion. On connaît les hésitations contre lesquelles avait eu à lutter le prieur de Santa-Cruz, la violence de langage qu'i employa en dernier : « Judas vendit le Christ pour trente deniers, et vous, c'est pour trente mille ducats que vous voulez le vendre. > L'enchaînement dans les faits, de la sorte, est

indiscutable. Or la logique ne s'arrête pas en si bonne voie ; si Ton admet les conséquences, il est permis de supposer, — surtout, étant donnés Torquemada et les siens — que l'affaire de la Guardia n'eut jamais d'autre consistance réelle que la forme grotesque, si elle n'était féroce, dont la revêtit le tribunal d'Avila.

L'envoi des dossiers à Valladolid, qui rentie dans cette seconde hypothèse, trouve quelque confirmation dans un commentaire que le Bulletin de TAcadémie de l'Histoire fait au sujet du Résumé de six procès que rédigèrent, a Madrid, en 1569, les notaires de la Suprême.

Il est dit, que pour ce travail, il leur avait été donné communication de six dossiers originaux*qu*on avait fait exprès venir de Valladolid . Il est dit aussi qu'un gouverneur de Tolède, Busto de Villegas, intima Tordre, la même année, aux autorités de la Guardia de recevoir et de conserver dans les archives de leur conseil le Résumé qu'avaient rédigé les notaires de la Suprême. Ainsi se trouva réalisé le vœu qu'avaient exprimé trente ou quarante ans avant les mêmes autorités.

On ignore, toutefois, ce que devint, dans leurs mains , ce document. Etait - ce une copie du Réavmél Etait-ce le Résumé original? Là n'est pas la grosse question. Que devin- € rent, d'un autre côté, les six procès qu'on avait

fait venir de Valladolîd à Madrid? C'étaient ceux, incontestablement des six condamnés domiciliés' dans le voisinage de la Guardia^ c'est-à-dire des quatre frères Franco , de Benito Garcia, de Juan deOcafia et du sacristain Gomez, tous les chrétiens de la bande.

Qu'avaient été relégués ceux des juifs? Comment celui de Jucé Franco s'est-il retrouvé, de nos jours, échappant ainsi à la disparition générale ? Par quel hasard ? Par quel oubli?... Mais ne nous engageons pas dans toutes ces questions qui resteraient sans réponse : Con la Inquisicion, chttonl

Revenons, maintenant, à Damian de Vegas et à la Relation à laquelle il se liatte d'avoir apporté l'information la plus attentive et le contrôle le plus sévère. Rien que pour se procurer la sentence contre Benito Garcia, il lui a fallu dit-il, toutes sortes de voyages et de négociations. Ceci ne saurait être exact, puisque cette sentence, envoyée par le notaire Anton Gonzales aux autorités de la Guardia, 'avait très certainement été conservée dans les archives de cette ville. Damian de Vegas pouvait-il ignorer ce fait essentiel ?

Quant à sa relation, elle est conçue de la façon la plus romanesque ; le merveilleux n'est pas épargné non plus. Chose singulière! il y avait cinquante-quatre ans à peine que les

procès avaient eu lieu, et déjà on ignorait à la Guardia, la date exacte de cet événement.

Damian de Vegas le fait intervenir en 1492, et umî semblable erreur de sa part ne saurait être qu'un acte de mauvaise foi, car en prenant copie de la sentence qu'il relate, il n'avait tenu qu'à lui d'en vérifier la date. Ou bien il était complice de l'Inquisition et il en avait reçu le mot d'ordre, ou bien il avaitété, sciemment et à dessein, trompé lui-même par l'Inquisition. Etsion recherche le mobile qui avait dicté un anachronisme qui a perverti jusqu'à nos jours la notion de cet événement, on trouvera que le Saint-Office redoutait à bon droit qu'on ne vit dans l'affaire de la Guardia la manœuvre par laquelle Torquemada et les siens provoquèrent l'expulsiou. Autant ceux- -ci avaient tenu à propager le retentissement •do cette affaire, autant ils souhaitaient qu'on no l'envisageât pas dans sa donnée exacte.

