‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 80 sur 125 · Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Archives nationales, F

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suivre bientôt Lanoë, Vannier, Placène et les Buquet, sauf Joseph, qu'on n'avait pas revu. Mais, avant de rsprendre le chemin de Rouen, Licquet voulut présenter ses devoirs au comte Cafîarelli, préfet du Calvados, sur les terres duquel il venait de chasser. Celui-ci ne cachait pas son mécontentement et jugeait singulier qu'on disposât de sa police et de ses gendarmes pour procéder à des enquêtes et à des arrestations dont on négligeait même de l'informer. Licquet assure qu'après « lui avoir fait grise mine, Cafîarelli rit aux larmes » au récit des histoires du faux patron Delaitre et du faux inspecteur des droits réunis. Il est possible que l'anecdote fût bien contée; mais le préfet du Calvados n'en estimait pas moins le procédé sans façon : il devait le témoigner un peu plus tard avec quelque crânerie. Du reste Licquet ne s'y trompa point; lui-même écrivait, à son retour de Caen : « Me voilà brouillé avec le préfet du Calvados^. »

Il s'en souciait peu, d'ailleurs; on avait tacitement arrêté que le vol du Quesnay serait jugé à Rouen par une cour spéciale, et c'était là que se concentraient tous les éléments du procès. Licquet en était devenu l'ordonnateur et le metteur en scène; à la fin de 1807 il gardait, sous les verrous, trente-huit prévenus-, hommes ou femmes, qu'il ne cessait d'interroger, de tenir en haleine de confron^ ter... Mais il ne se déclarait pas satisfait : l'absence

i. Lettre de Licquet à RéaL Archives nationales, F^ 8172. 2. Tableau des détenus par mesure de tiaute police. Archivet nationales, F^ 8172.

de d'Aché gâtait sa joie; il avait bien compris que, sans celui-là. son triomphe serait incomplet et son œuvre resterait imparfaite, et c'est sans doute à cette torturante obsession qu'il avait dû l'idée — aussi cruelle qu'ingénieuse — d'une nouvelle comédie dont la vieille marquise de Combray avait encore été la victime.

Certain jour de novembre de 1807, elle entendit, du fond de son cachot, un tumulte insolite dans les couloirs de la prison : les portes s'ouvraient, les gens s'appelaient; c'étaient des cris de joie, des chuchotements, des exclamations d'étonnement ou de dépit — puis de longs silences qui laissaient la prisonnière fort perplexe. Le lendemain, comme Licquet venait lui rendre visite elle lui trouva la figure bouleversée; il fut, ce jour-là, très laconique, parla, en quelques mots, de graves événements qui se préparaient, et disparut comme un homme affairé. Tout est aux prisonniers matière à espérer et M"'' de Combray laissa, cette nuit-là, libre cours à ses illusions ; le jour suivant elle recevait par la femme Delaitre un court billet de l'honnête « patron » — de cet homme qui avait sauvé M""^ Acquêt, tué le cheval jaune et qu'elle appelait son ange protecteur. L'ange protecteur n'écrivait que quelques mots : « Bonaparte est renversé ; le Roi débarque en France; les prisons s'ouvrent de toutes parts... Ecrivez de suite à M. d'Aché une lettre au'il remettra à Sa Majesté. Je me chargerai de la lui faire parvenir. »

Une chose véritablement touchante c'est que la

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vieille marquise, dont aucune fatigue, aucune torture morale n'avaient abattu l'énergie, s'évanouit de bonheur en apprenant le retour de son roi.

L'événement répondait si bien à tous ses espoirs, à toutes ses pensées, depuis tant d'années elle l'attendait d'un moment à l'autre, sans jamais se décourager, qu'elle trouva tout naturel un dénouement auquel elle était dès longtemps préparée, et tout de suite elle prit ses arrangements pour la nouvelle vie qu'elle allait commencer.

D'abord, elle écrivit au « brave Delaitre » unmot* de remerciement : elle lui promettait sa protection et l'assurait qu'il serait bien récompensé de tout le dévouement dont il avait fait preuve. — Elle adressa à d'Aché lui-même une lettre débordante de joie :

Me voilà, disait-elle, au comble du bonheur, mon cher vicomte, en fesant celui de toute la France dans mes fers que nous souffrons tous pour vous je jouis de votre gloire. M. de

1. A Monsieur Delaitre, 11 novembre 1807; Monsieur, je ne peux trop vous remercier de la lettre que vous m'avez envoyée par un exprès qui me cause une grande joie que mes larmes ont coulé et que je me suis trouvé mal, je vous fais passer la lettre pour le roi, et jai trouvé votre idée lumineuse, quoique mes intérêts entre les mains de M. Daché soient aussi très bien placés par son attachement. Mais trop occupé des grands événements il n'y aurait peut-être pensé. Je suis charmée de l'accueil que ma iille éprouve, qu'elle en remercie bien la providence qui la sert d'une manière très miraculeuse...

