Uesmarets, Témoignages historiques
niaisement, la mort de l'agent Buffet, « un père de famille », Georges lui donna, en souriant, ce conseil : — « La prochaine fois, faites-moi donc arrêter par des célibataires. »
Sa courageuse fierté ne se démentit ni dans les interrogatoires qu'il eut à subir, ni devant la cour de justice : ses réponses au président sont superbes de dédain et d'abnégation; il assume toute la responsabilité du complot, il nie reconnaître aucun de ses amis ; il pousse la générosité jusqu'à garder une attitude pleine de dignité courtoise envers ceux qui l'ont trahi ; même il cherche à pallier l'insouciance de ses princes dont l'égoïste inertie l'a perdu. Jusqu'à l'échafaud, il resta grand; onze de ses fidèles Chouans moururent avec lui, au nombre desquels étaient Louis Picot, Joyaut et Burban, dont les noms ont été mêlés à notre récit ^.
Ainsi se terminait la conspiration; Bonaparte en
1. Nous n'avons pas à raconter le procès de Georges et de ses complices, mais nous avons, sur leur exécution, un document si précieux que nous croyons devoir le reproduire. C'est le rapport qui fut, le jour même, adressé à l'Emperenr et qui l'ut rédigé par l'inspecteur de police chargé de surveiller les condamnés jusqu'au dernier moment :
« Préfecture de police, Paris 6 messidor an XII.
Aujourd'hui, à une heure du matin, les condauinés Georges Cadoudal, Coster Saint- Victor, Roger dit Loiseau, Ducorps, Picot, Deville, Joyau, Burban, Lemercier, Lelan, Pierre-Jean Cadudal et Mérilie, ont été extraits de Bicétre et conduits à la maison de justice.
Leur départ de cette première prison a paru leur faire une impression profonde.
En arrivant à la Conciergerie, ils étaient tous défaits et abattus, à l'exception de Coster et de Roger qui avaient pris leur ton de fermeté et d'assurance.
Georges, en arrivant à la maison de justice, ne proféra pointune
SO tOURNEBUT
sortait empereur; Fouché, ministre de la police et son concours allait ne pas être inutile car si, uax yeux du public, la mort de Georges simulait un dénouement, elle n'était, en réalité, qu'un simple incident d'une lutte qu'on pouvait prévoir acharnée. Le coup de sonde de l'enquête avait révélé l'existence d'un mal incurable : tout l'Ouest delà France
parole; son regard était morne, il se jeta sur un lit et ce ne fut que vers ciarj heures et demie du matin qu'il reprit du calme et de l'assurance qui ne firent que s'accroître jusqu'au moment dudépart pour le supplice.
Goster est celui qui a causé le plus longtemps et avec le plus de tranquillité.
Il a dit à M. Veyrat, officier de paix, que le Gouvernement avait fait une grande école en ne faisant point fusiller tous les conjurés le lendemain de l'arrestation de Georges ; que tout Paris eut alors applaudi à cette mesure et qu'ils seraient morts dans l'infamie; mais qu'en les livrant à la Cour de justice criminelle, on leur avait mis cent pieds de gloire sur la tête.
— Je mourrai, ajoula-t-il, avec courage; mais ce qui me désole, c'est que j'aime ma patrie et je suis sûr qu'elle sera malheureuse.
Puis prenant un ton fort gai, il regardait en riant son habit de Bicêtre, coupé par deux couleurs tranchantes, et il disait.
— Je ne ressemble pas mal à un arlequin du boulevard.
Il demanda si on avait fait périr Moreau; sur la réponse négative, il ajouta :
— Quant à Pichegru, nous nous verrons probablement ce soir et il nous dira s'il s'est véritablement étranglé lui-même.
Il finit par dire à M. Veyrat qu'il avait mis dans sa conduite, lors de l'ariestation de lui, Goster, et de Roger, autant de courage que d'intelligence et d'honnêteté; mais qu'il était fort heureux qu'il ne l'eût pas tué, étant, ainsi que Roger, armé jusqu'aux dents.
Goster, Roger, Mérille et Burban étaient dans la même chambre; peu de moments après leur arrivée, ils firent la prière en commun; c'est Goster qui parlait tout haut ils finirent leur oraison en chantant un refrain : il est doux de mourir pour la relir/ioti et son roi.
Roger, dit Loiseau, était dans la môme situatioa d'esprit que Goster. 11 disait en plaisantant qu'il avait encore, il y a quatre mois, trois virginités : 1° je n'avais jamais été arrêté et M. Veyrat ma pris à l'improvistedans mon lit; 2° je n'ai jamais été en prison et le concierge de la Force a eu mes prémices ^. G®t égard;
était gangrené de chouannerie; de Rouen à Nantes, de Cherbourg à Poitiers, des millions de paysans, de bourgeois, de hobereaux restaient attachés à l'ancien régime et si tous n'étaient pas gens à s'armer pour sa cause ils devaient apporter à l'équilibre de la nouvelle machine gouvernementale un contrepoids qui en fausserait le fonctionnement. Et puis ce que Georges avait tenté, un autre ne pouvaitil l'essayer à son tour? Si un homme plus influent que lui sur l'esprit des princes décidait l'un deux à franchir le détroit, que compterait alors la gloire toute neuve du parvenu, mise en balance avec l'an-
3° reste dame guillotine avec qui je vais faire connaissance tout à l'heure. Il fera chaud ce soir et cela sera plus sérieux que dans le cabinet de M. Bertrand {le concierge du Temple).
