‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 82 sur 125 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

« Le Chevalier est Vamant adoré. » C'est ainsi que Licquet résumait sa première conversation avec ]yjme acquêt. Depuis lors, il avait pu s'assurer que « l'amour effréné » qu'elle portait à son héros occupait une telle place dans son âme qu'il y avait étouffé tout autre sentiment : c'est pour lui qu'elle avait hébergé les hommes d'Allain ; c'est pour lui qu'elle était allée tant de fois affronter les méprisants accueils de Joseph Buquet; c'est pour lui qu'elle avait si longtemps supporté l'odieuse existence de la maison Vannier. Aussi Licquet jugeaitil qu'un sentiment si violent pouvait, « bien manié » , — c'était son mot — fournir quelque lumière nouvelle.

Il aurait fallu voir cet incomparable comédien dans l'exercice de son jeu cruel. De quel air écoctait-il les confidences amoureuses de sa prisonnière ? De quel ton de compassion attristée répliquait-il aux élogieux portraits qu'elle traçait de son amant? Car elle ne parlait guère que de lui et Licquet

l'écoutait silencieusement, jusqu'au moment oi!i dans un élan de sensibilité, il lui prit les mains et, comme attendri de la voir dupe, avec des ménagements hypocrites : « — Ma pauvre enfant !... Ne vaut-il pas mieux tout vous dire ? » il lui fit croire que Le GhAvalier l'avait dénoncée ! Elle dut, tout d'abord, se refuser à l'écouter : pourquoi son amant aurait-il commis une telle infamie ? Mais Licquet donnait des raisons : au Temple, Le Chevalier, très informé par Vannier ou par d'autres, avait appris ses relations avec Chauvel et, par vengeance, il avait mis la police sur la trace de son infidèle amie.

Ainsi l'homme pour lequel elle avait sacrifié sa vie ne l'aimait plus. Licquet, pour bien la torturer, accablait la malheureuse de ces consolations volontairement maladroites qui avivent la douleur. Elle pleura beaucoup et n'eut qu'un mot :

— Je voudrais, dit-elle, le sauver malgré son ingratitude.

Ceci ne faisait point l'affaire du policier : il avait espéré qu'elle chargerait à son tour celui qui l'avait livrée; mais sur ce point il ne put rien obtenir; elle n'éprouvait nul désir de représailles; les lettres qu'elle écrivait à Le Chevalier — Licquet encourageait beaucoup la correspondance entre les détenus — ■ sont d'une tristesse qui dénote une âme brisée mais toujours pleine d'amour.

Ce n'est pas lorsqu'un ami est malheureux qu'il faut lui faire des reproches; aussi je suis loin de vous en faire malgré toute votre conduite à mon égard; vous savez que j'ai tout

fait pour vous, je ne vous le reproche pas, et vous m'avez, après, dénoncée! Je vous le pardonne de tout mon cœur si cela peut vous être utile; mais je sais le motif qui vous a engagé d'être aussi injuste pour moi ; vous avez cru que je vous abandonnais et je vous jure que non I...

Il û'y avait point là grand renseignement pour Licquet ; aussi, clans l'espoir d'en savoir plus long, excitait-il beaucoup M""' Acquêt contre d'Aché : à l'en croire, c'est d'Aché qui, le premier, aurait (( vendu tout le monde » ; c'est lui qui avait fait arrêter Le Chevalier pour se débarrasser de ce rival gênant, après l'avoir compromis ; c'est à lui seul que les détenus devaient attribuer tous leurs malheurs. Et, dans les lettres que M"" Acquêt adressait à son amant, Licquet retrouvait l'écho fidèle de ses insinuations; mais rien de plus :

Vous savez que Delorière d'Aché est un gueux, un célérat que cet lui qui est cause que vous êtes dans la peine, que lui seul vous a mis en avant que vous ni penssiez pas ; que ces lui qui a voulu faire imprimer un manifeste qu'il n'a pas pu réussir; mais que ces lui qui vous a donné de mauvais conseille; que lui seul mérite la haine avec raison du gouvernement : il est aboré et exécré comme il mérite de l'être et il ni a personne qui ne se ferait un plaisir de le mettre entre les mains du gouvernement ou de le tuer sur le champ ; on scai bien que lui seul est cause que vous êtes dans la peine. Souvenez-vous donc de cela et ne l'oubliez pasi.

Ces lettres, est-il besoin de le dire, ne parvinrent jamais à Le Chevalier, tenu au secret dans la tour du Temple en attendant que Fouché décidât de son

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