‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 66 sur 125 · Ô TOURNEE UT · texte numérisé non relu

Ô TOURNEE UT

Cette profession de foi est trop longue pour figurer ici dans son intégrité, mais elle projette une si vive lumière sur le caractère de celui qui l'a écrite et plus encore sur les illusions que se forgeaient obstinément les royalistes à la plus brillante période du régime impérial, qu'il est indispensable d'en produire quelques extraits :

Vous avez désiré savoir la vérité concernant les déclarations de Flierlé sur mon compte et sur les projets qu'il dévoile dans ses déclarations ; je vais vous la dire : la dénégation convient à un criminel qui redoute l'œil de la justice; mais ce système est étranger à mon caractère qui ne redoute rien que le mépris et pour lequel le premier succès de ses entreprises est l'estime de ses ennemis mêmes.

Votre Excellence voudrabienne voiren moi, ni un homme tremblant devant la mort, ni une âme séduite par l'espoir des récompenses; je ne demande rien pour dire ce que je pense, car en le disant je me satisfais.

J'ai projeté une insurrection contre le gouvernement de Napoléon ; j'ai désiré sa ruine, et, si je n'ai pu la tenter, c'est parce que j'ai toujours été mal secondé et trompé souvent.

Quels étaient donc mes moyens pour concevoir au

moins l'espérance du succès? Ne voulant pas paraître tout à fait insensé à vos yeux, je vais les faire connaître; ne voulant pas trahir la confiance de ceux qui m'auraient sei^vi, je vous en tairai les détails.

Je suis né généreux et amoureux de gloire. Après

l'amnistie ùe l'an VIII, j'étais le plus riche de mes camarades : mon argent, habilement donné, me procura des parovale et coloré, portant des nageoires châtains, estropié de la main gauche. »

Le préfet du Calvados s'était, en même temps que de Le Chevalier, débarrassé de Flierlé qui fut, lui aussi, amené à Paris et écroué au Temple. Archives de la préfecture de police.

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tisans. Plusieurs années, j'épiai le moment favorable à une

insurreclion : la dernière campagne d'Autriche m'c'T<ait cette occasion; chacun, dans l'Ouest, croyait à la défection des armées françaises; je n'y croyais pas, mais j'allais profiter de cette opinion : la victoire fut trop rapide, j'e'i^ à peine le temps de projeter.

Après avoir établi quelques correspondances dans divers départements, je partis pour Paris ; là, tout concourait h fortifier mes espérances. Des républicains partageaient mes désirs; je traitai avec eux de la réunion des partis pour une action plus sûre et pour une réaction moins forte. Le mouvement devait s'opérer dans la capitale, un gouvernement provisoire devait être établi... toute la France eût passé sous un nouveau régime avant que l'empereur eût été de retour.

Mais je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que ces

républicains n'avaient pas tous les moyens qu'ils vantaient... je me retournai vers les royalistes de la capitale ; ils étaient désunis, sans plans... Je n'avais à moi, dans Paris, qu'un très petit nombre d'hommes : j'abandonnai mes desseins sur Paris, je retournai vers la province. Là, je pouvais réunir deux à trois mille homme. J'aurais, aussitôt après ieur réunion, député vers les princes Bourbon pour les engager à se rendre à la tête de mes troupes...

Mais, à l'ouverture de la seconde campagne, mes desseins furent définitivement ajournés. Cependant les mesures qu'il m'avait fallu prendre ne purent partout rester secrètes : quelques conscrits réfractaires, quelques déserteurs parurent armés sur différents points; il fallut les soutenir et, sans ordre ad hoc, mais en vertu d'instructions générales, un de mes officiers s'empara des fonds publics pour y parvenir...

Les coupables sont... moi-même, pour lequel je ne demande rien, non par orgueil, puisque la fierté la plus altière ne saurait être humiliée de recevoir des grâces de celui qui en fait aux rois, mais par honneur. Votre Excellence voudra sans doute connaître le motif qui a pu me déterminer à concevoir, à nourrir de pareils projets; ce motif, le voici : j'ai

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VU le malheur des amnistiés et ma propre infortune, peuple proscrit dans l'Etat, classé en servage, exclu non seulement de tous les emplois, mais encore tyrannisé par ceux mêmes auxquels n'a jadis manqué que le courage pour faire cause commune avec eux...

Quel que soit le sort qui m'est réservé, je vous prie de considérer que je n'ai point cessé d'èlre Français, que j'ai pu succomber dans une noble folie, mais non chercher un lâche succès, et par ces motifs j'espère que Votre Excellence voudra bien m'accorder la seule faveur que je réclame pour moi : que mon jugement, si j'en dois subir un, soit militaire, ainsi que son exécution...

A. Le Chevalier'.

On s'imagine quelle devait être, à la lecture d'une semblable missive, la stupeur de Fouché, de Re'al, de Desmarcts, de Veyrat, de tous ceux à qui incombait la mission de montrer au Maître ses peuples enthousiastes et satisfaits, ou tout au moins soumis et silencieux. Ils sentaient bien que, dans cette lettre, tout n'était pas hâblerie ; on y retrouvait, amplifié, le plan de Georges : même menace dune descente des Bourbons sur les côtes, môme assurance de renverser, en frappant Bonaparte, l'immense e'difice qu'il avait élevé. De fait, la croyance que l'Empire, alors que toute l'Europe paraissait définitivement subjuguée, restait à la merci d'une bataille perdue, était si bien ancrée dans l'espritdespopulationsqu'unhomme comme Fouché, par exemple, très instruit des dessous de l'opinion, ne dut jamais croire à la solidité du régime qu'il servait. Toute l'histoire de la Restauration n'était-ello pas en germe dansla profession de foi de Le Chevalier?

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