‹ TorquemadaChapitre 136 sur 176 · ACTE PREMIER — SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER — SCÈNE IX

ALIX

Oui, je l'aime ! et je sens qu'à son aide on m'envoie.

Voyez-vous, tout enfant livrée à des tuteurs.

Sans parents, sans amis, sans soins, sans protecteurs.

Je n'avais que les champs et les cieux pour études,

Et je passais ma vie au fond des solitudes

A songer. — C'est ainsi que Dieu, loin du grand jour,

Faisait mon âme exprès pour un étrange amour.

Vous qui m'aimez aussi, vous qu'aussi Dieu m'envoie.

Écoutez. — Le chemin de Montdidier à Roye

Passe près d'un manoir où j'étais l'an dernier.

Un soir, pour y loger un certain prisonnier

Dont j'avais vu venir l'escorte dans la plaine.

On vint me demander ma prison. Châtelaine,

Je dois toutes mes clefs au roi mon suzerain.

J'obéis. Dans la nuit, jusqu'à ce souterrain.

J'osai, par un couloir dont je savais l'issue.

Me glisser curieuse et sans être aperçue.

Le soupirail grillé rayonnait au dehors.

Je n'oublierai jamais ce que je vis alors.

Le prisonnier allait et venait sous la voûte.

— Quoique sans Tavoir vu, vous connaissez sans doute

Quel aspect effrayant il présente aux regards. —

Dans l'ombre on distinguait quatre sbires hagards.

Personne ne parlait. C'était comme une tombe.

Moi, plus pâle qu'un front sur qui la hache tombe.

Je regardais glacée à travers les barreaux

Ce spectre qui marchait gardé par des bourreaux.

Combien de temps restai-je en ce heu ? Je l'ignore.

Le lendemain, captif et sbires, dès Taurore,

Tout avait disparu comme une vision.

Que vous dire à présent ? Folie, illusion.

Bon ou fatal dessein, le fait est qu'une idée

Vit depuis ce jour-là dans mon âme obsédée.

Partout ce prisonnier comme une ombre me suit.

Passe et me tend les bras, puis rentre dans la nuit.

Je le délivrerai. Quelle est cette victime ?

On voit bien qu'il est jeune ; il n'a pas fait de crime.

De quel droit les bourreaux qui l'ont au milieu d'eux

Lui changent-ils la vie en un rêve hideux ?

Qu'est-ce que ce mystère ? Ainsi, pour ne rien feindre,

J'ai fini par l'aimer à force de le plaindre.

J'ai su qu'à Pierrefonds on l'avait transféré.

Et je veux le sauver et je le sauverai !

Je me suis dit cent fois ce que vous m'allez dire,

Que c'est une démence, un abîme, un délire,

Que je ne connais rien de lui, que je pourrais

Choisir quelque seigneur beau, jeune... — Eh bien, après?

Je l'aime ! — C'est un but, une fièvre, une flamme.

Une volonté sombre et qui me remplit l'âme.

Le délivrer ! Mon Dieu, je le vois toujours là I

Je ne sais pas quel nom vous donnez à cela.

Mais je sens que je l'aime !

LE COMTE JEAN

0 la triste chimère I Vous n'avez jamais eu les conseils d'une mère. C'est vrai, pauvre jeune âme I Hélas 1

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