‹ TorquemadaChapitre 129 sur 176 · ACTE PREMIER — SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER — SCÈNE VII

Tant qu'il le faudra donc, ainsi qu'un réprouvé.

Je veux faire scandale et bruit sur le pavé ;

Et, comme si j'étais à moi seul la finance,

La cour, le parlement, la fronde et l'éminence.

Le clergé, la Sorbonne et l'université,

Vous épouvanter tous de mon rire effronté 1

— Eh bien 1 cette insultante et haute parodie.

Est-ce mon but, messieurs ? non. J'ai l'âme hardie.

Je soutiens l'opprimé, je nargue l'oppresseur.

Mais je n'ai pas le goût de trancher du censeur ;

Et, quoique assez épris de mon rôle fantasque.

Dès demain, si je puis, je jetterai ce masque.

Mais au moins, direz-vous, faire d'un ciel serein

Choir un grand coup de foudre au front de Mazarin,

Nous venger tous, reprendre enfin ton héritage.

C'est là ce que tu veux ? Messieurs, pas davantage.

Non, bien qu'un sang fort vif batte sous mon pourpoint,

Je suis trop vieux pour être en colère à ce point ;

Et, quoique Mazarin par ce que je vais faire

Doive tomber, — du moins, je le crois, je l'espère, —

La vengeance n'est pas mon but. Vaincu, vainqueur.

En quatre mots voici ce que j'ai dans le cœur.

Banni depuis dix ans, mon âme était en France,

Toute mon âme, hélas I toute mon espérance,

— Un enfant, — mon bonheur, mon remords, mon devoir.

Aube qui rayonna jadis sur mon front noir,

Et qui resta fidèle à ma tête accablée

Quand toute autre clarté pour moi se fut voilée !

Un enfant, jeune fille aujourd'hui... — Mais pourquoi

228 LES JUIMEAUX

Vous conter des détails qui ne touchent que moi ?

D'ailleurs, ce secret triste est muré dans la tombe.

Elle ignore elle-même, humble et pure colombe,

Et ne saura jamais pourquoi je l'aime ainsi.

Messieurs, voilà dix ans, oui, dix ans ce mois-ci,

Que je n'ai vu cet ange ! — Eh bien, je ne puis vivre

Sans entendre sa voix, musique qui m'enivre.

Sans voir ses yeux, flambeaux de mes regards troublés.

Sans elle enfin ! — Plaignez les pauvres exilés !

Puis autour d'elle aussi tout s'en va, tout décline.

Je crois vous avoir dit qu'elle était orpheline ?

Elle a besoin de moi. Depuis quatre ans passés,

— Ils ont intercepté mes lettres, — je ne sais,

Mais j'ai perdu sa trace. Où vit-elle à cette heure ?

Je l'ignore. O mon Dieu ! pour la revoir, — j'en pleure

Pour pouvoir être en France et vivre à ses côtés,

J'ai prié, supplié, j'ai fait cent lâchetés,

J'ai dit à Mazarin qu'il était un grand homme.

J'ai fait écrire au roi, de Madrid et de Rome.

Rien ! on n'a pas voulu me laisser revenir.

Alors je me suis dit : il est temps d'en finir !

Voilà pourquoi, proscrit, j'arrive en cette ville ;

Pourquoi, sous cet habit, livrée étrange et vile,

J'entre en un formidable et sombre événement.

Où Dieu m'aide, et qui va peut-être en un moment

Changer, d'une secousse effrayante et profonde,

La forme de la France et la face du monde.

Moment de silence.

Page 1