Renseignements particuliers
2. Pezet, Bayeux à la fin du xvni' siècle, cité par M. de la Sicotière.
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Nous espérons guérir nos malades par des bains froids et des rafraîchissements ; mais daignez n'en pas faire des incurables ^.
Pour ne pas frustrer ses enfants de la fortune paternelle que la nation pouvait séquestrer comme biens d'émigTc, M™'' de Vaubadon avait, ainsi que nombre de royalistes, demandé le divorce. Toutes celles qui avaient eu recours à cette extrémité s'empressèrent, dès que les portes de la France se rouvrirent devant leur maris, de requérir l'annulation du divorce et reprirent la vie commune. ]\Irae jg Vaubadon ne consentit pas à considérer la cassation de son mariage comme une simple formalité : elle entendit rester libre et même elle intenta à son mari un procès pour la liquidation de ses droits. Cet acte, sévèrement apprécié par l'aristocratie de Bayeux, aliéna à la jeune femme bon nombre de ses relations et la plaça quelque peu en marge de la société. Dès lors, on- lui attribua des amants et, quoiqu'on pareille matière il soit impossible de distinguer la calomnie de la médisance, il paraît certain que sa conduite devint plus que légère : elle dissimulait à peine sa liaison avec Guérin de Bruslart, le chef de la Chouannerie normande, le successeur de Frotté, véritable type de brigand romanesque, qui parvint à vivre pendant dix ans en Normandie, et même à Paris, sans tomber dans I2Q seul des mille pièges que lui tendit la police de Fouché. Bruslart débarquait au milieu
1. Ce madrigal est signé Louis, président de V administration municipale de Falaise. Pièces saisies chez M""" de Vaubadon. Archives nationales, F' 6236. Cité par la Sicotière.
de la nuit chez sa maîtresse, portant à la ceinture un arsenal de pistolets et de poignards, et «toujours prêt pour un combat corps à corps et désespéré».
Conjointement avec ce matamore, IM""" de Vaubadon recevait intimement un certain d'Ollendon, ancien chouan d'une réputation louche, qu'on disait passé à la police par besoin d'argent. M""^ de Vaubadon était elle-même, depuis son divorce, dans une situation des plus précaires : elle avait dissipé en folles dépenses sa fortune déjà fortement délabrée par la Révolution. Réduite aux expédients, voyant se fermer devant elle les portes des maisons où naguère elle donnait le ton, elle quitta Rayeux et vint se fixer à Caen, rue Guilbert, presqu'en face de la rue Coupée^.
Soit que d'Ollendon l'eût décidée à tirer profit des relations qu'elle pouvait avoir conservées dans le monde de la Chouannerie, soit que Fouché fût, par ses agents, instruit qu'une ci-devant, connaissant bien des choses ef bien des gens, se trouvait dans le besoin et ne refuserait pas de rendre quelques services grassement rétribués, M™^ de Vaubadon entra en pourparlers avec la police. Ce fut le sénateur Doulcet de Pontécoulant. . . — l'homme qu'en 1793 Charlotte Corday avait, d'un mot, flétri immortellcment — qui se chargea de faire cette recrue au gouvernement impérial.
Pontécoulant, qui passait pour l'un des protecteurs d'Acquetde FéroUes, aurait, s'ilfautencroire certaines traditions, insinué à M™" de Vaubadon que, « depuis 1. Renseignements particuliers.
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longtemps, on connaissait en haut lieu ses intrigues royalistes : un ordre d'arrestation allait être lancé contre elle et contre d'Aché qu'on l'accusait d'avoir pour amant ». — « Vous comprenez, ajouta-t-il, que l'empereur est aussi clément que puissant, qu'il a l'horreur des supplices et ne désire que concilier, mais qu^il doit, à tout prix, anéantir le renfort que donne à l'Angleterre les agitations du littoral. Rachetez votre passé; vous connaissez la retraite de d'Aché; faites-le sortir de France : on saura l'empêcher de rentrer; mais on veut avoir la certitude de son embarquement et on vous fournira des agents qui puissent en témoignera »
Ainsi on aurait amené M"'' de Vaubadon à l'idée de révéler la retraite de d'Aché, en lui certifiant qu'il s'agissait seulement de le faire passer en Angleterre; les faits ne permettent guère d'admettre cette version édulcorée. Après le drame particulièrement odieux que nous allons raconter, tous ceux qui y avaient été mêlés cherchèrent à se créer, tant bien que mal, un alibi moral et à rejeter sur des sous-ordres l'horreur d'un crime qui avait été longuement et savamment préparé. Fouché, lui-même, que peu de souvenirs tracassaient, était hanté par celui-là; aussi s'attribuait-il dans l'aventure un rôle aussi chevaleresque qu'inattendu : à l'en croire, d'Aché, aux abois, aurait tenté une démarche extrême ; cet homme qui, depuis l'affaire de Georges, dépistait avec tant de bonheur tous les espions de
