Indiscrétions 1798-1830. Op. cit
3. Le procès-verbal de la première déclaration de Querelle est aux Archives de la Préfecture de police : en voici quelques extraits :
« — Aujourd'hui, 7 pluviôse an XII, nous, conseiller d'Etat, commis spécialement à cet effet par le Premier Consul, nous sommes transportés à la prison dite de l'Abbaye où nous avons fait compa-
nombre d'autres, arrivés de Bretagne ou débarqués d'Angleterre; ils étaient en ce moment plus de cent cachés dans Paris, attendant l'occasion d'enlever Bonaparte ou de l'assasiner ». A mesure que sa frayeur se calmait il ajoutait des détails : un bâtiment de la marine anglaise les avait débarqués sur les côtes de France, au pied de la falaise de Biville, près de Dieppe; là, un homme d'Eu ou du Tréport était venu les prendre et les avait conduits à quelque distance de la côte, dans une ferme dont lui. Querelle, ne savait pas le nom. Ils en étaient repartis à la nuit et avaient ainsi poursuivi leur route de ferme en ferme jusqu'à Paris, oij ils ne se voyaient que lorsque Georges les faisait appeler; ils recevaient leur solde d'une manière convenue et, quant à lui, « c'était sous une pierre des Champs- Elysées où on la déposait chaque semaine et où il allait la chercher^ »; un « monsieur^» était venu au-
raitre le nommé Jean-Pierre Querelle, natif de Vannes, département du Morbihan, jugé et condamné par la Commission militaire, auquel nous avons exhibé la lettre écrite par lui et adressée au général Murât et que nous avons annexée à la présente [Celle pièce a disparu du dossier]. Nous lui avons demandé ce qu'il avait à révéler, il nous a répondu ainsi qu'il suit : Nous sommes partis de Londres sur la fin d'août, au nombre de sept... nous avons embarqué à Hasling sur un bâtiment de l'État armé de vingt canons; nous débarquâmes entre Dieppe et le Tréport, de là nous vîmes à Paris tout droit. Nous avions des [ici un blanc dans le lexle] de distance en distance où nous passions le jour... chaque fermier chez qui nous arrivions nous conduisait ensuite à la ferme où nous devions coucher le jour d'après .. » etc.
1. Depuis qu'il était en prison, Querelle n'en recevait pas moins réguUèretneiit sa solde .• c'est une surveillante de la lingerie de Saint-Lazare, nommée Louise Michel, qui la lui faisait passer au Temple. Archives de la préfecture de police.
%. Ce « monsieur » était, comme on le verra plus loin, le mar-
devant d'eux jusqu'à la dernière étape, près du village de Saint-Leu-ïaverny , pour pre'parer leur entrée à Paris et les aider à passer la barrière. De ces révélations faites sans ordre , dans la fièvre, un point primait tous les autres : Georges était à Paris ! Real, dont nous suivons textuellement le récit, laissa Querelle et se fit conduire aux Tuileries; le Premier Consul était aux mains de Constant, son valet de chambre, quand on annonça le policier. Voyant sa pâleur, Bonaparte pensa qu'il venait d'assister à l'exécution des trois condamnés.
— C'est fini, n'est-ce pas? dit-il.
— Non pas, général, répondit Real.
Et, comme il hésitait, le Consul reprit :
— Vous pouvez parler devant Constant.
— Eh bien... Georges et sa bande sont à Paris.
En entendant le nom du seul homme qu'il redoutait, Bonaparte, se tournant à demi, fit rapidement un signe de croix et, tirant Real par la manche, il l'entraîna dans le salon voisina
Ainsi cette police du Premier Consul, si nombreuse, si soupçonneuse et si active, cette police qui « avait l'œil partout », à ce qu'assurait le Moîiiteur^ se trouvait depuis six mois en défaut : cent rapports s'amoncelaient chaque jour sur la table de Real et pas un n'avait signalé les allées et venues de Georges qui se promenait avec ses chouans
quis d'Hozier : Querelle, soit qu"il ait mal entendu le nom, soit que d'IIozier ait cru utile de le dissimuler, l'appelle Charles Daunay. 1. /«c/î^cré^ons, 1798-1830. Op. cit^
de Dieppe à Paris, entretenait une petite armée et combinait ses opérations avec autant de liberté que s'il eût été à Londres. Ces révélations étaient si alarmantes qu'on préférait n'y point ajouter foi. Querelle devait avoir menti et inventé de toutes pièces cette fable absurde comme un suprême moyen de prolonger sa vie. Encore fallait-il, pour calmer toute inquiétude, le convaincre d'imposture : s'il était vrai qu'il eût accompagné les « brigands » depuis la mer jusqu'à Paris, il pourrait, en recommençant le voyage, indiquer leurs différentes étapes; c'est à ce prix qu'on lui laisserait la vie.
