‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 84 sur 125 · Lettre de Licquet à Real. Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Lettre de Licquet à Real. Archives nationales, F

Le notaire, en effet, depuis qu'il voyait les choses s'assombrir, était devenu, avec Licquet, d'une loquacité intarissable. Il pleurait de peur quand il se trouvait en présence du préfet et promettait de dire tout ce qu'il savait, en suppliant qu'on prît pitié «d'un infortuné père de famille». Cette fois il parla, et si nettement que Licquet lui-môme en demeura abasourdi. Le notaire tenait, en effet, de Le Chevalier, que le jour oii le duc de Berry débarquerait sur les côtes, l'empereur serait arrêté par deux officiers généraux « qui se trouvaient sans cesse à ses côtés et qui disposaient, chacun, d'une armée de 40.000 hommes » ! Et quand, amené devant le préfet, pour y répéter cette accusation, Lefebvre eut nommé ces deux généraux, Savoye-Rollin en resta médusé au point qu'il n'osa insérer ces noms au procès-verbal de l'interrogatoire : bien plus, il se refusa à les tracer de sa main et il exigea que le notaire lui-même consignât par écrit ce blasphème devant lequel reculaient les plumes officielles :

Lefebvre assure — écrivait à Real Savoye-Rollin — que Le Chevalier n'a jamais voulu lui nommer tous les conspirateurs. Lefebvre en a cependant nommé deux, dont l'un surtout est si considérable et qu'il est si invraisemblable de rencontrer là que je ne puis même m'en figurer le soupçon. Par respect pour l'alliance auguste qu'il a contractée, je n'ai point consigné son nom dans l'interrogatoire; je le joins à ma lettre dans une déclaration écrite et signée par le prévenu.

Et^ dans sa lettre se trouve, en effet, un billet portant ces lignes :

Je déclare à M. le préfet de la Seine-Inférieure que les

deux généraux que je ne lui ai pas nommés dans mon interrogatoire de ce jour et qui m'ont été désignés par le sieur Le Chevalier sont les généraux : Bernadotte et Masséna.

Lefebvre '.

Bernadotte et Masséna! Au ministère de la police on affecta de rire beaucoup de cette bonne folie; mais peut-être bien que ceux qui connaissaient les dessous de certaines vieilles rivalite's, et Fouché tout le premier, jugèrent la chose moins ridicule et moins invraisemblable qu'ils ne l'avaient déclarée tout haut. 11 n'était que temps d'arrêter Licquet dans son enquête. Ce diable d'homme, avec la manière de fouiller jusqu'au tréfonds la conscience de ses prisonniers, était de taille à découvrir qu'il n'y avait en France que Bonaparte qui fût partisan de l'empire. C'étaient là, en tout cas, des idées à ne point mettre en circulation et, de ce jour-là, Real se jura bien que jamais Le Chevalier ne divulguerait devant un tribunal d'aussi dangereuses médisances, si Pasque et Beffera réussissaient à le retrouver.

Les deux agents avaient établi une surveillance sur les routes de Normandie, mais sans grand espoir; Le Chevalier qui, depuis huit ans, avait dépisté tant d'espions et éventé tant de guets-apens était considéré comme imprenable : il fut repris pourtant et, de même que son évasion parait être le résultat d'une combinaison policière, de même, dans la façon dont il retomba aux mains des agents de Béai, croit-on bien reconnaître le tour de main

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