1. Le meurtre du baron d'Aché, vérités historiques opposées aux fictions des romans. Bayeux 1869.
France, se serait, de son plein gré, présenté inopinément cliez le ministre de la police pour s'efforcer de le convertir aux doctrines royalistes ! Fouché se ierait montré, «fans cette circonstance, d'une loyy'até igale à la foJie de son visiteur : — « Je ne Yeux pas, aurait-il dit, abuser de votre témérité et vous faire arrêter hic et nunc : je vous donne trois jours pour sortir de France; pendant ce délai je vous ignorerai complètement ; le quatrième jour, je déchaînerai mes agents contre vous, et, si vous êtes pris, vous en subirez toutes les conséquences. »
Le fait est honorable, mais il est faux, à n'en pas douter; outre qu'on se représente mal ce conspirateur venant s'offrir, sans raison aucune, à celui qui le traque depuis si longtemps, il est bien difiicile de s'imaginer qu'une telle rencontre eût pu avoir lieu sans qu'il en fût fait mention dans la correspondance : aucune des lettres échangées sur le cas de d'Aché, entre le ministre et les préfets, ne fait allusion a cette visite : elle semble si en dehors du caractère et de l'un et de l'autre qu'il faiit la reléguer au rang des légendes dont Fouché tenta de couvrir quelques-unes de ses perfidies. Ilr reste certain qu'un piège fut tendu à d'x\ché; que jVjnie ^Q Vaubadon en fut l'instrument direct; que le sénateur Pontécoulant servit d'intermédiaire entre le ministre et la femme; mais à qui revient l'invention du stratagème que tous ont cherché à passer au compto d'un hasard malheureux ? On l'ignore : le simple exposé des faits montrera que tous trois étaient dignes de lavoir combiné.
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M"* de Vaubadon avait été, la rumeur publique l'assurait, la niaîtresse de d'Aché; mais elle ignorait où, pour l'instant, il était terré. Dans les derniers jours d'août 1809, elle partit de Caen pour Bayeux : elle allait s'informer auprès de son amie, M"" Duquesnay de Montfiquet, si d'Aché était dans la région et chez qui il séjournait. M"° de Montfiquet, sachant M°° de Vaubadon des intimes amies du proscrit, répondit, sans préciser davantage, que depuis assez longtemps il habitait, en effet, la viTle et qu'elle fallait voir chaque semaine. Les choses en restèrent là et, après quelques visites, M"^ de Vaubadon reprit, le soir même, la voiture publique de Caen*.
On sut depuis que, le lendemain, elle recevait chez elle, rue Guilbert, Pontécoulant avec lequel elle s'entretint longuement : il fut convenu qu'elle livrerait d'Aché ; en revanche Fouché payerait ses dettes et lui assurerait une pension : mais elle mettait à ce marché une condition singulière : elle se refusait « d'agir de connivence avec l'autorité et elle ne s'engageait à tenir sa promesse que si l'on mettait à sa disposition, en la rendant complètement indépendante, un sous-officier de gendarmerie dont elle se réservait le choix et qui obéirait aveuglément à ses ordres, sans avoir aucun
i,, « M""= de Vaubadon fit deux voyages à Bayeux pour déterminer le (2épart, non seulement de d'Aché, mais encore de sept autres...
« La dame a dû écrire à Paris à quelqu'un qui s'y trouvait, afin de rengager à se (ier à elle et à venir ici. » Archives du Calvados. — Lettre de Gaflarelli à lléaL
rapport à rendre à ses chefs ^ ». Peut-être la malheureuse espérait-elle pouvoir rester n^aîtresse de la vie de d'Aché et le sauver par quelque subterfuge, tout en gagnant la prime promise ; mais elle avait affaire à Pontécoulant, à Real et à Fouché, trois forts joueurs contre lesquels on trichait difficilement : ils acceptèrent les conditions de M"* de Vaubadon, soucieux seulement de tenir d'Aché et bien résolus à le supprimer « sans autre forme de procès », dès qu'ils sauraient où le prendre 2.
