‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 15 sur 125 · Archives nationales, AFiv · texte numérisé non relu

Archives nationales, AFiv

2. Indiscrétions, 1798-1830. Souvenirs anecdotiques et politiques tirés du portefeuilte d'un fonctionnaire de V Empire, mis en ordre par Musnier-Desclozeaux,

t TOURNEBUT

« c'était son tour », Puis, pour lui distiller son agonie, on le laissa seul dans cette chambre basse de l'Abbaye oiî, jadis, avait siégé le tribunal de Maillard ; ce lieu tragique était éclairé par une petite fenêtre donnant sur la place et garnie de fortes grilles. De là le condamné voyait, dans l'étroit carrefour, se ranger les soldats qui devaient le conduire à la plaine de Grenelle et percevait les gouailleries des curieux massés dans l'attente de sa sortie; même un des gendarmes, ayant mis pied à terre, avait attaché la bride de son cheval à l'un des barreaux de la fenêtre^ et l'on entendait, dans l'intérieur de la prison, le bruit des pas hâtifs, des portes ouvertes et lourdement retombées, indiquant les derniers préparatifs...

Querelle resta longtemps silencieux, tapi dans un angle et, tout à coup, comme si la peur l'eût rendu subitement fou, il se mit à appeler désespérément, criant qu'il ne voulait pas mourir, qu'il dirait tout ce qu'il savait, suppliant les geôliers de courir chez le Premier Consul afin d'obtenir pour lui grâce de la vie; en même temps, il réclamait avec de grands sanglots le général Murât, gouverneur de Paris, jurant qu'il lui ferait des aveux complets s'il voulait seulement donner l'ordre aux soldats du peloton d'exécution de rentrer à leur quartier-.

1. Indiscrétions. Op. cit. Ces souvenirs passent pour avoir été dictés par Real lui-même.

2. Querelle dut môme écrire une supplique au général Murât, car il est fait allusion à cette lettre dans un procès-verbal que nousciteronsplusloi» ;mais cette pièce intéressante a dispara du dossier-

Bien que Mural, prévenu aussitôt, ne vît, dans cet incident, qiv'un prétexte imaginé par un condamné pour gagner quelques minutes d'existence, il crut devoir en référer au Consul qui fit aussitôt prévenir Real. Ces allées et venues avaient pris du temps : le malheureux Querelle, voyant t(,tijours sous sa fenêtre les hommes prêts à l'emmener et la foule impatiente qui le réclamait avec de grandes clameurs, était au paroxysme du désespoir. Quand Real ouvrit la porte du cachot, il aperçut, accroupi sur les dalles et râlant de peur, un petit homme au visage grêlé, aux cheveux noirs, au nez mince et pointu, aux yeux gris qu'un tic nerveux contractait continuellement ' .

— Vous avez, dit Real, annoncé l'intention de faire des révélations. Je viens pour vous entendre 2.

Mais le moribond pouvait à peine articuler une parole : Real dut le rassurer, ordonna de le porter dans une autre chambre et lui fit espérer sa grâce, si ses révélations étaient importantes 3.

Encore tout tremblant, à mots entrecoupés, le condamné, faisant effort, raconta « qu'il était à Paris depuis plus de six mois, venu de Londres avec Georges Cadoudal et six de ses plus fidèles officiers; ils y avaient été rejoints par un grand

i. Le signalement de Querelle se trouve sur le registre d'écrou du Temple. Archives de la préfecture de police.

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