Après avoir mis tout en œuvre pour faire entrer la légende dans la réalité, ils s'attachaient à faire rentrer les faits dans le vague de la légende. A cela semble s'être appliqué, tout particulièrement, sous leur inspiration, le notaire- médecin Damian de Vegas.

La manière dont procède ce... chroniqueur est -aussi inattendue que significative. Pour lui, la série d'attentats signalée à la Guardia fut la conséquence du décret d'expulsion signé le 31 mars 1492.

« En remontant a la source contrôlée avec soin, dit-il, de cette diabolique conspiration, il se trouve que ces juifs, à part certains de leurs complices, étaient venus du royaume de France. On croit qu'ils furent de ceux qui sortirent de Castille, lorsque D. Ferdinaud etD. Isabelle, de glorieuse mémoire, exigèrent que tous les juifs qui étaient dans leur Etats se fissent baptiser, ou bien qu'ils quittassent l'Espagne, dans un délai déterminé. »

Une fois en France, ces proscrits avaient

cherché comment ils se vengeraient des chrétiens en détruisant l'Inquisition, ainsi que la chrétienté entière. Soit qu'elle vînt d'une € inspiration satanique, soit qu'elle fût suggérée par le plus retors d'entre eux, soit qu'elle tînt à la Haine qu'ils avaient tous >, ils s'arrêtèrent à l'idée d'un maléfice. Pour cela, il fallait se procurer le cœur d'un enfant sans péché ainsi qu'une hostie consacrée pour les pétrir ensemble, de manière à pouvoir ensuite répandre ce venin dans les cours d'eau et les fontaines. Ils étaient persuadés que les chrétiens seraient aussitôt assaillis de maux épouvantables, qu'ils deviendraient tous enragés, qu'ils rageraient et rageraient encore, pour en mourir finalement, ràbxarian todos y rabentarîan.

€ Ils vivaient, en France, étroitement unis dans une ville ou un village qu'ils s'efforçaient de transformer en petite Jérusalem. Ils se concertèrent donc pour circonvenir un gentilhomme pauvre (pobre hidalgo) chargé de famille, comptant obtenir de lui qu'il leur sacrifiât le cœur d'un de ses enfants. Ils se portèrent à sa rencontre, et, après avoir exigé par serment un secret inviolable, ils lui firent part de ce qu'ils attendaient. «Nous te donnerons, lui dirent-ils, tout ce que tu demanderas, et tu ne vivras plus dans la plus

abjecte misëre. Pour un de tes enfants que tu auras perdu, tu éviteras de voir tous les autres mourir de faim. >.

Profondément troublé, le pauvre hidalgo revient trouver sa femme et lui demande son avis. Celle-ci ne sacrifiera aucun de ses enfants, mais elle ne veut pas non plus renoncer à Toccasionqui se présente. Elle conseille à son mari de tuer une jeune laie qui est â. la maison et d'obtenir les biens qu'on lui a promis, en donnant le cœur de cette bêtepour celui d'un de ses enfants.

L'hidalgo fait ce que sa femme lui dit. Muni du cœur saignant de lapuerca, il va trouver les juifs auxquels il le remet, en affectant la plus vive douleur et en s'écriant : < Dieu seul sait ce que cela me coûte ! » aussitôt, on le couvre de présents, en sorte qu'il s*en revient assez riche pour parer aux besoins de toute sa famille.

Il manque l'hostie. Cette fois, les juifs s'adressent à une pauvresse qui communie tous les matins, et ils obtiennent d'elle, en retour d'une robe et autres cadeaux qu'ils lui feront, la promesse qu'elle retirera les saintes espèces de sa bouche, après les avoir reçues, et qu'elle les leur remettra.