Le jeudi 5 septembre, M"' de Vaubadon reparut à Bayeux; elle vint trouver M"' Duquesnay de Montfiquet et lui exposa combien était imminent le danger que courait d'Aché, l'adjurant delà mettre en rapport avec lui pour le sauver. Nous suivons ici la version d'un ami de la famille de M"^ de Vaubadon qui, dans ce récit, a cherché à innocenter cette femme, sinon de la trahison, du moins du crime qui en fut la suite ^.
M"* de Montfiquet avait grande confiance en la
1. Renseignements particuliers. Nous citons ici textuellement un récit très circonstancié.
2. « M. Daigremont Saint-Monvieux, maire de Caen, se trouvant un jour à Paris, demanda quelques explications sur cette affaire au comte Real qui lui répondit : « Je vais mettre à dîner près de vous le directeur qui a conduit toute lallaire et le charger de vous la raconter. » Il tint paroU- et ce personnage dit à M. Saint-Monvieux • •& Depuis lon^'teii;ps M'"° de ^'aubadon est à notre solde • nous l'avons chargée de faire arrêter d'Aché : nous lui avons laisse carte blanche, sans nen préciser, l'assassinat moins que toute autre chose. Je vous montrerai toute la correspondance si vous le désirez. M. de Saint-Monvieux n'accepta pas. » Renseignements particuliers.
3. M. Le Senécal avait connu M. de Vaubadon jusqu'à sa mort survenue en 1838. il était depuis longtemps avec lui en relations
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loyauté de son amie, mais elle croyait beaucoup moins à sa discrétion et elle se refusa obstinément à conduire chez d'Aché M"" de Vaubadon. C^eHe-ci, craignant qu'on agît sans elle, revint à la charge; mais elle se heurta à un parti pris de silencfe qui rendait toute insistance inutile. Désolée d'avoir peutêtre éveillé des soupçons qui pouvaient avoir pour résultat la disparition de d'Aché, elle résolut de ne pas quitter la place.
— « Je ne veux pas, dit-elle à son amie, me montrer dans Bayeux; je vais coucher chez toi.
— Mais je n'ai qu'un lit.
— Je vais coucher avec toi... »
Pendant la nuit, comme les deux femmes, préoccupées, ne pouvaient prendre le sommeil, M""" de Vaubadon changea de tactique :
— « Tu n'as aucun moyen de le sauver, insinuat-elle; moi, toutes mes mesures sont prises : j'ai à ma disposition un bateau qui, pour 8 à 900 francs, le transporterait en Angleterre ; j'ai un homme pour le conduire à la mer et deux marins pour diriger le bateau. Si tune veux pas m'indiquer sa retraite, donne-lui au moins un rendez-vous où mon guide le prendrait. Si tu refuses, il peut être arrêté demain, jugé, fusillé, et la responsabilité de sa mort retombera sur toi K »
presque quotidiennes. Or le mari abandonné avait conservé pour la femme coupable une sorte d'indulgence attendrie et le récit de Le bénécal n'est que l'écho du vieux gentilhomme qui cherchait à s'illusionner soi-même sur celle qu'il avait aimée. Aussi cette brochure doit-elle être consultée avec la plus grande précaution ; elle est, d'ailleurr^, extrêmeriient rare. 1. Le meurtre du baron u'Achts^yà.x Le Sénécal.
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M"* de Montfiquet céda : elle promit de décider d'Aché à passer en Angleterre ; on était au vendredi matin, 6 septembre ; il fut entendu que le lendemain, à dix heures du soir, elle le conduirait elle-même jusqu'au village de Saint-Vigor-le-Grand , aux portes de Bayeux; elle s'avancerait seule à la rencontre du guide envoyé par M"^ de Vaubadon ; l'homme dirait Satnson, W^^ de Montfiquet répondrait Félix^ et, seulement après l'échange de ce mot de reconnaissance, elle appellerait d'Aché, dissimulé à quelque distance.
