DEUXIÈME PARTIE — ACTE II
Une action, il faut conseiller le contraire,
Et, pour qu'il aille au sud, le pousser vers le nord.
Cette fois il me croit. Diable ! ma ruse a tort.
Le chemin tortueux, que je croyais utile.
Ne vaut rien. Allons droit au but. Changeons de style.
Ah ! vous avez laissé grandir le tonsuré. Le moine, et maintenant il est démesuré.
LE ROI, pensif.
Ce Torquemada...
LE MARQUIS
Tient l'Espagne. Il est pontife.
Partout où vous posiez votre ongle, il met sa griffe. Il vous remplace. Altesse, ah ! ce n'est plus le temps Où, quand bon vous semblait, choisissant vos instants, Vous pouviez dans un cloître entrer avec menace Et faire lâcher prise à l'église tenace. Vous pouviez faire pendre un abbé. Maintenant Ne vous y frottez point. Ah ! ce moine est gênant ! Vos potences ! toucher aux prêtres ! qu'on y vienne ! Votre justice a tout à craindre de la sienne ; Et certes il rirait de vous voir approcher Le bois de vos gibets du feu de son bûcher. Duel inégal. Seigneur, la terre est à ce moine. Ainsi qu'on met le feu dans de la folle avoine. Sa torche court et change en cendres les vivants. Les palais consternés ont un air de couvents. Partout le clergé pousse et croît comme la ronce.
Tout cède au vil sourcil d'un moine qui se fronce.
Sauve qui peut. Les fiers rampent, et les hardis
Tremblent. Qu'est-ce qu'on fait de Tortose à Cadix
Et d'un bout du royaume à l'autre ? On se dénonce.
Le prince de Viane et le marquis Alphonse,
Vos cousins, sont aux fers, et cette âpre main-là.
Sire, a pris au collet l'infant de Tudela.
Jadis, sous don Ramire ou dofla Léonore,
Toute ville espagnole était gaie et sonore.
Les grelots gazouillaient sur le peuple dansant.
Aujourd'hui tout se tait. Plus de rire innocent.
Plus de luxe. Un banquet est suspect. Terreur, crainte.
Deuil, et l'immense Espagne est une fête éteinte.
Roi, toutes vos forêts passent en échafauds.
Et le bois va manquer. Crimes vrais, crimes faux.
Se confondent, et tout est bon pour le supplice.
Pour avoir vu quelqu'un passer, on est com.plice.
Le fils livre son père et le père son fils.
Qui fait sans le vouloir tomber un crucifix
Est brûlé vif. Un mot, un geste, est hérésie.
Ce moine horrible a pris Jésus en frénésie.
Tout est forfait. Songer, jurer par Salomon,
Avoir l'air de parler à voix basse au démon.
Se rayer l'ongle, aller pieds nus les jours de jeûne.
Épouser une femme ou trop vieille ou trop jeune,
Tourner le front d'un mort vers le mur, ne pas fuir
Ceux qui serrent leurs reins d'une corde de cuir.
Mettre un jour de sabbat une nappe à sa table,
A Noël chasser l'âne ou le bœuf de l'étable.