Archives nationales, F
sort. C'était un prisonnier assez embarrassant, car, puisqu'on ne pouvait l'accuser directement du vol du Quesnay, auquel il n'avait pas assisté, et qu'on redoutait, d'ailleurs, de l'impliquer dans l'aiïaire, à laquelle son superbe verbiage, son importance de chouan gentilhomme, son passé aventureux, ses éloquentes professions de foi risquaient de donner une portée politique semblable à celle du procès de Georges Cadoudal, il ne restait qu'à le mettre en liberté ou à le juger isolément comme agent royaliste. Or, de royalistes, on n'en voulait plus parler en 1808; il était bien entendu que la race en était éteinte, et l'ordre était donné de ne plus en occuper le public qui devait depuis longtemps avoir oublié que, dans des temps très reculés, les Bourbons avaient régné sur la France.
Donc, Real ne savait trop ce qu'il adviendrait de Le Chevalier quand Licquet s'imagina de donner à celui-ci un rôle dans sa comédie. Nous avouons, dès à présent, n'avoir pu saisir tous les fils de cette nouvelle intrigue ; soit que Licquet ait détruit certaines pièces trop explicites, soit qu'il ait préféré, en matière si délicate, agir sans trop écrire, il reste, dans la suite des événements, des lacunes si considérables qu'il ne nous a pas été possible d'établir la corrélation des faits que nous allons simplement exposer.
Il est certain que l'idée d'exploiter la passion de M""^ Acquêt et de lui « promettre la liberté de son amant en échange d'une confession générale » revituit tout entière à Licquet II le déclare net-
tement dans une lettre adressée à Real*. On obtint d'elle, par ce moyen, des aveux complets : le 12 décembre, elle fit un récit détaillé de sa vie d'aventures, depuis son départ de Falaise jusqu'à son arrestation; quelques jours plus tard, elle donna sur la conspiration, dont d'Aché était le chef, des détails sur lesquels nous aurons à revenir. Ce qu'il faut, pour l'instant, retenir c'est cette coïncidence au moins remarquable : le 12, elle parlait, sur la promesse formelle de Licquet qu'il assurerait l'évasion de Le Chevalier, et, le 14, celui-ci s'évadait en effet de la prison du Temple. Licquet dans l'intervalle de ces deux dates était-il allé à Paris ? Gela paraît probable : il parle dans une lettre, d'une absence supposée'^ qui pourrait bien avoir été véritable.
Quant à la façon dont Le Chevalier sortit du Temple, elle est assez singulière pour être contée avec quelque détail : en raison de son état d'exaltation (( qui le jetait dans des transports continuels et qui avait paru, au concierge de la prison, être le délire de la fièvre », on l'avait logé, non point dans la Tour, mais dans une dépendance « dont l'un des murs formait précisément la clôture de la prison et donnait sur les cours extérieures^».
1. « On a supposé auprès d'elle la possibilité de procurer l'évasion de son amant ; on a fini par la lui promettre si elle voulait tout dire.» Archives nationales, F'' 8112.
2. « Mon absence supposée a achevé de la convaincre que son but était rempli. » Lettre de Licquet à Real. Archives nationales, F'' 8172.
3. Bulletin de police des 21-22 décembre 1807. Archives nationales.
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Le Chevalier, souffrant depuis quelques jours, était sujet à des sueurs extrêmement abondantes; il avait demandé à changer très fréquemment de draps de lit et on lui en servait plusieurs paires à la fois. Le 13 dt^cembre, à huit heures du matin, le gardien Savard, spécialement attaché à sa personne, était venu vider sa chaise percée, placée dans le cabinet voisin de la chambre ; il était revenu, à une heure, servir le dîner et avait trouvé le prisonnier occupé à lire ; à six heures du soir, le gardien Carabeuf, en apportant la chandelle, l'avait aperçu étendu sur son lit; le lendemain, 14 décembre, en entrant chez lui le matin, on avait constaté son évasion.
Le Chevalier avait pratiqué dans le mur, épais de deux mètres, de son cabinet, une ouverture assez large pour s'y glisser. On reconnut qu'il avait mené à bien ce travail sans autre outil que sa fourchette : deux morceaux de bûche, coupés en forme de coins, avaient servi de leviers pour ébranler et retirer les moellons. L'opération avait été conduite avec tant d'habileté que tous les gravats avaient été soigneusement retirés à l'intérieur ; au dehors ne se voyait aucune trace de démolition. Le détenu Vaudricourt, logé immédiatement au-dessous, n'avait perçu aucun bruit insolite, quoiqu'il eût l'habitude de ne se coucher qu'à onze heures du soir. Le Chevalier, dont le cachot se trouvait à une élévation de seize pieds environ du sol de la cour, avait dû, en outre, fabriquer une corde pour etfectuer sa descente : il l'avait tressée de longues
bandes découpées dans une culotte de nankin et dans la toile de son matelas. Sorti, par ce moyen dans les cours pendant la nuit, il avait attendu l'heure, très matinale, où l'on apportait, du dehors, le pain des prisonniers. Le concierge du Temple avait l'habitude de se recoucher après avoir reçu le boulanger et la porte restait ouverte « un quart d'heure et plus pendant que la livraison du pain se faisait aux guichets^ ».
