‹ Torquemada et l'InquisitionChapitre 9 sur 14 · AYANT DIEU DEVANT NOS YEUX · texte numérisé non relu

AYANT DIEU DEVANT NOS YEUX

« Christi nomine invocato, avons décidé de 4c donner aujourd'hui la sentence et de décla- « rer;et nous PRONONÇONS, sENTENCiONs et dé- « CLARONs que l'intention du Promoteur fiscal « est suffisamment prouvée et établie: etque le

«juif Jucé Franco, par contre, ne prouve au- « cune chose quilerelèveetlejustifie;déslors, «^ nous devons le déclar^ret nous le déclarons « fauteur, f acteiirdiicriyyieet déUtd'hêrésie et « apostasie, et justiciable de la Sainte Inquisi- « tioUi sudvertisseur des Foi et Dogme catho- « tiques, inducteur de chrétiens à nier la lot de € Notre-SeigneurJêsuS'Christ et à recevoir « celle de Moïse, participant aux criraes et « délits solidairement avec des chrétiens; pour « tout cela, avoir encouru les peines tempo^ « relies, confiscation et j^^^te de toits ses biens << établies contre tels imr les droits cano- « nique et civil ; et comme tel nous devons le « RELAXER, et nous le RELAXONS à la justice et « bras séculiers, à Thonorableet noble baron, « le licencié Alvaro de Sentistevan, corrégi- « dor de cette ville et dépendances, pour les « Sérénissimes Roy et Reyne, nos Seigaeurs, « et à ses alcades, alguazil et agents, pour « qu'ils fassent de lui à eux tous ce qu'ils doi- « vent de droit, pour qu'ils appliquent ses « biens, que nous déclarons confisqués, aux « trésor et fisc des dits Sérénissimes Roy et « Reyne, nos Seigneurs... Telle est la sen- « tence définitive que, lïro tribunali sedendo, « nous prononçons, sentencions, déclarons.

« — Signatures autographes : Petrus^ doctor ; « Frater Fernandus de Santo-Doyaingo.

Lecture faite de ce document, Jiipé Franco

— suivant le procès-verbal — dit qu'il était vrai que lui et les autres, tant juifs que chrér tiens, ainsi qu'il Tavait avoué dans ses confessions, avaient crucifié Tenfant et tenu les propos qu'o]^ leur prêtait. En même temps, le Promoteur fiscal dit qu'il recevait, et il reçut la sentence, qu'il avait demandée signée, pour garde et conservation de son droit. Les témoins qui furent présents : les très Révérends Seigneurs D. Rodrigo d'Avila, évêque de Plazencia (1); le senor Fernand Gomez, caballero ; Francisco Pano, Francisco de Avila, Rod^»igo de Val de Ravano, Sancho Sanchez»

Gonzalo del Pezo et Alonzode Avila, regidores; Fray Antonio de la Peîïa, Fray Diego Bretonia, doctor Fray ' Rodrigo Vêla et autres personnes ecclésiastiques et civiles, et caballeros de la ville d'Avila.

« Incontinent — poursuit le procès-verbal

— les Révérends Seigneurs inquisiteurs, e»

présence de nous, lesdits notaires, requirent l'honorable baron, le licencié Alvaro deSantîstevan, qu il en usât miséricordieusement avec ledit Jucé Franco, eiquHl ne procédât pas contre lui à morl, ni à mutilation de membres

(1) Il mourut en février 1492, deux mois après environ.

eé e/pusion de sang^ protestant, comme ils protestèrent, que si le contraire advenait, et que mort s'ensuivît pour ledit Jucé Franco, ils entendaient qu'il tCj eût aucunement de leur faute, et que, à cet effet, ils lui demandaient, et Us lui demandèrent, une attestation signée devant nous lesdits notaires. Le seigneur Corregidor répondit qu'il recevait en son pouvoir ledit Juçé Franco comme pe?^^ sonne Tnaudite, eœcom7nunîêe, commue me mire coupé et séparé de la Sainte Mère VÉglisey et qu'il était prêt et préparé à faire ce qu'il de~ vait de droit. »

Le seigneur Corregidor ne semble-t-il pà& perdre ici de vue la qualité exacte du condamné qu'on remet en ses mains ? Habitué, comme il est, à ne recevoir ainsi que des hérétiques avères^ il oublie que Jucé Franco appartient à la religion israélite ; que, par suite, il ne saurait lui être livré à titre d'excommunié et de membre séparé de la Sainte Mère l'Église. Bien plus logique il eût été de . sa part de répondre aux inquisiteurs qu'il recevait Jucé Franco tel qu'ils le lui donnaient, et qu'il le traiterait comme un excommunié, bien qu'il ne le fût pas. Au reste, on ne peut prendre que pour ce qu'il vaut ce cérémonial auquel nous assistons, principalement les recommandations hypocrites des juges faisant

appel à la pitié et déchargeant leur conscience de tout ce qui va arriver à un homme qu'ils livrent implacablement au bourreau.

On pourrait, ce semble, en dire autant de la sentence qui précède, étant donnés les vices qu'on y relève, à première vue.. Ce document mérite une place à part dans les annales de la jurisprudence du Saint Office. Non seulement il peint cette jurisprudence, qui n'en était pas une, mais encore il donne aux juges, sous l'autorité desquels elle était tombée, un aspect tellement inattendu qu'on a peine à l'envisager. Dès le début, en effet, cette sentene aborde les généralités et nous montre le porsélytisme juif exerçant une prépondérance sur l'élément catholique. Ce tableau ne semblerait qu'exagéré, si les inquisiteurs ne s'attachaient à le rendre invraisemblable, en faisant de Jucé Franco le prototype de cette propagande, et en lé posant à nos yeux comme une sorte d'apôtre dont le zèle n'a tendu à rien moins qu'à renverser la loi du Christ, et à lui substituer celle de Moïse. Nous savons ce qu'était Jucé Franco : un homme du commun obligé de travailler pour vivre; on nous a même fait entendre qu'il parlait une langue bâtarde difficile à comprendre. De là au rôle qu'on lui prê.te il y a d'autant plus loin, que les débats du procès n'attestent, de sa part,

qu'une influence très médiocre sur ses complices. Cependant la sentence veut qu'il prêchât et enseignât-la loi de Moïse ; bien plus^ elle le montre endoctrinant les chrétiens entre un gigot de viande trefe et des bouteilles de vin caser ' Le malheureux! Combien de fois se trouva-t-il à pareille fête ?

Mais la sentence ne se borne pas à amplifier comme si elle était œuvre d'imagination, elle fausse également la nature des faits, elle les controuve et reporte sur une seule' tête leur responsabilité. Le procès de tous devient ainsi le procès d'un seul : c'est Jucé Franco qui a tout fait, c'est de lui qu'est venu le mal. C'est lui qui a inspiré le crime, c'est lui qui a ordonné les sévices, c'est lui qui a formulé des vitupérations dont le chapitre démesurément grossi a été fait, comme on a vu, de toutes sortes de variantes. Et voyez comme le mensonge s'âfftrme, devient bientôt direct et surtout impudent : « Le même Jucé Franco, dit la sentence, de ses propres mains tenait l'enfant dont le sang s'écoulait, et il fut a lui ouvrir

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