j\|me jg Vaubadon repartit aussitôt pour Caen ; elle était rentrée chez elle avant midi; son salon de la rue Guilbert n'avait guère d'autres habitués que des soupirants dont le plus assidu était, à cette époque, un jeune homme d'excellente famille, M. Alfred de Formigny, fort amoureux et, par suite, fort jaloux de d'Ollendon qui passait alors pour l'amant en titre. Ce soir-là, M. de Formigny se présenta chez M""' de Vaubadon : on lui répondit qu'elle n'était pas chez elle; mais comme, de la rue, il apercevait de la lumière dans l'appartement du rez-de-chaussée, et qu'il avait cru distinguer la silhouette d'un homme se dessinant sur les rideaux, il se mit aux aguets et put constater que la maîtresse du logis causait de façon très animée avec un visiteur qu'il ne vit que de dos et en qui il crut reconnaître son rival ^. Voulant en avoir le cœur net et résolu à une explication décisive, il se
1. Le Sénécal ne raconte pas cet épisode dont il a dû pourtant avoir connaissance, lise çsatente de dire qu'«il reste constant que
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plaça en sentinelle devant la porte de la maison ; « bientôt sortit, enveloppé d'un manteau, un homme qui, se voyant épié, ramena les plis de son vêtement jusque sur ses yeux, M. dft, Formigny, certain d'avoir affaire à d'OUendon, se précipita sur lui et, de force, écarta le manteau protecteur ». Mais il resta fort penaud en se trouvant face à face avec le brigadier de gendarmerie Foison ^ qui, non moins contrarié, grommela quelques jurons et s'esquiva hâtivement. Le soir même, M. de Formigny, encore tout ému de l'aventure, en faisait le récit à quelques amis : indiscrétion sans conséquences, semblait-il; la réputation de M"' de Vaubadon était entamée au point qu'une nouvelle atteinte passait presque inaperçue.
Cependant M"° de Montfiquet avait tenu sa promesse ; dès que son amie l'eut quittée, elle se rendit chez M"^ Dumesnil, où, depuis six semaines vi
le soir du vendredi 6, M"" de Vaubadon reçut en audience particulière, très mystérieuse, le sieur Foison, maréchal des logis de la gendarmerie à Caen ».
1. Gharles-Julien-Pierre Foison était né à Avranches, le 23 mars 1771. Il s'était engagé au 7° régiment de dragons, comme enfant de troupe, le 15 mai 1784. Brigadier en 1791, maréchal des logis de 1793 au 3 nivôse an V, il était alors entré dans la gendarmerie et il était sous-lieutenant quartier-maître depuis le 9 brumaire an X. Foison avait fait les campagnes de 92, de 93 et de l'an 11, à l'armée du Nord, puis il était passé à l'armée de Sambreet-Meuse : il avait à son actif une action d'éclat : à Lachenbourg, près d'Altenkirchen, étant d'arrière-garde, il chargeait à la tête de vingt-cinq hommes au moment où Marceau fut atteint du coup de feu qui le renversa. Foison fut assez heureux pour faire plusieurs prisonniers et empêcher que le jeune général tombât au pouvoir de l'ennemi : ce fut lui qui fit porter par six grenadiers l'illustre blessé à Altenkirchen.
En 1808, Foison était ainsi note par ses chefs . <.< du zèle, le désir
vait d'Aché et fit part à celui-ci des offres de M""' de Vaubadon. La proposition était si tentante, elle paraissait si bien inspirée par l'affection la plus attentive et la plus zélée, elle provenait d'une amie d'un dévouement si éprouvé qu'il n'hésita pas à l'accepter. On doit croire, cependant, qu'il ne courait pas à Bayeux grand danger et qu'il ne s'y cachait guère puisque, le samedi matin, il communia pieusement à l'église Saint-Patrice; puis il rentra chez M"' Dumesnil et mit en ordre certains papiers. Le soir, quand la nuit fut complètement tombée, M'"" deMontfîquet vint le chercher ^ : elle le trouva prêt à partir ; il était vêtu d'une veste de chasse en drap bleu, d'un pantalon de velours côtelé vert olive, d'un gilet de piqué jaune et chaussé de bottes à la russe; dans les poches de sa veste il mit deux pistolets anglais, tout chargés, et prit en main une canne à épée. M"* de Montfiquet lui remit un petit livre de Pensées chrétiennes, sur lequel elle avait écrit son nom; puis, accompagnée de sa servante, elle le conduisit à travers le faubourg, jusqu'à Saint-Vigor-le-Grand. A l'endroit indiqué, devant le portail de l'église, elle trouva le guide envoyé par M™*' de Vaubadon : c'était le brigadier Foison,
de bien faire, de la conduite ; est estimé, d'un physique avantageux et d'une très belle tenue».