Certes, on s'évadait du Temple, comme de toute autre prison : l'histoire de la vieille tour comporte d'illustres exemples de détenus enlevés, par leurs amis, à la barbe des geôliers et de la garde ; mais que de compères ne fallait-il point recruter pour de tels coups de main ! Etant donnée la topographie du Temple, tel qu'il existait en 1807, il paraît impossible que, sans complicité du dehors, un homme parvînt seul, à percer, en quelques heures de temps, un mur épais de deux mètres et à traverser l'ancien jardin du grand-prieur d'oii il auraitdû, pour gagner la rue, soit escalader le mur d'enceinte de l'enclos, soit passer par le palais et ses cours pour arriver à la première porte, celle de la rue du Temple, qui restait — comme le dit le procèsverbal — ouverte, chaque matin, pendant vingt minutes, à l'heure du boulanger. L'invraisemblance du succès nous porte à penser que, si Le Chevalier roussit à triompher d'une telle série d'obstacles, c'est qu'on lui facilita la besogne.
1. Procès-verbal de Tévasion de Le Chevalier, de la prison du Temple, Archives nationales, F^ 8171 et Registres du Temple.
Real mit à ses trousses l'homme qui, depuis dix ans, était le plus intime confident des secrets de la police, celui qui avait mené les affaires les plus délicates, *elles que l'enrôlement de Querelle ou l'arrestation de Pichegru, l'inspecteur Pasque. oeluici s'adjoignit le commissaire Beffara et tous deux entrèrent en quête.
Licquet, prévenu l'un des premiers de la disparition de Le Chevalier, en avait immédiatement tiré parti en montrant à M""" Acquêt la lettre annonçant l'évasion, qu'il eut soin de lui présenter confidentiellement comme étant son œuvre. Gela lui valut une copieuse déclaration de la prisonnière reconnaissante ; elle vida cette fois tous les tiroirs de sa mémoire, revenant sur des faits déjà révélés, ajoutant des détails, racontant toutes les allées et venues de d'Aché, ses fréquents voyages en Angleterre, la façon dont David Vlntrépide effectuait le passage du détroit. Licquet cherchait surtout à éveiller les souvenirs qu'elle pouvait avoir des relations de Le Chevalier dans la société parisienne : elle savait bien que « plusieurs personnages en place étaient du complot », mais, malheureusement, elle ne se rappelait pas leurs noms, « quoiqu'elle les eût entendu prononcer, notamment par le notaire Lefebvre avec lequel Le Chevalier correspondait à ce sujet ' ». Pourtant, comme le policier insistait amicalement, elle prononça textuellement ces paroles, que Licquet nota avidement :
1. Troisième déciaralion de M"' Acquêt, 20 décembre 1807 Archives du grefle de la Cour d'assises de Rouen.
« — Un de ces personnages est dans le Sénat ; le sieur Lefebvre le connaît ; un autre a e'tc en place pendant la Terreur et on peut le reconnaître aux indices suivants : il voit fréquemment M""" Ménard, sœur de M"" veuve Flahaut, laquelle a épousé M. de..., actuellement ambassadeur en Hollande, à ce qu'on croit. Cette dame vit tantôt à Falaise, tantôt à Paris oii elle doit être en ce moment. Ce même individu est petit, brun, un peu bossu ; il a beaucoup d'esprit, de moyens, et possède au plus haut degré le talent de l'intrigue. Les autres personnages sont riches : la déclarante ne peut en préciser le nombre... Le Chevalier lui apprit qu'à Paris les araires allaient bien, qu'on y attendait également la nouvelle de l'arrivée du prince pour s'y prononcera »
Licquet exigea que M""* Acquêt répétât devant le préfet ces déclarations si graves ; le 23 décembre, elle les confirmait et les signait dans le bureau de Savoye-Rollin ; le soir même, Licquet cherchait à mettre des noms sur tous ces anonymes; l'almanach impérial à la main, il parcourut, avec la prisonnière, la liste des sénateurs, des grands dignitaires, des notabilités de l'armée et de l'administration, mais sans succès. — « Les noms prononcés devant elle, écrivait-il à Real, se sont effacés de sa mémoire. Lefebvre nous fera peut-être connaître les personnages-. »
1. Troisième déclaration de M"" Acquêt, 20 décembre 1807. Archives du ^'reffe de la Cour d'assises de Rouen.