Archives nationales, F
de Licquet. Celui-ci seul, en effet, était assez renseigné pour indiquer le coup. Dans ses longues conversations avec M"^ Acquêt, il avait appris que, en quittant Caen au mois de mai précédent, Le Chevalier avait confié son fils, âgé de cinq ans, à sa servante, Marie Humon, avec ordre de le conduire chez un sien ami d'Evreux, le sieur Guiibot. Au commencement d'août, l'enfant avait été amené à Paris et placé chez la dame Thiboust, belle-sœur de Le Chevalier, qui demeurait rue des Martyrs'.
Comment se servit-on du fils pour capturer le père? C'est un mystère que nous n'avons pu complètement éclaircir. Les récits qu'on a donnes de ce haut fait policier sont évidemment fantaisistes ; ils restent, tout au moins, inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention de quelque compère trahissant Le Chevalier après lui avoir donné des preuves non équivoques de dévouement. Ainsi on a dit que Real, « recourant aux procédés extraordinaires )), aurait fait arrêter « la belle-sœur et la fille du fugitif pour les jeter aux prisons de Caen, avec les galeux elles filles publiques». Le Chevalier instruit de leur incarcération — par qui? — aurait offert de se constituer prisonnier si l'on mettait en liberté les deux femmes et la police accepta le marché-. Ainsi contée, l'histoire ne concorde point avec les documents que nous avons pu recueillir Le Chevalier n'avait point de fille et l'on
1. Déclaration de Marie Humon, servante de Le Ciievalier, archives nationales, F' 8171.
2. H. Forneron, Histoire qénéi'ale des émigrés, i. III, p. 608.
ne trouve, du reste, nulle trace du transfèrement à Gaen de M"' Thihoust.
L'autre version n'est guère plus admissible. A peine hors du Temple, le proscrit n'aurait pu, assure-t-on, résister au désir de voir son fils et aurait fait prier — par qui encore? — M""^ Thiboust de le lui amener au passage des Panoramas. Naturellement la police suivit la femme et l'enfant et Le Ghevalierfutcueilli dans leurs bras. Onapeineàs'imaginer qu'un homme aussi habile se fût à lui-même dressé un piège aussi enfantin, et son aventureuse existence ne l'avait-ellepas, dès longtemps, habitué a vivre séparé des siens?
La vérité est autre, certainement. Il importerait d'abord de savoir qui avait ouvert à Le Chevalier la porte de sa prison : une de ses parentes, M'"^ Noël, racontait plus tard « qu'on avait fait au détenu, s'il voulait dénoncer ses complices, des offres d'emploi » repoussées par lui avec hauteur : comme il devenait embarrassant, on donna ordre aux geôliers « de le laiSoC^ sortir sur parole dans l'espoir qu'il ne reviendrait pas » et qu'on pourrait le condamner pour évasion. Le Chevalier profita de cette faveur, mais il rentra à l'heure dite : ces tolérances n'avaient rien d'anormal dans cette étrange prison, théâtre de tant d'aventures à jamais mystérieuses; Desmarets ne raconte-t-il pas que le concierge Boniface laissait sortir du Temple un prisonnier d'Etat d'importance, sir Sidney Smith, «pour se promener, prendre des bains, dîner en ville, même aller à la chasse » : le commodore ne manquait
jamais de revenir coucher dans son cachot et « reprenait en rentrant sa parole ».
Il fallut donc bien que quelqu'un se chargeât de faire sortir du Temple Le Chevalier, puisque celui-ci ne se décidait pas, quand il était dehors, à fausser compagnie à ses gcMiers; et voilà qui explique le simulacre d'évasion. Ce qu'on ne peut, par malheur, établir, c'est la part que prirent à cette comédie Fouché et Real : en furent-ils les instigateurs ou les dupes ; estimèrent-ils qu'ils devaient feindre de l'ignorer ou ne fut-elle, en réalité, que l'œuvre d'agents subalternes -travaillant à Finsu de leurs chefs? Personne, en tout cas, ne crut un instant «au mur de deux mètres percé, en une nuit, à l'aide d'une fourchette » pas plus qu'à « l'échelle de corde taillée dans une culotte de nankin ». Real, en revanche, révoqua le concierge de la prison, fit mettre aux fers le geôlier Savard et exigea un rapport « de toutes les circonstances de nature à faire connaître les intelligences que le détenu devait avoir dans l'intérieur de la prison pour faciliter sa sortie ^ ».
Que Licquet — soit directement, soit par l'intermédiaire d'un agent tel que Perlet, en qui Le Chevalier avait certainement toute confiance — ait mis la main à cette évasion, voilà qui semble bien probable. Dès que le prisonnier fut dehors, dès que M"^ Acquêt eut livré tous ses secrets pour prix de la liberté de son amant, il ne s'agit plus que de le reprendre et les moyens qu'on y employa durent