Il s'était marié, le 10 pluviôse an VII, à Marie-Anne Cabourg, née à Caen, le 4 avril 1773. Son frère, François-Damien Foison, servait également dans la gendarmerie à Caen, comme simple soldat, en 1809. — Archives du Ministère de la Guerre.
1. D'après une lettre de Real, que nous citerons plus loin, M"* Amfrie et sa fille auraient également accompagné d'Aché jusqu'au rendez-vous.
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qu'elle reconnut. Les signes de convention échangés, d'Aché se présenta, baisa la main de M"° de Montfiquet, lui fit ses adieux et se mit en marche au côté du gendarme. La vieille fille, inquiète, le suivit de loin pendant quelques pas; elle aperçut, stationnant à l'extrémité des murs de l'ancien prieuré de Saint- Vigor, deux hommes vêtus en bourgeois^ ; ils se réunirent aux voyageurs ; tous quatre s'éloignèrent sur la route de traverse qui, par la ferme de Caugy, conduit à Villiers-le-Sec. Leur but était de gagner, en passant la Seule au pont de Riviers, la plage de Lucsur-Mer, à sept lieues de Bayeux, où devait avoir lieu l'embarquement.
A l'heure oii d'Aché et ses compagnons quittaient Bayeux, le bourg de Luc-sur-Mer était en émoi : le lendemain, dimanche, devait avoir lieu le tirage au sort de la garde nationale, et les jeunes gens du village,nesedissimulantpas que cette fête était «une conscription déguisée », avaient menacé, disait-on ''empêcher la cérémonie, d'envahir la mairie et de brûler les registres de l'état civil et les papiers du recrutement. Ce qui contribuait encore à inquiéter la population, c'est que, depuis deux jours, quatre
1. Ces deux hommes étaient deux gendarmes de la brigade de Caen, arrivés depuis deux jours à Bayeux pour seconder Foison. M. Benêt, l'érudit archiviste du Calvados, a retrouvé une lettre du sous-préfet de Bayeux au maire de la ville demandant «de faire donner le logement à deux gendarmes qui viennent faire à Bayeux un service extraordinaire. Le sous-préfet « donne au concierge des bâtiments militaires, les ordres de placer les gendarmes dans une de» casernes ; il invite le maire à leur fournir des lits et des ustensiles de ménage. » Archives du Calvados. Registre d'ordre et de correspondance de la sous-préfecture de Bayeux, n" 14738.
hommes qu'on savait être des gendarmes déguisés, rôdaient dans les environs et surtout vers la plage ; ils avaient eu l'audace d'arrêter deux canonniers, gardes-côtes en uniformes et en fonctions et de leur demander leurs papiers ; une rixe grave s'en était suivie. La nuit, les mômes hommes « portaient subitement une lanterne sourde sous le nez de tous ceux qu'ils rencontraient ».
M. BouUée, maire de Luc, qui habitait, assez loin du bourg, le hameau de Notre-Dame-de-la-Délivrande, au lieu dit le Bout-Varin, alarmé de ces divers éléments de trouble, veilla, avec ses domestiques, une partie de la nuit du samedi 7 au dimanche 8. A une heure du matin, comme il se trouvait réuni avec eux dans une pièce du rez-de-chaussée de sa maison, un coup de feu retentit au dehors et une balle vint frapper le croisillon de bois de la fenêtre. On courut à la porte, et, dans la nuit fort noire, on aperçut un homme qui s'enfuyait : la cartouche brûlait encore dans la cour.
M. Boullée expédia aussitôt un de ses domestiques au poste des canonniers gardes-côtes pour rendre compte du fait et demander deux hommes de renfort. Ceux-ci n'arrivèrent au Bout-Varin que vers quatre heures du matin. Ayant passé toute la nuii en patrouille assez loin do la Délivrande, ils n'avaient pas entendu le coup de fusil tiré, à une heure du matin, sur la maison du maire; mais, vers trois heures et demie, ils avaient perçu le bruit de plusieurs détonations et d'un grand cri : « A Moi I » dans une direction qu'ils indiquèrent
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et qui était l'embranchement du chemin venant de Bayeux avec la route conduisant à la mer.
