‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 125 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

pour s'enfuir du moment où je courais au jardin!...

Nous redescendons vivement, et la servante appelle le jardinier... Il a disparu... On sangle l'âne, et ma mère descend dare-dare au château! . . . Elle trouve à son éternel trictrac, avec le notaire, M"^ de Combray qui, dès les premiers mots, sans interrompre sa partie, fronce le sourcil...

« — Encore des rêveries!... La chambre est abandonnée!... Personne n'y couche!

— Mais le rideau!

— Eh bien quoi, le rideau ? — Votre enfant, en ouvrant la porte d'entrée, a établi un courant d'air et le rideau a flotté !

— Mais le lit tout chaud?...

— Le jardinier a des chats... Ils étaient couchés là, et se sont enfuis ! — Voilà tout!

— Pourtant!...

— Enfin, l'avez-vous trouvé, ce fantôme ?

— Non!

— Eh bien, alors?... »

Et, assez malhonnêtement, elle agite son cornet, sans plus s'occuper de ma mère qui, sur un bonsoir très sec de part et d'autre, revient à la ^our, admettant si peu l'intervention des chats qu'elle détache deux pitons de l'une de nos caisses, les fixe à la trappe, y passe un cadenas, le ferme,

XII TOURNEBUT

prend la clef, et nous dit : « Nous verrons bien si on entre par là. » Et pour plus de sûreté, le soir, après le souper, elle s'avise de relever le fameux pont-levis. Nous voilà !ûus les trois, attelés à la corde, qui glisse mal sur la poulie rouillée... ! C'est pénible ; on s'y reprend à trois fois! — Ça grince !.. Enfin, le pont s'ébranle, se soulève, se redresse!... C'est fait!

Et le soir, ma mère me dit, en bordant mon lit :

« — Nous n'y vieillirons pas, dans sa Bastille !

En quoi elle disait vrai. — Car, après huit jours à peine de tranquillité, nous sommes réveillés, au milieu de la nuit, par un terrible vacarme au rez-de-chaussée. De notre palier, anxieux, nous entendons deux ou trois voix peut-être, jurant, pestant, sous la trappe que l'on veut soulever, et qui présente une résistance inattendue : celle du cadenas... mais si peu sérieuse, qu'une forte pesée fait tout sauter... et la trappe s'ouvre à grand fracas ! — Ma mère et la servante se précipitent sur notre commode, la poussent, la traînent devant la porte... tandis que l'ennemi, sorti de la cave, traverse le rez-de-chaussée, en maugréant, ouvre la porte de sortie, voit le tablier relevé, détache la corde, pousse le pont qui retombe avec bruit... puis les voix s'éloignent et se

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perdent SOUS bois... Mais allez donc dormir après celai Nous restons là, très inquiets, attendant le jour, et bien que tout danger ait disparu... n'osant nous parler qu'à voix basse !

Enfin, voici le petit jour ! — Nous déplaçons la commode, et ma mère, toujours vaillante, une chandelle à la main, descend la première. La trappe, toute béante, laisse voir le trou noir de la cave... la porte d'entrée est grande ouverte et le pont rabattu. Nous appelons le jardinier, qui ne répond pas, et sa cabane est vide. Ma mère, cette fois, n'attend pas l'après-midi, saule sur son âne et descend au château.

M""'. de Combray est à sa toilette. Elle attend la visite de ma mère et en connaît si bien le motif que, sans lui laisser le temps de conter l'affaire, elle s'emporte, comme tous les gens qui, étant à court de bonnes raisons, les remplacent par de mauvaises paroles, et lui crie, dès son entrée :

« — Vous êtes folle, folle à lier !... Vous feriez prendre ma maison pour un repaire de bandits et de faux monnayeurs ! Je suis a«sez fâchée de vous y avoir fait venir 1

— Et moi d'y être venue !

— Eh bien alors, décampez !

— Dès demain !... Je venais vous le dire !

XIV TODRNEBUT

— Bon voyage ! »

Là-dessus M""^ de Combray lui tourne le dos et ma mère revient au logis, exaspérée... et bien résolue à prendre, sans tarder, le bateau pour Paris.

Le lendemain, de grand matin, les paquets sont faits ; le jardinier est à la porte avec sa charrette, et va et vient, prenant nos bagages, tandis que la servante sert la soupe. Ma mère en mange une ou deux cuillerées en courant; moi de même, détestant la soupe. La servante seule vide son assiette!... Nous descendons au Roule, où le jardinier nous quitte à peine, que la servante est prise d'affreux vomissements 1... Nous avons bien quelques nausées, ma mère et moi ; mais la pauvre fille seule ne garde rien de sa soupe du matin, heureusement pour elle ; — car nous rentrons à Paris, convaincus que le jardinier, étant seul un instant, a jeté quelque poison dans la soupière ou dans nos assiettes.

« — Et pas d'autres suites ?

— Pas d'autres !...

— Et après, plus de nouvelles de Tournebut?

— Aucune, jusqu'en 1808, où nous apprîmes successivement que le courrier de la recette avait été attaqué et dépouillé du côté de Falaise

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