< Rien n'empêchait, désormais, — poursuit Damian de Vegas, — le vénéfice sur lequel éR

avait compté pour causer un épouvantable^ désastre. On le répandit dans les rivières qui distribuaient leurs eaux à la chrétienté. Mais, ô surprise ! il produisit un effet tout autre que celui qu'on attendait. Les cochons, piiercos y jmercas, en pâtirent seuls, et ils en pcàtirent si bien que tous ceux qui avaient bu de ces eaux tombaient immédiatement les pattes en Tair, et n'en revenaient plus. On devine aisément l'exaspération, le scandale que causa un fait aussi exclusif, aussi surprenant, aussi extraordinaire. Et comme on en recherchait l^artout la cause, survint le pauvre hidalgo qui avoua le marché qu'il avait fait naguère et la supercherie dont il était l'auteur. On comprit dès lors d'oii venait le fléau. Ce fut le signal d'une chasse à l'homme ; on se mit a traquer les juifs: les uns se laissèrent pi-endre, les autres s'enfuirent de tous côtés. On fit même une loi leur interdisant, sous peine de mort, tout séjour dans le royaume de France. »

Ce conte grotesque et malséant par rapport à l'Eucharistie, nous ramène, comme on voit, dans la plus lointaine légende. Damian de Vegas n'eut même pas le mérite de l'avoir inventé. Cette fable courut la France au XIV* siècle, et un ancien auteur espagnol, Alonzo de Espina, en avait déjà fait deux

versions se reportant, Tune à 1345 et l'autre à 1420 (1). Le pohre hida'go français et lapoôreci la, vendeuse d*hostie, étaient donc bien vieux quand il plut au notaire-médecin de la Guardia de les faire intervenir Tun et l'autre, mensongèrement, dans un récit qu'il eut l'au dace de dire véridique. Néanmoins, comme il nous parait aussi ignorant que peu scrupuleux, il y a lieu de croire que les inquisiteurs, toujours si avares de pièces authentiques et toujours si habiles à les dissimuler, luiavaient communiqué de préférence ce burlesque document.

Damian de Vegas, à la suite, tient toutes les promesses de ce début. Les juifs chassés de France reviennent en Espagne et se fixent à la Guardia,où ils se lient avec des juifs convertis qui s'y trouvaient déjà. Ils savent maintenant le méchant tour que leur joua l'hidalgo, mais rien que l'effet produit par le premier maléfice leur fait espérer qu'ils auront enfin la vengeance qu'ils désirent, le jour où ils disposeront d'un cœur d'enfant dont la provenance pour eux ne fera aucun doute.

Dans leurs allées et venues de la Guardia à Tolède, car ils sont charretiers,ils volent leur victime. Au cours du procès de Jucé Franco,

(1) Fortalition fidei, 1. IIÏ, consideracioa 7, punto S numéro» 4. 6. 7. (Note du BulleHn.)

après maintes hésitations, on est à peu près tombé d'accord sur ce que ce nino avait de trois à quatre ans . Damian de Vegas, à son sujet, livre carrière à son imagination. Pour lui, il avait de six à sept ans; il était le fils d'une pauvre femme aveugle et répondait au nom de CristoMlico (le petit Cristobald ou Oristophe). On devine aisémentque Fauteur de la relation a entendu par là rendre hommage à la mémoire de Colomb dont la découverte, beaucoup plus certaine que le drame de la Guardia, remonte à 1492. Non moins fantaisiste que Damian de Vegas, et non moins circonvenu par l'Inquisition, Fray de Yepes voulut plus tard, que le petit martyr s'appelât Juan. Bien plus, il affirme qu'il était fils d'un certain Alonzo de Passamontes et de dona Juana la Quindeva (la guindée). Inutile de dire qu'on n'a jamais entendu parler, depuis, du Passamontes ni de la Guindera.

Après avoir volé l'enfant — toujours selon le notaire-médecin — les juifs remmènent à la Guardia où, pendant trois ou quatre mois, on le voit, très bien habillé, muy bien vestîdo, se mêlant aux autres gamins etjouant avec eux. — Cela ne pouvait que rendro plus difficile sa prochaine disparition. — Enfin, tout est concerté et arrêté pour son supplice. Ce fut, dit Damian de Vegas, < tan mil quatre cent

çnatre-vînçt'dGuze, au mois de mars, pa^séle V nfftièmejou7*{veintztantos), au temps où le t'j rist mourut y^. Ce bon notaire, comme il se trompait encore I En effet, le savant annotateur <la Bulletin de TAcadémie de.lHistoire nous apprend que le vendredi saint, cette année-là, tombait le 20 avril.