Il faisait petit jour, et M. BouUée, très rassuré par la présence des canonniers, résolut d'aller immédiatement explorer les localités ; à cinq cents mètres de sa maison, comme il suivait avec les soldats et ses domestiques la route de Luc, un paysan, qui traversait les champs, le héla et lui montra, presqu'au bord du chemin, derrière une meule de paille, le cadavre d'un homme. Le visage, meurtri de coups, était presque méconnaissable : l'œil gauche sortait de sa cavité ; les cheveux étaient noirs, très grisonnants aux tempes, la barbe rare et courte. Il était couché sur le dos, deux pistolets, encore chargés, étaient symétriquemnnt placés à deux pieds environ de chaque côté du corps; la lame et le fourreau d'une canne à épée avaient roulé à quelques pas ; près de là se trouvait aussi la crosse brisée d'un fusil à deux coups. En soulevant le mort pour visiter ses poches, on s'aperçut qu'il avait les mains liées derrière le dos au moyen d'un solide ruban de fil bleu ; on ne trouva sur lui aucun papier qui pût fournir, sur son identité, une lumière quelconque ; mais seulement une montre, 30 francs en argent et un petit livre de piété sur la première page duquel était écrit ce nom : Duqiiesnag de Montfîqiiet.
Bientôt, le jour grandissant permit un commencement d'enquête : on reconnut qu'une traînée de sang s'étendait sur le chemin de Luc depuis l'endroit où gisait le corps de l'inconnu jusqu'à l'em-
branchement du chemin de Baveux, distant de deux cen^s mètres environ; il était évident que le meurtre dvait été commis à la rencontre des deux routes et que les assassins avaient porté le cadavre dans les champs, au revers d'une meule, pour retarder la découverte du crime. Les gendarmes déguisés dont la présence, depuis deux jours, intriguait les habitants, avaient disparu. Un cheval blessé d'une balle, gisait dans le fossé. On put le relever et, quoique perdant beaucoup de sang, il marcha jusqu'au village de Mathieu, sur la route de Gaen, où on l'hébergea.
Ces constatations terminées, les domestiques de M. BouUée et les paysans que la curiosité avait attirés escortèrent jusqu'à la Délivrande le corps de l'homme mort qu'un voisin avait chargé sur une brouette ^ : il fut déposé dans une grange voisine
1. Ce voisin se nommait Lecoq : voici les souvenirs qu'il traçait de la journée du 8 septembre 1809, trente-cinq ans plus tard, alors qu'il était percepteur des contributions directes à Gagny. (Communication de M. Benêt, archiviste du Calvados.)
«Gagny, le 19 février 1844.
... Vers le milieu de lanuitdu7 au 8 septembre 1809, je rencontrai, sur la place de la Délivrande, une brigade de gendarmes commandée par un nommé Foison, de Caen, et qui se dirigeait sur Luc. Environ une heure après, un coup de fusil à balle fut tiré dans une des fenêtres des chambres à AI. BouUée, alors maire de Luc.
... Vers trois he"ir?s du matin, une forte décharge fut entendue parle sieur llauvel, de la Délivrande, qui fabriquait de la chandelle pendant la nuit, et par les hommes que M. Boullée avait envoyés à Luc (chercher des canonniers garde-côtes pour venir à son secours), et qui revenaient à la Délivrande par le chemiik des Vaux. Comme le jour commençait à percer, ils aperçurent en passant un cadavre étendu à côté d'une vieille carrière, à environ 6 mètres du chemin. En entrant à la Délivrande, ils virent de la
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de la célèbre chapelle des pèlerinages; c'est là qu'à cinq heures de l'après-midi eut lieu l'autopsie; elle fit connaître que « la mort était due à une blessure produite par la lame de la canne fourrée : l'arme, rageusement retournée dans le corps, avait déchiqueté les viscères». Trois coups de feu avaient, en outre, frappé la victime ; cinq chevrotines l'avaient atteinte en pleine figure et avaient brisé plusieurs dents ; de deux balles, tirées à bout portant, l'une avait traversé la poitrine audessus du sein gauche, l'autre avait cassé la cuisse
lumière chez M. Hauvel, ils y entrèrent et lui dirent ce qu'ils avaient vu; tout à coup, un bruit se fit entendre, et comme j'étais voisin dudit sieur Hauvel, j'entendis, je me levai et je courus à l'endroit où le corps avait été vu, il était environ cinq heures. J'étais accompagné de cinq ou six personnes, parmi lesquelles un sieur Brot, tourneur, et il arriva successivement beaucoup de monde, notamment M. le maire de Luc, et je crois le greffier du juge de paix; on sut bientôt que le meurtre avait été commis par les gendarmes, et il fut reconnu que l'arrestation avait eu lieu dans les Vaux, et que, dès là, la victime avait été blessée, car la trace de son sang empreinte sur le chemin ne laissa aucun doute sur ce point.
