‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 25 sur 115 · Archives de la préfecture de police · texte numérisé non relu

Archives de la préfecture de police

Léger, sa maîtresse, une jolie maison, isolée au bas de la colline de Chaillot, près de la Seine1, et y avait installé comme concierges, un sieur Daniel et sa femme2 dont il connaissait de longue date le dévouement à sa famille. On accédait au pavillon d'habitation par un double perron de quatorze marches : une première salle à quatre fenêtres était pavée de carreaux de marbre blanc et noir ; table de noyer pour huit couverts, chaises cannées de paille de couleur, dessus de portes représentant des jeux d'enfants, rideaux de mousseline des Indes « à mille raies » ; tel était le décor de cette pièce qui servait de salle à manger. Le salon suivant s'éclairait également de quatre fenêtres et contenait une ottomane et six fauteuils recouverts de velours d'Utrecht bleu et blanc, deux bergères en soie brochée, deux tables d'acajou à dessus de marbre. Puis venait la chambre à coucher avec son lit à colonnes, ses consoles, ses glaces. Au premier étage se trouvait un appartement de trois pièces et, dans un bâtiment voisin, était une grande salle qui pouvait servir de lieu d'assemblée; le tout entouré d'un grand jardin, fermé, du côté de la berge, par une forte grille à deux vantaux 3.

Si nous nous attardons à cet inventaire, c'est

1. La maison appartenait à un sieur Barizon, le prix de la location était de 1 .500 francs pour six mois de jouissance : le bail avait été signé le 19 juillet 1803. Archives nationales, V7 (>397.

2. La femme Daniel, née Madeleine Pethuy, blanchisseuse de bas de soie, avait élevé le lils de Bouvet de Lozier. Archives nationales, F' 6397.

3. Etal des lieux et meubles de la petite maison louée à Mm" de Saint-Le'yer.

qu'il a, semble-t-il, ans sorte d'éloquence. Qui pourrait imaginer, eu effet, que ce pavillon, si élégamment disposé, eût été loué par Georges pour s'y loger, lui et ses amis? Ces homme», dont on ne peut s'empêcher d'admirer le désintéressement et la ténacité, qui depuis dix ans luttaient pour la cause royale avec une héroïque endurance, supportant les plus rudes privations, affrontant les tempêtes, couchant sur la paille, marchant la nuit; ces hommes, dont les corps s'étaient durcis à force de fatigues, gardaient des âmes d'une candeur véritablement touchante; ils croyaient encore que le prince pour lequel ils combattaient viendrait un jour partager leurs dangers La chose avait été si souvent annoncée et si souvent ajournée qu'un peu de méfiance eût pu leur être permis ; mais ils avaiv'H la foi et elle leur inspirait cette chose qui leur semblait toute simple et qui était sublime : tandis qu'ils se logeaient dans des bouges, qu'ils vivaient dune paye, modique comme une aumône, parcimonieusement prélevée sur la caisse du parti, ils ménageaient une retraite confortable et soyeuse où leur prince — qui ne devait jamais venir — pût attendre douillettement qu'ils eussent, au prix de leur vie, assuré le succès de sa cause. Si l'histoire même de nos sanglantes discordes con serve toujours des allures d'épopée, c'est qu'elle abonde en exemples de ces abnégations aveugles, si lointaines, si introuvables aujourd'hui qu'elles nous paraissent d'une invraisemblable extravagance. Après six jours passés à la Cloche d'Or, Georges vint

prendre possession du pavillon de Chaillot, mais il y séjourna peu1, car on le trouve, vers le 25 septembre, rue Carême-Prenant, 21, dans le faubourg du Temple ; d'Hozier avait loué là un logement à l'entrescl et y avait fail pratiquer « une cache » par un entrepreneur, nommé Spain, doué d'aptitudes singulières pour ce genre d'architecture. Spain, sous prétexte de réparations indispensables, s'était enfermé avec ses outils dans l'appartement, et avait machiné dans le parquet une trappe habilement dissimulée, au moyen de laquelle, en cas d'alerte, les locataires pouvaient se glisser jusqu'au rez-de-chaussée et sortir par une boutique inoccupée dont la porte ouvrait sous le porche de la maison -. Spain apportait à la pratique de son étrange spécialité une sorte d'amour-propre : il se montrait fier d'avoir réussi à établir, dans le logement d'un de ses amis, le tailleur Michelot, rue de Bussy, une cache dont Michelot lui-même, obligé par sa profession à de longues absences, ne soupçonnait pas l'existence et où séjournèrent successivement quatre