Je parle au vicomte pour satisfaire votre zèle et vcus placer comme vous le méritez : c'est acquitter ma reconnaissance de vous satisfaire dans un poste où votre cœur généraux et votre belle âme puissent être connus de son prince et que vous servez depuis si longtemps par vos sacrifices, jouissez donc, Monsieur, de l'heureux moment et jamais ma liberté n'a eu pour moi taat de prix. Archives nationales, F" 8172.

Laitre qui ma rendu les services les plus rares et est depuis deux mois pour moi toujours en route, que son zèle rend infatigable par le seul intérêt qu'il prend aux malheureux, et que sa femme, ma compagne d'infortune par suite de l'injustice, lui a inspiré pour moi m'a envoyé un exprès pour m'instruira des grands événements qui met un terme à tous nos maux me donne le conseil d'écrire au roy et de vous l'adresser pour lui présenter. Cette idée est lumineuse et est capable de nous dédommager de ce que mon fils n'est pas assez heureux d'être à sa place, le but de tous ses désirs et de tous nos projets. Votre chère frère, dans les fers n'est soutenu que par votre gloire. Je ne sais pas le style pour parler à un aussi grand roy par son courage et sa vertu. J'ai laissé parler mon cœur et j'ai compté sur vous pour obtenir la faveur de le posséder à Tournebut. Les prisons sont partout ouvertes;... j'ai soutenu avec courage depuis plus de trois mois mes fers et me suis trouvé mal au récit des grands événements Vous m'instruirez à temps si je suis assez heureuse de posséder chez moi le roy. Je suis bien hardie de demander si c'est possible cette faveur dans une maison que je crois dévastée avec des commissaires qui ont épuisé leur rage de ne point vous trouver. Rendez, je vous prie, à M. de Laitre tout ce que je lui dois et que vous connaissez étant le parent de notre pauvre Raoul. Il est pénétré de ces mêmes sentiments, vous demande du service, ne voulant pas rester oisif dans une si belle cause et aussi beau moment.

Ce papier se ressent de notre privation de liberté, distinguez, mon cher vicomte, tous mes sentiments d'attachement et de vénération, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble servante,

J'irai chez votre maman pour me trouver au passage du roy si j'obtiens ma liberté avant son arrivée et j'aurais besoin de faire un voyage de Tournebut pour tout réparer et préparer si je jouis de cette faveur. Vous m'écrirez et l'attends avec impatience.

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La plus navrante des lettres qu'envoya, dans sa joie, la vieille royaliste dupée est certainement celle destinée au roi lui-même. Fier de son stratagème, Licquet l'adressa à la police générale et elle est restée dans les cartons ^, écrite sur grand papier, d'une grosse écriture masculine, soignée dans le début et quasi solennelle, puis, sous l'afflux des pensées, se terminant en un griffonnage presque indéchiffrable. On sent que la pauvre femme a voulu tout dire, vider son cœur, se purger de dix-huit ans de déboires, de deuils, d'indignations rentrées. Voici, à peu près complet, le texte de cette lettre dont nous conservons l'orthographe :

A Sa Majesté Louis 18 Sire,

C'est dans les fers à 66 ans où je suis plongée ainsi que mon fils depuis plus de 4 mois que nous avons le bonheur de vous adresser nos respects et notre félicitation sur votre avènement heureux à votre couronne, tous nos vœux sont remplis, Sire...

Le peu de ressources qui nous restait encore était consacré à soutenir et sauver du glaive vos fidèles serviteurs dans toutes les classes j'ai eu à regretter le chevalier de Margadelle, Raoulle, Tamerlan et le jeune Tellier, tous emportés par leur zèle pour la cause de V. M. et a fait à Paris et à Versailles des honorables victimes. J'avais loué une maison qui leur était consacrée, avec toutes les caches utiles à leur sûreté, mon fils a eu l'avantage d'être sous les ordres de messieurs de Frotté et Ingant de St-Maur.

J'adresse ma lettre à M. le vicomte d'Aché pour la pré-

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