Le drame de la cueva est raconté d'une façon tout à fait à part. Les juifs ont tenu à reproduire dans sa forme primitive la passion du Christ. L'enfant a été chargé de sa croix et on le force ainsi à gravir la montagne, précédant un personnage légendaire, qu'on dit avoir rempli le rôle de Pilate. Il s'appelait Fernando de Rivera et occupait la situation de comptable auprès du prieur de San-Juan, à Tenbleque ; c'étaH unho?nme de grandes manières et de grande autorité, La légende revient souvent à ce personnage, il existe même une sentence apocryphe attestant sa condamnation, mais on a vu qu'il n'était aucunement fait mention de lui dans les procès.

Après avoir porté sa croix — chose improbable — • tout en haut de la montagne, une fois rendu à la cueva, Tenfant reçoit douze cents <;oups de verge, « mille de plus que n'en reçut Notre Seigneur >. Pour ne pas se tromper dans leur compte, les sectaires établissent le chiffre des coups qu'ils donnent dizaine par

dizaine, vingtaine par vingtaine, centaine par centaine, en posant, chaque fois, sur le sol une pierre tirée d'un sac qu'ils ont rempli à iTflfet d'exercer ce contrôle.

Il n'est pas besoin d'insister sur l'extravagance et le ridicule de pareils détails. Comment un enfant de sept ans eût-il gravi une montagne en portant une lourde croix ?

Comment, à la suite, eût-il pu, sai^s succom- "ber, essuyer douze cents coups de verges?

Mais voici qui est plus fort : au moment de lui ouvrir le côté, un de ses bourreaux lui parle de la sorte : -- « Dis-moi, petit, où donc a-tu le cœur ? « Et Tenfant, sans doute pour écarter une menace qu'on lui fait du côté droit,répond : « Là, je l'ai là, de l'autre côté. » Celui qui trucide ainsi la victime n'est autre que Benito Garcia, et comme il est obligé de s'y prendre à deux mains pour lui avoir le cœur, il tient son couteau ensanglanté avec les dents, en travers de la bouche.

L'enfant a rendu « son âme à Notre-Seigneur ; il est entré dans la gloire dont il jouira éternellement, siempre Jamas. En même temps, à Tolède, sa mère,qui semble ne s'être pas beaucoup préoccupée de sa disparition, recouvre instantanément la vue. Les miracles se succèdent. Benito Garcia est parti pour Avila, emportant le cœur qu'il a caché dang

son bagage et une hostie qu'il a glissée entre les feuillets de son livre d'iieures (1). A peine arrivé, il laisse son bagage à la Posada où il est descendu, et il se r^nd à la principale église où,, à genoux sur la dalle, comme un parfait chrétien, il se met à faire des oraisons qu'il lit dans son missel. Pendant qu'il prie ainsi, il ne s'aperçoit pas qu'un nimbe l'environne et que du livre où il a caché Thostio se dégagent des flammes de toutes couleurs. Les fidèles qui sont présents, émerveillés de ce prodige, prennent Benito Garcia pour un saint, et les inquisiteurs, prévenus, ordonnent qu'il leur soit amené. OnTinterroge, il se trahit, et finalement avoue tout ce que lui et les autres ont fait On arrête ses complices ; tous sont enfermés dans la prison de Tlnquisition d'Avili. On les interroge à leur tour, ils nient obstinément. Et comme ils sont voisins, ils s'encouragent réciproquement dans leur mutisme, par des refrains qu'ils se renvoient. L'un chante :

Tiens-toi bien à la branche, Ma nina, tu verras, Tiens-toi bien à la branche, Et jamais ne mourras.

Un autre répond :

Petit castel, va, reste fort, Moi je no craindrai pas la mort.

Bientôt ils comprennent, cependant, que

(1) L'hostie qu'il tenait du sacristain Gomez.

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