i. D'après les débats du procès, il s'y serait insidllé pour trois semaines, vers le 1 septembre (Procès, t. II, p. 419), mais la déposition du concierge Daniel est formelle : il prit avec sa femme, ditil, possession de la maison le 16 août et ils y restèrent absolument seuls pendant deux mois environ : il portait à Mmd de Saint-Léger 1 Fruits du jardin ; elle lui annonça un jour qu'elle partait pour 1 rnpagne, mais que des personnes de ses amis viendraient habiter la maison et qu'il fuudrait les recevoir « comme si c'était elle-même». Huit jours après, deux individus arrivèrent, conduits par Hyacinthe (Bouvet de Lozier). « Daniel lui remit i^s clefs et leur donna de la chandelle parce qu'il faisait nuit : ils restèrent a la maison pendant huit jours. » Archives nationale!, F7 6397.

2 Archive» nationales, F7 6405.

des conjurés1. Quand le tailleur était en courses, ses pensionnaires se dégourdissaient dans l'appartement ; dès qu'ils l'entendaient monter l'escalier, ils rentraient dans leur repaire, et le brave Michelot, qui devinait vaguement qu'un mystère planait sur sa maison, ne connut le mot de l'énigme que lorsqu'il comparut devant la justice comme complice de la conspiration royaliste dont il n'avait jamais entendu parler.

C'est de la rue Carême-Prenant2 que Georges partit pour le premier de ses voyages à Biville. Nous avons indiqué les dates de ces pérégrinations dont \e détail n'entre pas dans notre sujet. Le 23 janvier il rentrait définitivement à Paris, amenant Pichegru, Jules de Polignac et le marquis de Rivière qu'il était allé recevoir à la ferme de la Poterie. 11 logea Pichegru chez un employé à la liquidation générale de la dette publique, nommé Verdet3, qui avait cédé aux conjurés le second étage de sa maison de la rue du Puits-de-i'Hermite : ils restèrent là quatre jours; le 27, Georges conduisit le général à la maison de Chaillot « où ils ne couchèrent que quelques4 nuits. » A l'heure où ils s'y

1. D'Hozier, entre autres, y passa quatre jours. Procès, V, 139.

2. La femme qui, dans le logement de la rue Carème- Prenant, faisait le lit et rangeait la chambre des conjurés, s'appelait Marie-Josèphe : c'était la cousine de Georges ; elle disparut « avec ces messieurs ». Archives nationales, F7 6-SÙ5 et Procès 11, 420.

3. Jacques verjet, quarante-huit ans, né à Vaucouleurs(Mcus?ï. Il semble que ce soit par l'intermédiaire de Monnier, d'Aumale, que d'Acné avait attiré Verdet au parti. Archives nationales F7 6402 et Procès II, 406.

4. m Deux individus sont arrivés et ont couché quelques nuits.

installaient. Querelle signait entre les mains de Real ses premières révélations.

Nous n'avons pas à suivre les allées et venues de Pichegru, ni à conter ses entrevues avec Moreau : l'organisation seule du complot nous intéresse, en raison de la part qu'y avait prise d'Aché. Personne, d'ailleurs, n'a jamais démêlé le résultat politique qu'aurait pu amener la rencontre de l'ambition aigrie de Moreau1, de l'insouciance de Pichegru et de l'ardeur fanatique de Georges. Dans cette collaboration bâtarde, ce dernier seul était décidé à l'action, encore qu'il se trouvât paralysé par l'obstination des princes à ne vouloir passer le détroit que quand le trône serait rétabli. Il disait vrai, lorsque plus tard, devant les juges, il affirmait n'être venu en France que pour tenter une restauration « dont les moyens ne furent jamais réunis » ; car on ne s'entendit même pas sur la façon dont on agirait à l'égard de Bonaparte. Une idée assez étrange avait d'abord été émise : le comte d'Artois, à la tête d'une bande de royalistes égale en nombre à l'escorte du Consul, devait l'attendre sur ia route de la Malmaison et le provo-

y eut, pendant deux ou trois jours, deux chevaux dans l'écurie, soignés par Joseph (Louis Picot), domestique de Larive (Georges); Hyacinthe (Bouvet de Lozier) a apporté un jour une hure de sanglier et deux paniers de vin. » Déposition du concierge Daniel. Archives nationales, F7 6397.

