‹ TorquemadaChapitre 73 sur 176 · DEUXIÈME PARTIE — ACTE II · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE — ACTE II

Nommer Dieu plus souvent que Jésus, se cacher ; Tout cela fait monter des hommes au bûcher. Suivre en disant des vers un cercueil qu'on emporte. Pleurer assis dans l'ombre et derrière une porte. Regarder, dans un lieu désert, et loin du bruit. Se lever la première étoile de la nuit. Autant de crimes. Roi, le bûcher luit, dévore, Monte, et, de plus en plus, de cette rouge aurore. Sire, au-dessus de vous le ciel va s'empourprant. Ce sang de vos sujets, c'est à vous qu'on le prend. Vous n'am-ez bientôt plus de soldats pour la guerre. Tout à l'heure, — mais quoi ! le roi n'y songe guère, D'un mot le roi pourrait tout empêcher, mais non ! - Le saint-ofhce a mis l'Espagne au cabanon, Et le peuple en est presque à ne plus vous connaître.

Il montre la galerie du fond et le rideau qui la ferme. Gucho écoute attentivement.

Aujourd'hui même, ô roi, là, sous votre fenêtre. Le bûcher va flamber, monceau de feu, massif De braise, où, sous les yeux du confesseur lascif. Des femmes se tordront d'âpres flammes vêtues. Aux quatre coins seront droites quatre statues. Quatre prophètes noirs dressés aux quatre vents. Bâtis de pierre creuse et pleins d'hommes vivants. On entendra rugir ces colosses farouches ; On verra frissonner le feu hors de leurs bouches ; Et rien ne restera debout que ces géants ; Et vos peuples hagards, terrifiés, béants. Verront toute l'Espagne et vous et vos royaumes

Fuir en fumée autour de ces quatre fantômes.

Car toute clarté vient du vil quemadero.

Roi, vous disparaissez dans l'ombre du bourreau.

Le roi s'assied sur un pliant, comme accablé. LE ROL

Tout cela c'est le bien de l'église.

LE MARQUIS

Et la perte Du trône, La Castille est de charniers couverte. Et l'épouvante éparse au loin pousse des cris.

Se rapprochant du roi.

Ah ! vous vous débattez en vain. Vous êtes pris.

Au-dessus de l'Espagne est tendue une toile

Sombre, à travers laquelle on voit Dieu, vague étoile,

Réseau noir que Satan sur la terre riva

Et tira fil à fil du flanc de Jéhova,

Piège où l'esprit humain misérable se brise,

Espèce de rosace immense d'une église

Infinie, où l'enfer luit sur le maître-autel ;

Là frissonnent l'horreur, la nuit, l'effroi mortel ;

Et le monde regarde avec des yeux funèbres

Cette chose qu'il a sur lui dans les ténèbres ;

Il songe au vieux Baal qui jadis l'étouffait;

Grandir est un abus, penser est un forfait ;

On est hardi de vivre, et c'est un péril d'être.

Au centre de la toile obscure on voit le prêtre.

Cette araignée, avec cette mouche le roi.

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