Depuis le 27 janvier, date de ses premières déclarations, Querelle subissait chaque nuit la visite de Real ou de Desmarets qui l'interrogeaient longuement. La secousse morale avait été telle que le malheureux, tout en maintenant ses aveux, tombait dans des accès de démence, se déchirait la poitrine, s'agenouillait en évoquant, pour implorer leur pardon, ceux dont la crainte de la mort lui arrachait les noms^ Quand il apprit ce qu'on attendait de lui, il parut atterré ; non point que sa lâcheté hésitât devant le nombre énorme de victimes qu'il allait désigner ; mais il s'elfarait, au contraire, à l'idée de ne point guider sûrement les policiers sur une route qu'il n'avait parcourue que de nuit et qu'il craignait de ne pouvoir reconnaître.
L'expédition commença le 3 février. Real avait
i. Notice stir les généraux Pichegru et Moreau, par Fauche- Borei.
pris la précaution de mobiliser un fort détachement de gendarmerie pour escorter le prisonnier dont Georges et ses hommes pouvaient tenter la délivrance; il en avait remis le commandement au lieutenant Manginot, officier intelligent et zélé, qu'assistait le citoyen Pasque, — un colosse, — inspecteur général près le grand juge, agent plein d'astuce et renommé pour la sûreté de son coup de main^. On sortit de Paris à l'aube par la barrière Saint-Denis et l'on prit la route de l'isle- Adam.
La première journée d'exploration ne donna aucun résultat. Querelle croyait bien se souvenir qu'une maison du village de Taverny avait servi de retraite aux chouans la veille de leur entrée dans Paris; mais il n'avait prêté alors nulle attention à la disposition des localités et, malgré ses efforts de mémoire, il ne put fournir aucun indice.
Le lendemain on parcourut, sans plus de succès, la route de Pontoise depuis Pierrelaye jusqu'à Franconville ; on revint vers Taverny par Ermont, le Plessis-Bouchard et le château de Boissy. Querelle, qui savait sa vie enjeu, montrait une ardeur fiévreuse que ne partageaient ni Pasque, ni Manginot, bien persuadés maintenant que le condamné n'avait voulu que gagner du temps ou se ménager quelque chance d'évasion. Ils étaient d'avis d'abandonner :qs recheiches illusoires et de rentrer à Paris; mais Querelle implora avec tant d'instances vingt-quatre
1. C'est Pasque qui, quelques jours plus tard, fut chargé d'arrêter Pichegru, au domicile de Leblanc, rue de Chabanais.
12 TOURNEBDT
heures de répit que Manginot se laissa fléchir. Le troisième jour, on explora donc les environs de Taverny et la lisière de la forêt jusqu'à Bessancourt. Querelle conduisait son escorte au hasard, croyant se rappeler un groupe d'arbres, un tournant de chemin, s'imaginant môme retrouver une ferme « à la nature particulière de l'aboiement d'un chien' », Enfin, harassée, la petite troupe reprenait lechemin de Paris, lorsqu'en traversant le village de Saint- Leu, le condamné poussa une exclamation de triomphe : il venait de reconnaître la maison tant cherchée, et il donna de l'intérieur et des habitants une description qui se trouva être si minutieusement exacte que Pasque n'hésita pas, après vérification, à interroger le propriétaire.
C'était un vigneron, nommé Denis Lamotte ; il fit d'abord valoir qu'il avait un fils au service d'un officier delà garde des consuls ; son autre fils, Vincent Lamotte, habitait avec lui'^. Le bonhomme se montrait, au reste, fort surpris de l'envahissement de sa maison ; mais sa finesse paysanne ne put tenir longtemps contre la professionnelle habileté du policier; au bout de quelques minutes il perdit pied et s'abandonna. Il convint avoir reçu, au commencement du derniei mois de juillet, un particulier qui se faisait appeler Nouvel ou Saint-Vincent et qui, prenant prétexte d'un achat de vin, lui proposa de loger pendant une nuit sept à huit per-