1. « Dans la conférence qui eut lieu le 28 janvier entre Pichegru, Georges et Moreau, celui-ci ne cacha pas qu'il demandait pour lui ia dictature. '— Qu'est ceci, dit Georges avec colère, et pour qui nous prenez-vous? Nous n'aurions donc travaillé que pour vous? S'il en est ainsi, je me retire et vous pouvez bien faire vos affaires tout^seuls. Et il sortit en répétant : — 11 parait que Moreau ne vou-

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quer à un combat singulier, mais la présence du prince était indispen able à celle réédition du combat des Trente et, comme il ne parut point, il fallut renoncer à ce projet d'un chevaleresque un peu suranné. On s'arrêta ensuite à l'idée d'un enlèvement; des hommes résolus — les compagnons de de Georges Tétaient tous — se chargeaient de pénétrer, la nuit, dans le parc de la Malmaison, enlevaient Bonaparte et le jetaient dans une berline qu'une trentaine de chouans, costumés en dragons, auraient escortée à fond de train jusqu'à la mer. Ce théâtral coup de force reçut même un commencement d'exécution : on en trouve l'écho dans les Mémoires publiés sous le nom du valet de chambre Constant ' , et certains détails de l'enquête confirment ces assertions : ainsi, Raoul Gaillard, qui continuait à loger à l'hôtel de Bordeaux et y traitait ses amis2, entre autres Denis Lamotte, le vigneron de Saintlait se servir de nous que pour prendre la place du premier Consul : mais, un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui qui y est que ce j. f... là.»

Déposition de Bouvet de Lozier. VoirNougarède, op. cit., t. I,p. 67.

1. « Des conspirateurs avaient fait faire des uniformes semblables à ceux des guides consulaires qui faisaient jour et nuit le service auprès du Consul et le suivaient à cheval dans ses excursions. Soi: s ce costume, et à l'aide de leurs intelligences avec leurs complices de l'intérieur du château (des ouvriers marbriers charges des embellissements et des réparations à faire aux cheminées...) ils auraient pu facilement s'approcher et se mêler à la garde qui était Log e et nourrie à la Malmaison; ils auraient pu même parvenir jusqu'au premier Consul et l'enlever... Leur point de ralliement était aux carrières de Nanterre : il y avait dans le pire do la Malmaison une carrière assez profonde: on craignait qu'ill n'en profitassent pour s'y cacher et on y avait fait mettre une porte en fer. » Mémoires de Constant, t. I, p. 42-43.

2. Déposition de Jeanne Mougeal, cuisinière à l'hôtel de Bordeaux Archives nationales. F7 64U2.

Leu, et Massignon, le fermier de Saint-Ldbin, auxquels il offrait des déjeuners fort gais, avait découvert que MaBsignoii cultivait à. bail quelques terres appartenant à Macîieret, le cocher du Premier Consul, et il s'était mis en tête d'entrer, à tout hasard, en relation avec ce personnage ' ; il eut même l'audace de se présenter au château de Saint-Gloud clans l'espoir de le rencontrer. D'autre part, Genty, tailleur aux galeries de bois du Palais-Royal, avait livré quatre uniformes de chasseurs, commandés par Raoul Gaillard2, et Debausseaux, tailleur à Aumaie. avait, à l'époque de l'un des passages, pris mesure, à quelques-uns des hôtes qu'hébergeait Monnier, de capotes et de culottes de drap vert, auxquelles il ne manquait que des boutons de métal pour qu'elles fussent transformées en costumes de dragons3

Les dénonciations de Querelle coupèrent court à ces préparatifs : il ne restait qu'à se terrer. Bon nombre des conjurés y réussirent, mais tous n'eurent pas cette adresse. Le premier dont se saisirent les agents de Real fut Louis Picot, le domestique de Georges4. C'était un homme rude et grossier, mais fanatiquement dévoué à son maître sous

1. « Saint- Vincent nous a emmenés déjeuner et je vis qu'il y avait là quatre personnes de sa bande. Désirant voir M. Macheretqui était à Saint-Cloud, Saint- Vincent nous proposa de nous y mener: il paraissait désirer voirce cocher sans chercher, cep^ndantà lui parler, c pour boire, disait-il, une goutte ensemble, s'il le rencontrait»... Déposition de.).-B. Massignon. Archives nationales, F7 6402.

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