M. Dascher (sic) était d'une taille d'environ 3 pieds, une figure pleine, teint basané, et presque sans barbe, ses vêtements consistaient en une veste dite de chasse, un gilet de piqué fond jaune, des bottes dites à la reine. Je n'ai aucune connaissance de sa coiffure. On a trouvé dans ses poches un livre d'église intitulé Pensées chréliennes et une somme d'argent qui n'excédait pas 30 francs.
... L'œil jiauche sorti de la tête et le nez écrasr d'un coup de crosse de fusil.
... Après que le meuitre fut constaté, M. le maire de Luc demanda qui voudrait se charger de porter le corps dans une maison la plus voisine. Je n'hésitai pas à remplir ce devoir, et je fus chercher ma brouette à civière sur laquelle le sieur Brot m'aida à le placer,et je le portai à l'aide dudit sieur Brot, qui le tenait par un bras, de peur qu'il ne renversât, dans lagrange de M""' veuve de la Salle où il fut déposé sur la paille.
Sur les quatre heures du soir, M. Blancaguel, chirurgien, en fit
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gauche ; enfin l'un des meurtriers s'était acharné sur le cadavre et en avait écrasé la face à coups de crosse si violents que le fusil s'était brisé sur le crâne. Ce fut seulement quand les médecins eurent terminé leur travail que le maire, occupé du tirage au sort pendant tout le jour, trouva le temps d'écrire au préfet pour l'aviser de l'événement. Il était fort perplexe, car l'unanimité des habitants du village accusait les gendarmes de ce crime mystérieux ; on se racontait déjà que, le matin même, à l'aube, le maréchal des logis Foison était entré avec quatre de ses hommes^ dans un cabaret du village de Mathieu ; l'un d'eux portait un fusil dont
la crosse était brisée^ ; là, tout en déjeunant, ces
l'ouverture, j'étais présent à cette opération, un des gendarmes y était aussi, mais je ne me rappelle pas de son nom.
Le lendemain, 9, la femme du sieur François Gehanne fit une quête, dont le produit fut employé à acheter du linge pour ensevelir le défunt, et il fut inhumé dans le cimetière de Luc. »
1. 11 ne serait pas impossible peut-être, en s'aidant de certains indices assez probants, de retrouver les noms des gendarmes qui aidèrent Foison dans sa criminelle besogne. Nous avons dit que Foison avait, dans la brigade même, un ù'ére, qui, sans doute, n'ignora rien de ce qui se passait : la tradition accuse, en outre, un nommé Poulam et un certain Legras, qui était, en 1809, maréchal des logis, et dont nous avons trouvé les notes aux Archives du Ministère de la Guerre : elles sont ainsi libellées : « menteur, vaniteux, homme à coteries, actif, intelligent, verbalisant bien, tenue médiocre, robuste. »PoHr celui-ci, du moins, il n'y a aucun doute, puisqu'on possède le certificat attestant que Legras a reçu «un brevet d'une dot de 500 francs de rentes annuelles accordé, par S. M. l'empereur et roi, on récompense du zèle et du courage qu'il a présenté au sujet de l'arrestation du nommé Frauçdis-Robert d'Aché, brigand redouté... etc.» Archives du Calvados, Archives du Ministère de la Guerre. — Ce Legras avait, à la brigade même, un fils, -simple gendarme. Or les deux Legras, les deux Foison et Poulain, voilà bien, sans doute, les cinq hommes qui furent aperçus le matin dans l'auberge de Mathieu.