Mérille aQ'ectait de montrer du courage quand ses trois compagnons lui parlaient ; mais il retombait bientôt dans l'affaissement, ne disait mot et conservait un air vraiment féroce ; il dit à VejTat, que s'il n'avait pas compté se tirer d'affaire à la préfecture avec son passeport, il l'eût poignardé au moment où il l'avait arrêté chez Denant.
Picot, valet de Georges, avait la tournure d'un homme ivre ou abruti; il paraissait fort peu inquiet de tout ce qui allait se passer.
Les autres condamnés n'ont rien offert de remarquable aux observateurs.
Us déjeunèrent tous avec appétit et mangèrent des viandes froides.
Vers les huit heures, MM. Voisin, curé de Saint-Etienne, demandé par Coster et Kerravenan, prêtre de Saint-Sulpice, demandé par Georges, vinrent les confesser.
D'autres prêtres se présentèrent spontanément, savoir :
MM. Garnier, vicaire de Motre-Dame.qui confessa Louis Ducorps,
Froment, vicaire de la même église, pour Deville et Burban,
Leriche, vicaire de la même église, pour Cadoudal.
Grisol, prêtre de Saint-Eustache, pour Roger.
Ueinac, de Saint-Iloch, pour Picot.
Saint-Pard, de Saint-Roch, pour Lelan.
Lutton, de Saint-Merry, pour Lemercier.
Collet, de Saint-Merry, pour Joyau.
tique prestige du nom de Bourbon, grandi encore et comme sanctifié par les tragédies révolutionnaires ? Telle était la crainte qui hantait l'esprit de Bonaparte; l'idée l'exaspérait que, sur la terre de France, ces Bourbons exilés, sans soldats, sans argent, fassent plus maîtres que lui : il se sentait chez eux et leur nonchalance même, comparée à son agitation sans trêve, gardait quelque chose de dédaigneux et d'insolent.
Boileau, de Saint-Merry, pour Merille.
L'abbé Mal mai son, prêtre de Saint-Merr}', se présenta également, ne confessa personne; mais parla à quelques-uns des condamnés.
Un gendarme nommé Moaasson, paraissant prendre beaucoup d'intérêt à Roger et à Goster, ût desserrer les fers de celui-ci qui ensuite les ota tout à fait; sur l'observation qu'on lui fit qu'il avait commis une imprudence, il répondit qu'on pourrait les ôter aux autres et s'en rapporter aux gendarmes. Il a montré beaucoup d'humeur de ce qu'on avait remis les fers de Goster.
Dans un autre moment, Monasson étant assis près de Roger, parut lui faire quelques signes d'intelligence, murmura quelques mots entre ses dents et parut montrer beaucoup d'humeur de la surveillance ; le lieutenant-colonel Rhedy l'afait relever et arrêter.
En sortant de la maison de justice, Georges dit à Picot : Ali ! ça ne va pas faire l'enfant.
Dans la route que ces individus parcoururent et qui était remplie par une foule curieuse, on n'entendait partoulque l'expression de l'exécration et du mépris pour ces brigands, et on peut dire que lopinion publique était généralement et fortement prononcée contre eux.
Au moment où la tète de Georges est tombée, des cris mille fois répétés de : Vive l'empereur '. se firent entendre parmi les spectateurs; la même chose eut lieu après la mort de Picot et de Deville qui, à l'instantlde périr, avaient crié : Vive la religion, vive le Roi !
Deville, au moment où il est parti de la Gonciergerie, a déclaré qu'il avait confié, lors de son arrestation, une montre, un cachet et une clef d'or, au sieur Gille, maréchal de logis de la gendarmerie à Montmorency, et que lorsqu'il les lui a redemandés, celui-ci a nié le dépôt.
L'ordre et la tranquillité ont été parfaitement maintenus...»
Archives nationales, AF^v 1S90,
La police n'avait, en somme, mis la main que sur un petit Qombre des conjurés : beaucoup, même de ceux qui, comme Raoul Gaillard, avaient joué un rôle de premier plan, étaient parvenus à se soustraire à toutes les recherches. Ils étaient évidemment les plus habiles, partant les plus dangereux et il pouvait se rencontrer parmi eux un homme jaloux de recueillir la successionde Georges.
La capture à laquelle Fouché et Real attachaient le plus de prix était celle de d'Aché dont on avait constaté la présence a chacune des étapes de Riville à Saint-Leu. Depuis trois mois, à Paris même, partout oii la police avait instrumenté, elle avait relevé la piste de ce même d'Aché qui semblait avoir présidé à toute l'organisation du complot. Ainsi il avait été signalé rue du Puits-de-l'Herraite, chez Verdet, pendant le séjour de Georges^; il s'était plusieurs fois rencontré avec Raoul Gaillard; en inventoriant les papiers d'une demoiselle Mangeot, chez qui avait dîné Pichegru, on avait découvert deux notes assez énigmatiques où le nom de d'Aché figurait 2.
M"°' d'Aché et l'aînée de ses filles avaient été, on l'a vu, écrouées, en février, à la prison des Madelonnettes : on avait laissé la seconde fille, Alexandrine, en liberté, dans l'espoir qu'abandonnée à elle-même dans Paris qu'elle ne connaissait pas, elle commettrait quelque imprudence qui livrerait