‹ TorquemadaChapitre 8 sur 176 · PREMIÈRE PARTIE — ACTE I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE — ACTE I

LE ROI

Épargne-moi l'ennui du dévouement, mon cher.

Pour toi je suis obscur, pour moi tu n'es pas clair.

Moi je fais le bon prince et toi le bon apôtre.

Au fond nous sommes pleins de fiel l'un contre l'autre ;

J'exècre le valet, tu détestes le roi ;

Tu m'assassinerais si tu pouvais, et moi

Je te ferai peut-être un jour couper la tête.

Nous sommes bons amis à cela près.

Le marquis ouvre la bouche pour protester.

Arrête Ta dépense de mots, courtisan. Tu me hais. Je te hais. En moi l'ombre, en toi de noirs souhaits. Et chacun garde en soi son gouffre.

Nouveau geste du marquis, réprimé par le roi, qui continue.

On se pénètre.

Nous avons l'un sur l'autre une obscure fenêtre, Et nous voyons nos cœurs sinistres. Ton amour. Ton dévouement, j'en ris, vieux traître. Jusqu'au jour Où tu ne pourras plus tirer d'or de ma poche. Tant que ton intérêt, lien sûr, nous rapproche. Marquis, je t'emploierai poru conseiller, sachant Que tu me serviras mieux, étant plus méchant. A bas ton masque ! à bas le mien ! je le préfère. Dire vrai, cet affront qu'on n'ose pas me faire. Moi, je le fais à tous, marquis. C'est bien le moins Que je sois franc, ayant des fourbes pour témoins.

Si le prince, que fuit la vérité farouche, Ne l'a pas dans l'oreille, il l'aura dans la bouche, Et tu constateras dans tes vils bégaiements Que, roi, je suis sincère et que, laquais, tu mens. Causons à présent.

LE MARQUIS

Mais...

LE ROI

Être roi, quelle chaîne !

Être un jeune homme, plein d'explosions, de haine, De tumulte, vivant, bouillant, ardent, moqueur. Avec un tourbillon de passions au ccem-. Être un mélange obscur de sang, de feu, de poudre, De caprices, pareil au faisceau de la foudre. Vouloir tout essayer, tout souiller, tout saisir. Avoir soif d'une femme, avoir faim d'un plaisir. Ne pas voir rme vierge, une proie, un désordre. Un cœur, sans tressaillir du noir besoin de mordre, Se sentir de la tête aux pieds l'homme de chair, Et sans cesse, en la nuit d'un magnifique enfer. Pâle, entendre une voix qui dit : Sois un fantôme ! N'être pas même un roi ! misère ! être un royaume ! Sentir un amalgame horrible de cités Et d'états remplacer en vous vos volontés. Vos désirs, vos instincts ; et des tours, des murailles. Des provinces, croiser leurs nœuds dans vos entrailles ; Se dire en regardant la carte : me voilà !

J*ai pour talon Girone et pour tête Alcala !

Voir croître en son esprit, chaque jour moindre et pire,

Un appétit qui prend la forme d'un empire.

Sentir couler sur soi des fleuves, voir des mers

Vous isoler dans l'ombre avec leurs plis amers.

Subir l'étouffement qu'a sous l'onde une flamme.

Et, morne, avoir le monde infiltré dans son âme ! —

Et ma femme, ce monstre immobile ! je suis

L'esclave de ses jours, le forçat de ses nuits.

Seuls dans ime lueur — sombre, tant elle est haute.

Nous sommes tout -puissants et tristes, côte à côte.

Nous nous refroidissons en nous touchant. Dieu met

Sur on ne sait quel fauve et tragique sommet.

Au-dessus d'Aragon, de Jaën, des Algarves,

De Burgos, de Léon, des Castilles, deux larves.

Deux masques, deux néants formidables, le roi,

La reine ; elle est la crainte et moi je suis l'eiïroi.

Ah 1 certe, il serait doux d'être roi, qui le nie ?

Si le tyran n'avait sur lui la tyrannie !

Mais toujours s'observer, feindre, être deux pâleurs,

Deux silences ; jamais de rire, pas de pleurs ;

Urraca vit en elle, en moi revit Alonze.

L'homme de marbre auprès de la femme de bronze !

Les peuples prosternés nous adorent ; tandis

Qu'on nous bénit en bas, nous nous sentons maudits.

L'encens monte en tremblant vers nous, et l'ombre mêle

L'idole Ferdinand à l'idole Isabelle.

Nos deux trônes jumeaux confondent leur clarté.

Nous nous apercevons vaguement de côté;

Et, quand nous nous parlons, la tombe ouvre sa porte.

Je ne suis pas bien sûr qu'elle ne soit pas morte.

Elle est cadavre autant que despote, et je dois

La glacer quand le sceptre entre-croise nos doigts.

Comme si Dieu liait par une bandelette

A sa main de momie une main de squelette.

Je suis vivant pourtant ! Ce fantôme pompeux.

Non, ce n'est pas moi, non ! non ! Aussi, quand je peux.

De toutes ces grandeurs sur nous appesanties

Je m'échappe, et je fais hors du roi des sorties.

Et j 'ai, comme un dragon qui se dresse au soleil,

L'épanouissement monstrueux du réveil !

Fou comme la tempête et comme le cyclone,

Je m'évade éperdu, noir prisonnier du trône !

Plus de joug, je me rue ivre à travers le mal

Et le bonheur, ayant pour but d'être animal.

Piétinant mon manteau royal, l'âme élargie

Jusqu'aux vices, jusqu'aux chansons, jusqu'à l'orgie.

Regardant, moi le roi, le captif, le martyr,

Mes convoitises croître et mes ongles sortir ;

La femme et sa pudeur, l'évêque avec sa crosse.

M'exaspèrent ; je suis furieux, gai, féroce ;

Et l'homme qui bouillonne en moi, flamme et limon.

Se venge d'être spectre en devenant démon I

Pensif.

Quitte à redevenir demain ombre et fantôme.

Au marquis.

Le colosse n'est point pénétrable à l'atome.

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